13h30, dans la cafétéria de Carrefour

La première fois qu'on entre dans la cafétéria d'un "Carrefour", on hésite, circonspect. Pas vraiment un nirvana gastronomique, une déco à peine fonctionnelle, et puis, suivez mon regard, le plateau en plastoque, les verres, génération post-Duralex, les fourchettes en mode fil de fer... Bon. On y vient faute de mieux. Au départ, j'y venais car sûr de n'y rencontrer personne de mon service, ni même de mon entreprise tout entière. Luxe, calme (de fait, l'endroit est calme), volupté du vide professionnel, n'avoir à subir le temps du bœuf-carottes en sauce ni récap du portefeuille de clients, ni chronique déchaînée du chiffre d'affaire en stagnation haussière n'étaient les corrections des variations saisonnières, et d'ailleurs, tiens, le rendez-vous de demain et patati et l'on en passe et des pires.
Ou comment savourer une extase dans une cafète de Carrefour.

Et puis... Un midi, dans "ma" cafète de Carrefour, de la cuisine j'ai vu surgir un cuistot, toque sur le crâne, bottes aux pieds. Denis. Des coulisses, Denis est passé en salle. Salué des convives. Parlé littérature avec l'un, cinéma avec l'autre. Un peu grande gueule, Denis, mais quand il s'est agi de retracer la vie de Melville on ne l'arrêtait plus. Un jour je me suis glissé dans une de ses conversations, j'ai posé sur ma table Murakami et son incolore Tzukuru, j'ai écouté Denis, encyclopédiste comme un autre Denis, cette fois c'était sur Lino Ventura.
Le même Denis citait Beaumarchais, la semaine dernière, pour vanter l'impératif de sourire.

Et puis... Un autre midi, une femme, la cinquantaine, voix haut-perchée. Elle aussi venait de la cuisine, elle aussi en tablier blanc et bottes blanches. Tutoyait, engueulait, poussait du coude, servait. C'était Chantal. Chantal est revenue dans sa cuisine un moment, est ressortie pour servir et, surtout, apostropher Khadija, sa collègue. Khadija avait dû lui sussurer, d'une collègue à une autre, hein, une confidence, ça fait du bien parfois, que pour le mariage, elle hésitait. Pas sûre, Khadija. Ni une ni deux, Chantal s'est coiffé la tête d'un chapeau fluorescent improbable et a entonné la "Marche nuptiale" de M'endelssohn en servant le petit salé aux lentilles, assez fort pour être entendue dans tout l'établissement. Même par ce portugais doux-dingue qui, comme moi, vient tous les jours ou presque mais lui, un sourire mécanique collé aux lèvres, et une insulte pour le micro-ondes trop lent à son goût, toujours prête à jaillir.

Aujourd'hui j'ai fini mon repas vers 13h30. Comment ai-je fait pour finir par me sentir chez moi dans cet endroit-là, mille fois mieux en tout cas que là où je gagne ma vie - en singeant de travailler, mais franchement comment ai-je fait... Par déposer chaque fois le plateau vide sur les rails en caoutchouc avant de repartir gagner ma vie, aussi volontiers que je me mets devant mon ordinateur le matin pour écrire avant de partir pour Ivry ? Par avaler le café de la cafète pourtant assassiné d'émulsifiant en cherchant à le trouver bon ? J'ai compris pourquoi et comment. Aujourd'hui.
A 13h30, je me suis levé, mon sac sur le dos, mon manteau sur mes épaules et mon plateau dans les mains, me dirigeant vers les rails en caoutchouc pour l'y déposer, déjà un peu fatigué, las. Fatigué un mercredi, un comble ! Avant que j'aie fait trois pas, Chantal s'est plantée devant moi, m'a arrêté et pris mon plateau des mains. "Alors", m'a-t-elle dit, "Est-ce que ça va mieux?". Blanc. Silence. Trois secondes longues comme des heures, puis j'ai pris le plus naturel de mes airs. "Bien sûr ! Pourquoi, j'ai paru fatigué ?". Elle : "ah ben oui, on vous voyait là, vous vous traîniez, ça n'avait pas l'air d'aller". Uppercut moral, sujet au tapis. Pas de voix, pas de mot. Mais j'avais Chantal, là, qui me scrutait, à ne pas retourner en cuisine avant d'avoir eu sa réponse. A qui j'ai répondu que oui, évidemment, comment pouvais-je ne pas aller bien, ici, avec Denis, Kahdija, et elle, Chantal ?

Cette époque qui nous assène par milliers paradoxes et impromptus n'aura pas raison de ma cafète de Carrefour.
C'est ma cafète de Carrefour qui a aura raison de l'époque et du monde.

eleanor-rigby dans Inclassable.
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