Auto-thanato-graphie, inachevée...

 
 
 
 
L’exercice d’autobiographie raisonnée et l’écriture de la notice de parcours qui le suit a été un véritable calvaire quant à sa réalisation. Il m’a fallu écarter certains aspects psychologiques de mon histoire très mouvementée et symptomatique à la fois de la classe sociale d’où je proviens : un sous-prolétariat issu d’un mixte de la classe ouvrière et agricole dans le monde rural normand et provençal. Mais c’est aussi à travers mon roman familial le reflet de l’histoire de ces 20 dernières années de faits sociaux et de la politique en France qui toucha ma famille : le chômage, les lois sur le surendettement, le divorce, les dispositifs de placements à la DDASS pour jeunes majeurs, l’éducation que j’ai suivi auprès de mes parents qui m’a pourvu de « pré-notions » et / ou de préjugés., etc…
 
Aussi, ai-je toujours pensé en mon for intérieur être le produit d’un « heureux hasard » ce qui m’a permis d’avoir un tant soit peu de culture et peut- être par là même de pouvoir représenter une classe de gens à qui on ne donne pas souvent la parole et qui reste souvent dans l’ombre de la classe moyenne. Cette émancipation procurée par les livres et l’éveil à la conscience réflexive qui s’accompagne n’a pas de prix pour moi. La position sociale d’où je proviens est un « capital » inaliénable. C’est le reflet de ce qui transparaît dans ce recueil de réflexions et d’enquête dirigées par Pierre BOURDIEU, « LA MISERE DU MONDE ». C’est un état de fait inacceptable, mais accepté dans la rage silencieuse des pauvres.[1]
 
 
Très tôt j’ai senti, vu, observé que le monde tel qu’il est dépeint ne correspond pas à la réalité. La vérité est galvaudée par pouvoir inaccessible et dont les discours sont hypocrites et dénués de sens pour moi. Les mots symboliques figurant sur le fronton de la république «  LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE » ont alimenté mon utopie et ma façon de penser tout autant que la poésie et la littérature. Cette pensée n’est pas influencée par une quelconque culture et/ou pratique syndicale, confessionnelle, et/ou politique au sein de ma famille. Je me suis en quelque sorte forgé culturellement et idéologiquement en marge de tous courants. Je l’ai opéré par mes propres lectures, et mes expériences personnelles tant par les rencontres que par le travail et les petits boulots exercés dans la restauration (pendant plus de 8 années jusqu’à mon entrée en FAC de philosophie.
 
Je me suis nourri très tôt de lectures et d’auteurs comme ZOLA, DOSTOÏEVSKI, SARTRE, GOGOL, VOLTAIRE, FOUCHET , NAPOLEON etc … Toutes ces lectures que l’ai faites précocement au regard de mon âge J’ai ressenti, très tôt et ce de manière inconsciente ce que Vincent de GAULEJAC appelle « une névrose de classe ».[2] Cette dernière m’a certainement conduit à cesser mes études après ma maîtrise de philosophie et/ou encore à commettre des erreurs de jugements stratégiques au sein de mon association et dans le cadre de mon travail comme agent de développement social aux HLM.. Mais, je pense que c’est aussi cet insupportable sentiment de condescendance qu’on eu à mon égard certains professeurs ou patrons en regardant mon parcours social et professionnel. J’ai envie de me décrire dans cette expression « Mais qu’ est-ce qui fait courir Fabien. ? ».
 
J ‘ai trouvé des liens et des éléments descriptifs de mon « destin » dans la conceptionde ceque nomme Robert CASTEL une « désaffiliation »[3] ou encore à ce qu‘ appelle, Marcel GAUCHET « Le désenchantement du Monde ». Cette expression traduit bien pour moi, une attitude existentielle que je fais mienne au quotidien. Pourquoi penser ainsi et voir le monde comme tel ? Je pense a fortiori que ce qui me fonde à penser le monde de façon aussi symboliquement violent se trouve dans mon histoire. Ce que j’appellerais mon « capital » et/ou mes « supports » ont certainement construit mon individualisation par la négative[4] en provoquant chez moi deux types de sentiments : ceux d’apathie et d’antipathie envers la société et moi-même.[5]
 
 Aussi, à 28 ans j’ai pris la décision de passer une formation de gestionnaire au CNAM dans la perspective d’essayer de prendre une place dans la société avec un projet qui m’est propre. Or il s’avère bien futile d’essayer de le faire pour le moment, au sens où la notion rawlsienne de « projet de vie » m’est pour l’instant totalement abstraite.[6] De mon approche nihiliste de la vie lors de mon adolescence à une vision plus libertaire de l’existence à mes vingt cinq ans, j’ai perdu le sens général de la forme que peuvent prendre mes actions et mes projets aujourd’hui.
 
Aussi, l’exercice d’anamnèse qui est demandé m’est difficile à effectuer. Cependant, j’en pressens toute l’importance, les bénéfices et les prolongements que je pourrais en tirer. Si j’arrive à dépasser cette angoisse d’affronter ce que je suis et surtout ce que j’ai vécu. Cette tentative de passer par l’écrit, ce que j’ai tenté de faire par la psychanalyse et/ou par l’expression artistique doit me permettre d’assumer mon historicité. Et par là même, d’appliquer à moi-même « cette morale provisoire » que j’ai toujours appliquée inconsciemment et redécouvert dans sa formulation explicite chez Michel ONFRAY in « POLITIQUE DU REBELLE (p11) : «  je n’imagine pas de philosophie sans le roman autobiographique qui la permet ». [7]
 
Je terminerai par une autre référence, car cette période de mise à l’épreuve m’a replongé dans certaines lectures fort à propos :  L’historicité est ce qui permet au questionnement, qu’un certain répondre a historiquement refoulé, de se dégager de cette suppression et de se la révéler à lui-même . »(…) «  L’historicité, devenue historiquement concevable dans et par l’interrogation dont elle est l’objet, amène au dépassement des vieux schèmes que la philosophie n’a eu de cesse de ressasser sans les dépasser, déplorant les impasses, le nihilisme et l’indicible qui en sont les conséquences. » [8]
 
Comment et pourquoi en venir à faire une formation de diplôme de gestionnaire d’organismes à vocation sociale et culturelle serait la première question à se poser ? Ce retour à soi par une certaine anamnèse n’est pas toujours confortable. Le projet ou la recherche que je veux mener correspondent -ils à ce que je suis, et aux réelles motivations qui m’ont amené à prendre la décision de passer ce diplôme ? Et cette dernière est-elle la bonne décision ? Ou bien est-ce que cet engagement signifie pour moi la mise à plat de soi ? Alors le processus d’étalement de soi consisterait à la mise en perspective d’une place à prendre et à assumer en tant que telle avec tout ce qu’elle engage et comporte dans la mise en œuvre d’actions et de projets ? Aussi, pour justifier en partie d’une raison objective qui m’aurait poussé à prendre cette décision : c’est bel et bien la prise de conscience de ma difficulté de positionnement. Je peux l’affirmer tout simplement en me retournant et en regardant mon passé, notamment mon parcours d’étudiant, de professionnel et de président d’association. La raison profonde est peut être due à ce que VINCENT DE GAULEJAC, écrit dans  « NEVROSE DE CLASSE » (page 244) : « Le déplacement social produit une coupure d’abord entre le sujet et son milieu d’origine, puis à l’intérieur de lui-même entre la partie de lui-même qui reste attachée à sa position initiale et la partie de lui-même qui intériorise le langage, les habitus, le code culturel de son nouveau groupe d’appartenance. » [9]   Aussi dois-je chercher à écrire pour résoudre cette contradiction, et refuser cette injustice apposée aux miens. Je peux donc trouver l’équilibre entre le « bon élève » ou « bon élément » et « le mauvais garçon » qui ne rentre pas dans le rang. Je me rends compte aussi que je semble être en quelques sorte un « déraciné », un étudiant boursier qui n’a pas totalement réussi l’ascension sociale à laquelle il aspirait ou qu’on lui avait assigné[10]. Il y a de très bonne descriptions de ce type de comportement et de situation dans « La culture du pauvre » de Richard HOGGART. Il y a une phrase terrible concernant l’autodidacte ou l’individu des classes populaires qui se met en marge en raison d ‘un attrait culturel : « L’intellectuel d’aspiration(…), les déracinés et les autodidactes constituent en quelque sorte les antennes sensibles de la société: nous voulons souvent les ignorer, mais les symptômes qu’ils enregistrent nous concernent tous. »
 
Pour finir, je voudrais évoquer dans mon parcours la question concernant ma  « place », dans les différents postes que j’ai occupé dans les diverses institutions où j’ai travaillé. Au sein de l’éducation nationale, pendant 5 ans j’ai fais évolué ma fonction de surveillant d’externat et d’internat de simples tâches administratives à des projets internes et externes d’animations. J’ai notamment mis en place d es cours adaptés de philosophie pour des publics de lycées d’enseignement professionnel (BEP, BAC pro, 4 et 3 technologique), je me suis investi dans le foyer et mis en place un festival inter lycée (public et privé dans une commune de 25 000 habitants). Ma position et mon fonctionnement s’est avérée avec le temps beaucoup plus impliquée et plus transversale  entre les différentes fonctions (professeur, conseiller principal d’éducation, proviseur et intendance, etc…). A travers mon expérience dans l’éducation nationale, je constate que je désire bien m’imprégner du fonctionnement  d’un système pour mieux en comprendre son articulation interne et par là même pouvoir mettre en place des projets qui suscitent un certain changement dans les habitudes.
 
Au sein d’une SA  HLM, j’ai passé d’abord trois mois à analyser le fonctionnement interne et l’organigramme pour mieux m’insérer et me faire admettre dans l’équipe en place. Je réussis en quelques mois à me faire accepter par tous les services qui auparavant entre eux étaient cloisonnés, et n’avaient qu’occasionnellement des espaces informels de communication sur quelques dossiers. J’ai donc crée mon poste en fonction du terrain et de l’organigramme de la société. Je l’ai traduit concrètement en construisant mes actions de façon à ce qu’elles impliques la participation d’un ou plusieurs services. Par exemple, en m’associant les services de gestion locatives, techniques, contentieux, etc ., pour monter mes outils d ‘évaluation sur les incivilités et l’observatoire de l’occupation sociale.  Mon poste était non seulement polyvalent, mais essentiellement transversal au sein de la société. Par ailleurs, dans ma fonction j’ai organisé mes tâches sel'on les impératifs du moment. J’ai ainsi pu passer par des périodes d’observation de nuit (d’éducateur de rue), de statistique, de montage de projets, de conventions partenariales avec des associations et des collectivités territoriales, et de l’animation auprès d ‘adolescents et d’habitants. J’ai même eu à mener, au bout de 6 mois de présence, une réunion à laquelle étaient présents ma direction, le sous préfet, le premier et le second adjoint au maire de la ville de SAINT –MALO, le chef de la police municipale, la direction d’une équipe de prévention de rue, le CCASS,  CDAS, où je devais convaincre l’assemblée d’un intervention sur un quartier. Ce type d’exercice m’a obligé à mettre des outils d’évaluations et d’argumentations divers pour donner une consistance  et une efficience à mon emploi.  J’ai pu remarquer qu’au cours de ces deux années en tant qu’ emplois jeune, j’ai côtoyé et collaboré avec les cadres et la direction voire avec certains membres du conseil d’administration . J’ai saisi, en ce sens, mes capacités d’adaptation, et d’organisation avec toutes la hiérarchies auxquelles j’ai été confronté. J’ai aussi compris que j’occupais par parcours atypique et mes actions engagées des postes où la possibilité de provoquer du changement et /ou de gérer des situations difficiles où il est possible de  « créer »  dans un certain cadre déterminé sont ma prédilection. Mais c’est aussi à ma façon une manière de changer l’état d’esprit d’une structure. Comme le dit mon ancien chef service, j’apportais une certaine  dynamique qui ne laissait pas indifférent, tant mes collègues que ma direction.
 
Pour terminer, mon arrivée à la C.A.F., m’ a beaucoup appris sur la gestion d’une équipe et sur moi-même. Le contexte dans lequel je suis arrivé est assez éloquent : un équipement en co-gestion ville de Caen et CAF du Calvados, personnel mixte, partage de la mission avec un centre socioculturel sur le même quartier de grosses difficultés d’organisation, deux responsables malmenée par la hiérarchie.  Un cas d’école en ce qui concerne un dysfonctionnement  de type bureaucratique, car ces deux équipements sont en gestion dit directe. J’ai constaté que ma vision était quelque peu différente du cadre que l’on m’impose[11]. J’ai en effet, parallèlement à la formation que j’entamais au CNAM, compris que mon parcours personnel et professionnel me déterminait en un certains sens tant sur ma méthodologie et ma conception de l’action sociale, que sur la place que je prends dans les organismes que je j’intègre. Dans ce cas, je suis animateur socioculturel, mais j’ai dépassé parfois, pour ne pas dire souvent le cadre de mes responsabilités et de ma mission, pour m’intéresser à l’organisation interne et au management, et innové dans l’expérimentation d’animation qui ne se faisait pas jusqu’alors (exposition graffiti, concert, théâtre etc…). J’ai souvent pendant cette année 2001 franchi les barrières hiérarchiques, avec une reconnaissance de mes qualités par la direction. A l’heure actuelle, après la démission d’un animateur, et de mon responsable d ‘équipement, je dois « assumer » une transition qui est celle d’une réorganisation où je n’ai plus la place que celle que m’a octroyé mon embauche au départ: celle d’animateur, stricto sensu. J’ai compris que ma vocation était bel un poste de direction auquel correspond la formation du diplôme de gestionnaire d’organisme à vocation sociale et culturelle. 
 
Je remarque que je préfère avoir un contact avec la direction, qu’avec mes collègues, en raison d’une accointance intellectuelle.  Je constate que malgré tous mes efforts pour essayer de me faire accepter par mes collaborateurs, ma principale difficulté est d’adapter mon discours. J’ai énormément de mal à me faire entendre. Alors que paradoxalement, avec le personnel d’ entretien et / ou dans le cadre de mon travail avec  des jeunes adultes, qui n’ont parfois pour ainsi dire pas de cursus scolaire, les relations sont normales et sans tension. Ils n’hésitent pas à me poser des questions. Je commence à comprendre que je ne veux pas renoncer à mon savoir et ma position, que d’ailleurs j’essaie d’entretenir dès que la possibilité m’en est offerte.  Aussi ai-je remarqué que ma pratique personnelle et professionnelle articule  dans un même processus une volonté de formation , de compréhension,  d’animation et d’action. J’ai, je pense, ce soucis de vouloir avancer et faire avancer autrui, par le modèle du savoir qui m’imprègne. La confirmation s’impose d’elle même, quand j’analyse mon arrivée au sein du bureau de l’association «  AERO », où j’ai fait partagé avec les membres ma curiosité et mon intérêt.  Aussi se sont –ils mis à considérer le livre comme un « outil » et non comme un « objet sacré ». Je partage l’idée sel'on laquelle tout le savoir ne se résume pas qu’à des livres et des diplômes, mais que la nécessité de les consulter et de les utiliser à un moment donné renforce et permet le développement de l’individu : la connaissance est un moyen d’émancipation, et de reconnaissance.     
 
Pour résumer de façon concise je liste les éléments qui m’ont permis de dépasser l’aliénation de mon milieu :
-La bibliothèque de mon père, ou l’émancipation par les livres.
- L’internat au lycée,
- Le divorce de mes parents,
- L’autonomie au Service d’ Action Préventive.
- Le théâtre
- Ma pratique artistique en musique
- La Philosophie et la Fac
- Mon association IKAR qui m’a permis de prendre conscience de mes capacités d’organisation, de montage de projet, de relationnel, de capacité charismatique
- Quelques rencontres à travers les livres et aussi et surtout des individus marquants : mon grand père, ma première institutrice, mon curé de campagne, mon éducatrice au SAP, ma directrice de théâtre, mes profs de philosophie en terminale et à la FAC, mon chef de service à la SA HLM LA RANCE, mon amie avec qui je vis depuis 12 ans.
- Mon indéfectible désir de liberté et d’insoumission.
 
Je pourrais aussi ajouter qu’en regardant mon parcours, je constate que je n’ai jamais cessé de travailler, (à la maison, à la ferme, pendant les saisons au restaurant, etc …). Par ailleurs, je remarque aussi que malgré les événements qui me touchent que ce soient des décès d’amis proches, des situations économiques difficiles (comme le surendettement qui me poussent à dormir dans mon véhicule ou au bureau pendant la semaine depuis déjà plus d’un an), ou des événements familiaux (comme l’homosexualité de mon frère et son apprentissage par le viol et la prostitution à Paris), m’ont forgé une carapace et une endurance face « au désenchantement du monde » que rien je le souhaite n’entamera cette ténacité qui donne sens à ma vie : insoumission et liberté.
 
 
Je me propose de passer aux détails de ma petite existence. Je les ai classés en « périodes » de vie qui s’étalent entre 5 et 8 ans. Cette division me semble la plus proche de la réalité car c’est à mon avis ce qui se dégage de mon parcours.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Posons les conditions préalables de ce qui caractérise une part de mon déterminisme
 
Je suis né le 11 juin 1972 à Tarascon dans le département des Bouches du Rhônes. Plus tard, m’ont rejoint mon frère 14.04.1974 (né à AVRANCHES), et à mes quinze ans, j’ai eu une sœur. Le 12.10.1998 (IDEM). Je suis donc l’aîné.
 
Cette logique est implacable, cependant j’ai toujours ressenti le fait d’être un fils unique. Mais revenons à la condition première de mon apparition sur cette terre. Je suis le fils de DIEU, ou tout au moins certainement le fils d’un de ces serviteurs[12]. L’immaculée conception je n’y ai jamais vraiment crû, (ma mère non plus) même si cela peut aider à entrer dans une histoire parce que cela la rend plus belle. Alors autant se dire qu’ avec ma venue au monde, je démontre à la fois l’inexistence de DIEU et par là même, la simplicité de l’homme, fait à l’image de son créateur. Cette image ne se résume qu’à de vulgaires proéminences et protubérances physiques qui ne sont que des rappels et des scansions de notre dépendance toute naturelle aux penchants sexuels qui nous habitent et nous animent.
 
Je suis donc né le 11 juin 1972 à Tarascon dans le département des Bouches du Rhônes. Mon père (25 ans) avait rencontré ma mère lors de vacances en Normandie. Il faisait du camping sur un terrain en bordure de la ferme. Ils s’étaient acoquinés ensemble et à la fin des vacances de mon supposé « géniteur », ma mère pris ses jambes à son coup et parti avec lui. Comme elle me le raconta : elle avait emmené le troupeau de vaches au champ le matin et avait marqué au fond de l’abreuvoir du bout des doigt sur la terre sèche « Adieu je m’en vais ! ». Je l’écris en des termes plus convenus, mais le départ fut bref et spontané et fracassant comme peut l’être celui d’une jeune femme, une adolescente de 17 ans à peine, de la campagne et éprise de liberté.
 
Pour résumer mes « parents » se sont en quelque sorte convolés à des noces méditerranéennes arrachées à mes grands- parents maternels. Avec pour un temps la menace d’un détournement de mineurs pour mon père[13]. Mais le mal étant fait, déjà par la simple présence de votre serviteur dans le ventre de ma mère, l’affaire fut traitée à distance de façon très administrative par l’émancipation de ma mère qui se déposséda instamment de ce bref moment de liberté pour la remettre dans les mains de mon père devenu son mari. Cette situation ne faisait que renforcer le sentiment de honte de ma grand-mère qui avait prévu pour elle un mariage plus intéressé afin de préserver les terres. Il ne faut pas omettre de préciser qu’elle-même avait vécu cette situation en se mariant de nuit avec mon grand-père pour qu’on ne voit pas qu’elle était enceinte de ma mère. Voilà en quelques lignes la situation de ma naissance : un enfant considéré comme illégitime et qui avait pour père un homme de type méditerranéen très marqué. En outre il n’avait aucuns biens, ni même de terre. De surcroît, ma grand mère maternelle opéra une confusion entre type méditerranéen et « arabe » qu’il n’est pas difficile à faire pour des gens de la campagne du Mont Saint-Michel, du moins à cette époque : le délit de faciès étant consommé à ses yeux envers mon père et sa descendance, au yeux de ma grand –mère nous n ‘étions mon frère et moi que des « métèques ».
 
Bref, le séjour dans le sud de la France fut cours et ne dura que 2 ans. La raison en était une situation misérable (dormir dans un garage par exemple). C’était une situation de transit de ville en ville, notamment dans les cités de MARSEILLE, AVIGNON. Mais je n’ai pour l’instant aucun souvenir, ni détails car mes parents n’en parlent pour ainsi dire jamais. Tout ce que je sais c’est que ma mère m’a dit qu’elle ne savait pas comment me nourrir, qu’elle devait m’allaiter mais par carence alimentaire, elle ne put le faire. J’ai fait des séjours en soins intensifs aux services des urgences à l’hôpital pour des problèmes chroniques d’insuffisances respiratoires et de manque alimentaire. Disons que cette période de misère qui se traduisait par le fait concret de ne pas savoir ce que l’on mange le soir ou le lendemain a dû profondément traumatiser ma mère. En tant que fille de paysan, même si ce n’était pas la fortune, le sentiment et la peur de manquer de nourriture était une catégorie qui n’existait pas dans la hiérarchie de ses préoccupations quotidiennes. En plus la coupure avec la famille et une distance de 1000 km devait ajouter à sa détresse.
 
Mon père exerçait la profession de plombier chauffagiste, mais déjà il souffrait de maux de ventre dû à l’intoxication par le plomb. Ma mère, elle, exerçait des petits boulots dans la restauration et comme femme de ménage dans hôpitaux. Je l’accompagnais à l’hôpital, ce qui me fut fort profitable un jour lorsque je m’étais entaillé l’arcade sourcilliaire contre l’oreille d’un cheval à bascule en bois. Cependant, la situation financière était tellement difficile que mon père en fut réduit a vendre des livres qu’il avait patiemment rassemblé depuis dix ans : notamment des livres de valeur à tirage limité, qui dans les années soixante dix valaient 300.00 à 900.00 Francs actuels, ainsi que des livres obtenus par des abonnements dans le style du « readers digest »[14].
 
Pour finir, mes parents et moi-même ainsi que mon futur frère montâmes sur la Manche y rester 20 ans. Le fait qu’il avait plus de travail en Normandie et que les loyers des maisons étaient moins chers fondèrent les raisons, en sus du mal du pays, ma mère a poussé mon père à partir.
 
Revenons sur mes géniteurs. Ma mère, l’aînée de 9 enfants, dont un seul garçon, aurait souhaité être coiffeuse , refus de ma grand-mère. Ces quelques éléments ont donné l’envie à ma mère de s’arracher et de voler par ses propres ailes.:
 
Mon père. Celui-ci, second d’une fratrie de 6 garçons et filles et orphelins de mère très tôt. Mon père était plombier chauffagiste, mais aurait voulu être instituteur mais ne l’a jamais pu en raison d’un manque de moyens financiers.
 
Voyons les deux branches de ma famille Je suis le mélange de deux familles nombreuses, deux traditions historiques et culturelles différentes : l’une méditerranéenne et l‘ autre normande. Les deux branches familiales sont pauvres mais cette pauvreté n’a pas la même origine sociale et la même signification : l’une est rurale et propriétaire de son exploitation depuis plus de cent ans au sein du bocage normand et subit une lente « descension sociale » en raison de l’inexorable division des terres entre les enfants. Certains de mes aïeux furent maire de la commune. Quant à l’autre, elle est le produit d’un mixte entre une tradition ouvrière et agricole du sud de la France, localisée notamment dans le pays du Mont VENTOUX et les Bouches du Rhônes.
 
Mon grand-père, Francis, paternel était à l’origine comptable, mais à la mort de sa femme, il se mit à exploiter 2 hectares de terre avec un mas qu’il louait  pour des épices sur les marchés de Saint-Rémy de Provence, d’Avignon…etc. Ma grand-mère [15]était morte d’une maladie du cœur et avait laissé, Francis avec 6 enfants à charge. Il dut faire ce choix  pour ses six enfants qu’il fallait nourrir. Mon grand – père resta seul depuis et à ma connaissance ne rencontra pas d’autres femmes. C’était mon modèle d’homme cultivé, passionné d’histoire, de généalogie, collectionneur de tout ce qui était inimaginable. Il avait par exemple une collection d’ouvrages historiques, tout les journaux de Tintin depuis le début, les journaux locaux, des boîtes à fromages, des animaux empaillés ( dont un caïman),  etc… Il avait notamment un circuit de train électrique de 1 km avec les locomotives électriques  (il y avait réunis plus de cents cartons dans son grenier). A sa mort il légua ce circuit dans toute sa globalité à un musée du rail à AVIGNON. D’ailleurs son fils aîné travaille à la S.N.C.F, il y avait de quoi faire des émules et des vocations tant ce circuit était magnifique et unique. C’était aussi un historien amateur qui participa à des articles dans des revues amateur. Il s’était intéressé à la vie de NOSTRADAMUS et de VAN GOGH qui avait vécu à Saint Rémy de Provence, village où mon grand-père vivait. Il avait étudié la révolution française de 1789 ainsi que procédé à des recherches sur Jeanne d’arc. C’était aussi un féru de généalogie et avait fait l’étude de la famille ROGIER et était remonté jusqu’au début de la fin du moyen âge où il s’avère qu’un de mes aïeuls était chevalier à la cour de MONACO. J’appris à travers l’histoire de la famille ROGIER, que le fatalisme devait être une conception intimement lié à notre sang. En effet, elle était de confession protestante et la révocation de l’édit de Nantes sous louis XIV nous fut fatale. Nombre de tombes dans les vieux cimetières du VAUCLUSE et du Mont VENTOUX y portent ce nom maudit, les galères accueillirent un contingent non négligeable de mes ancêtres. Aussi deux  choix s’offraient à cette époque. Accepter la conversion au catholicisme ou refuser et c’était s’exiler ou mourir. Voilà une des raisons pour laquelle on retrouve ce nom de famille en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Suisse. Par la suite on retrouve le parcours de ma famille, sous Napoléon III, lors des épidémies de Choléra, mais en Algérie comme ouvrier agricole. Il n’y restèrent pas et rentrèrent en France. Pus tard, mes deux arrières grand –pères jumeaux, étaient enrôlés dans la guerre 14-18. L’un deux fut exécuté à bout portant par l’officier pour insoumission et mutinerie dans les tranchées à la bataille de VERDUN devant les yeux de son frère jumeau., lui-même sera blessé gravement dans l’attaque qui suivie par la hache d’un « boche » qui lui fendit la boîte crânienne en deux.
 
 Mon grand –père me disait qu’il se souvenait de son père qui s’amusait à effrayer les enfants quand il leur montrait sa prothèse sur son crâne. Par la suite vint le tour de mon grand père qui se trouva embringuer dans la drôle de guerre. Il venait de rencontrer ma grand –mère. Il fut démobilisé et fut rapatrié dans les transmissions au fort de Bréganson en SAVOIE , puis garde - ponts à Avignon. (l’ironie du sort n’avait pas le même goût que la chanson). Je ne voyais hélas pas souvent mon grand – père par manque de moyens réciproque pour faire le trajet soit en voiture, soit en train.
 
Voilà les bases posées, mais j’insiste sur le fait que je ne peux éviter de faire des références et des intrusions à certains détails de l’intimité de mon histoire familiale qui pourra sembler être du style « ROUGEON MACQUART »,[16] mais ce sont des éléments aussi fondateurs sociologiquement que mon parcours professionnel. Cette histoire traverse tous les champs du vécu je dois donc l’affronter car elle m’a constituée en tant que sujet, jamais je ne pourrais dire qu’elle m’a structuré. Mon souci premier est que j’en ai qu’une mémoire à la fois parcellaire et très précise concernant certains évènements.
 
 Je n’ai que très peu de détails de la part de mon père ou de ma mère concernant cette enfance, la honte, l’oubli.[17] Et pour parvenir jusqu’à mes neuf ans, je ne peux que souligner en catimini un contexte familiale tendue où ma mère était une femme occasionnellement battue et mon père subissant inconsciemment l’alcoolisme de la condition ouvrière : son litre de rouge par jour pour prendre des forces pendant les repas pour le travail.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
    Les présentations générales sont faites, passons aux détails
 
Première époque / L’éveil à la conscience de gauche en me rendant compte que je ne suis qu’un pauvre fils d’ouvrier.
 
 
En 1981, la gauche est au pouvoir et moi avec mes neuf ans bien pesés. Je suis élève unique de CM1 dans une classe de campagne qui comptait en tous 9 enfants. Un par classe et trois en CM2, tous fils d’agriculteurs et éleveurs de moutons du bocage normand du Mont St Michel. A cette époque, je suivais plus les cours de CM2 et j’aidais mes camarades du cours supérieur. Cette année là, mon institutrice me proposa de sauter une classe, mais je refusais. Avec le recul, je ne sais pas quelles étaient vraiment mes raisons. Ce fut le premier vrai choix que j’ai dû prendre seul, sans aucune influence, car je n’en avais pas informé mes parents[18]. Mais peut-être, savais-je que ne faisant jamais mes devoirs et n’apprenant jamais mes leçons, je m’appuyais que sur mes facultés de mémoire photographique.
 
 
Je tiens à souligner que j’aimais cette époque. C’étaient des longues ballades dans la campagne à travers les champs où mon imagination errait. Mais c’était aussi des heures de lecture et de solitude et l’obtention de ma première chambre conçue et fabriquée par mes mains et celles de mon père. Car jusqu’ici nous dormions dans une pièce commune et je partageais mon lit avec mon frère. Ou bien, il m’arrivait à l’occasion de dormir dans le grenier. J’insiste sur ces détails car je précise que nous habitions une vieille bicoque dans un hameau dénommé « beau soleil » qui servait avant de l’occuper de poulailler. Mes parents la louaient à un paysan 3000,00 F l’année. Nous y sommes restés 10 années, et avons donc eu l’occasion de la rénover et d’installer les toilettes, une douche, une cuisine, des chambres, de l’eau….. enfin tout ce que le confort des H.L.M. proposait déjà, mais dont nous n’avions jamais profité. Est- ce que mon avait refusé ou bien ma mère ? Je ne peux y répondre. De toute façon, nous avions de quoi nous nourrir en légumes en faisant des récoltes dans le jardin, et en viandes en pratiquant de l’élevages, de lapins, de volailles, etc).
 
 
Je me souviens d’ailleurs que déjà à cette époque il m’arrivait souvent de faire à manger pour mon petit frère le midi quand mes parents travaillaient. C’est le temps où nous participions aux travaux de la ferme du côté de la famille de ma mère. Ramasser les carottes sur la grève exposés au froid glacial et cinglant de l’hiver, ainsi que les pommes, les betteraves, le foin de l’été pour gagner quelques sous pour la famille. Bref, C’était quelque part l’ambiance de la petite maison dans la prairie mais sans présence de bondieuseries. Quoique, cela soit à cette époque que j’ai dû suivre le mouvement quant au catéchisme et la première communion mais sans réelle conviction. C’est là que les discussions avec le curé furent les plus instructives notamment sur la genèse, les quatre évangiles, le nouveau et l’ancien testament car j’étais perplexe devant certaines vérités.[19] Je me souviens que la situation familiale était dure et remplie de non dialogue avec mes parents et de disputes violentes entre eux que j’en vins à les considérer comme mes parents nourriciers. Je me sentais très seul malgré le fait que j’avais un frère. En outre, je ne me souviens pas de n’avoir jamais reçu de copains à la maison. La honte ?
 
Au fond, je ne sais pas si cela m’a manqué, car ce qui m’importait le plus c’était les rêves et l’imagination que je mettais en œuvre dans mes jeux, et les poèmes et nouvelles que j’écrivais et les lectures que je faisais : j’avais cette chance d’avoir à disposition la bibliothèque de mon père où je pouvais lire à souhait STEVENSON, DOSTOÏEVKI, NAPOLEON, FOUCHET, ZOLA, VOLTAIRE, BALZAC, … J’avais parfois la fâcheuse tendance à me projeter et à m’identifier avec des personnages de certains romans notamment « le nihilisme » invoqués par des personnages «  des possédés » de DOSTOÏEVSKI. Avec cette phrase qui m’a longtemps marqué : « tout détruire pour tout reconstruire », « dieu est mort, je suis DIEU ». J’adorais aussi voir des films au ciné-club à l’intérieur de la boîte à image, (« l’assommoir des pauvres »), tard le soir, en catimini le dimanche et le vendredi. J’avais rarement l’occasion d’aller au cinéma, une à deux fois par an. L’été de cette année scolaire, je suis allé pour la première et dernière fois en colonies de vacances. J’y ai passé mon brevet de natation et le diplôme du kilomètre nage. Je me souviens que j’étais tout le temps fourré avec les grands de 13-14 ans. J’avoue avoir appris à vivre en groupe, non sans un certain recul et une analyse sur l’origine sociale des jeunes que je côtoyais.
 
 
Bref, je passais mon CM2 en toute « tranquillité » dans une autre école de campagne suite à la fermeture de l’ancienne, celle-là d’ailleurs ferma après mon départ. Je note toutefois que pendant mon CM2 on m’a tellement ennuyé sur mon embonpoint, j’étais réservé et timide, peut-être complexé. Comme par ailleurs, j’avais lu « les possédés » de DOSTOÏESVKI, je repris à mon compte le célèbre passage où le personnage en voulant se suicider nie l’existence de DIEU, j’en suis venu à renier DIEU lors d’une colère envers une fille qui se moquait de moi !
 
 
Avec l’entrée au collège, la classe de sixième s’annonce et le transport scolaire et la dimension inacceptable de voir une classe de 25 élèves dans une même classe de même niveau. Le collège d’une petite ville de 5000 habitants. Ce fut donc l’exercice de la socialisation et de l’acceptation dans un groupe de jeunes. Ce que je réussis en me faisant accepter par des groupes de grands de 5[sup]ème[/sup] et de 4[sup]ème[/sup] en allant au fond du car pour passer par le cérémonial de la torture des abdominaux. Ce passage passé, je fut bien intégré et je décidais de garder les cheveux longs. J’étais considéré comme un très bon élève mais qui ne faisait pas d’effort et légèrement provocateur. Je m’ennuyais au collège et je m’étais renseigné pour des cours spécifiques ou autres formules scolaires adaptés, mais c’était en dehors des moyens financiers de mes parents. Je pratiquais ma dernière année de catéchisme pour passer ma grande communion, où j’avouais ouvertement au curé que je le faisais pour les cadeaux. C’est d’ailleurs cette année là que je vins plusieurs fois le voir au presbytère discuter seul à seul. Qu’il me fit écouter du rock chrétien, je me souviens des évènements lors de la première visite du pape Jean Paul II à LYON. J’avais des conversations « métaphysiques » sur la justification des évangiles que je n’arrivais toujours pas à saisir avec ce curé que j’estimais par ailleurs. Je crois que c’était réciproque. J’étais parvenu à m’accorder avec lui que la philosophie des écritures saintes était louable et nécessaire mais que l’existence de DIEU et les preuves qu’on m’en donnait ne me satisfaisaient pas. Je discutais de l’attitude de l’Eglise à travers l’histoire ( l’inquisition, ses positions sur la rondeur de la terre, le baptême). Que le Christ fut quelqu’un de bien, mais de là à le qualifier comme fils de DIEU cela m’a toujours semblé tellement « imaginaire » ou surréaliste. Aussi a-t-il fallu que je fasse l’enfant de cœur quelques fois. Mais le brave curé compris très vite que mon cas était irréparable. Nous restâmes toujours en très bons termes mais il m’invitait lors des réunions à me taire ou tout au moins à poser mes questions en fin de séances pour ne pas perturber les autres. Mais je tiens à dire que j’ai fais ma communion en grandes pompes. Plus tard j’appris qu’il fut un des amants de ma mère ceci expliquant cette attention particulière à mon encontre.
 
 
La cinquième fut aussi un bon moment, où je découvrais la sexualité et les filles et où je fis la rencontre d’un autre cercle d’amis qui n’appartenait pas au monde rural mais à la ville. Je fis du « cross » à l’U.N.S.S. où j’avais des résultats corrects dans les compétitions malgré un certain embonpoint. Cette année là, je m’étais profondément intéressé à l’histoire du régime communiste. J’avais même appris par cœur les villes les fleuves  sur un atlas de l’U.R.S.S. mon rêve était de m’y installer. Je faisais des cours d’informatique le midi. Mais c’était aussi le moment où je mettais les pieds dans la bibliothèque du collège où je faisais des lectures normales comme les contes des Milles et Nuits, l’Illiade et L’Odyssée d’Homère, les romans de SARTRES, les romans de science fiction et d’anticipation, « 2001 l’odyssée de l’espace », etc…. « Fahrenheit  451», mais aussi le livre qui m’a marqué c’est « PERESTROIKA ». Mais j’ai aussi découvert en autodidacte l’histoire de la seconde mondiale et j’ai été sous influence de la fascination du nazisme. C’est une professeur d’histoire lesbienne qui m’a ouvert l’esprit sur les dangers d’une telle doctrine. C’est à partir de là que mon ouverture sur les gens s’est faite ainsi que ma curiosité sur tous les domaines, et j’ai acquis aussi la conviction qu’il ne faut jamais émettre de jugements préalables sur les individus et personnes que l’on côtoie ou avec qui on discute. [20]
 
Là, j’ai aussi pris de l’intérêt à la musique par le biais des premières radio FM locales ou de la discothèque de mon père essentiellement composée d’œuvres classiques et de jazz et de quelques classiques de rock comme les « who ».Plus, j’écoutais les morceaux, plus j’exerçais ma mémoire. En quelques mois je parvenais à la première note à donner le titre du morceau et le nom l’auteur et les interprètes. J’ai d’ailleurs gagné quelques jeux radiophoniques à la bande FM. C’était aussi l’époque où j’écris un premier roman de 300 pages. C’était une épopée d’anticipation où j’imaginais une révolution estudiantine suite à un coup d’état militaire et où s’instaure une dictature. Une des premières scènes se déroulait à Paris et je décrivais des combats de rue, puis dans les égouts. Mais j’avais étendu les lieux des situations en France, en Europe. Il y était mêlé, une histoire familiale et des contextes politiques : les réguliens ‘(les rebelles) et les militaires. Chacun des personnages avait sa fonction. Contribuant à aborder chaque partie du conflit sel'on différents aspects et où finalement j’exposai ma conception de ce que devait faire l’Etat idéal et une famille idéale.  C’était quelque chose que j’écrivais quotidiennement. Mais, je ne l’ai jamais achevé. Après l’avoir fait lire à un ami qui m’avait dit qu’il trouvait cela bien mais sans plus, j’ai tout brûlé.
 
 
La quatrième et la troisième furent des moments où je découvrais des moments normaux de l’adolescence les premiers concerts, les premières cuites, premiers amours et flirts. Mon frère quant à lui  entrait en sixième et était le soufre douleur du fils du patron de mon père en raison d’un comportement efféminé. J’essayais de « la » [21]protéger mais de façon discrète pour ne pas encore le rendre plus faible. La raison de cette attitude est que dans notre petite enfance nous avions eu que des nourrices dans le genre marâtre : l’une nous frappait à coup de martinet mais plus spécifiquement mon petit frère, moi j’avais ma grande gueule et la présence d’esprit d’en parler à mes parents ; l’autre avait non seulement la fâcheuse tendance de frapper et de martyriser mon petit frère mais en plus elle le jetait  des escaliers. Ce qui ne m’empêcha pas de défendre mon frère et de la battre alors que j’avais 6 ans. Voilà pour la petite histoire et le passage à la HUGO. Je crois avoir développé à cette période une méfiance à l’égard de l’adulte, non seulement sur son autorité mais aussi sur le fait que ce qu’il peut-nous dire n’est pas toujours la vérité, loin s’en faut. Cette formation non formelle m’a été plus que salvatrice, elle m’a été salutaire car depuis j’ai toujours été critique et méfiant du monde des adultes.
 
 
Au collège, je pratiquais l’Allemand et le latin en seconde langue. A cette époque j’étais tellement « fort » sur les matières littéraires que pendant les exercices ou contrôle que je terminais au moins une demi-heure avant tout le monde, je corrigeais avec mon professeur les devoirs précédents ou des autres classes au crayon à papier. J’étais le fois le chouchou de la prof mais je n’exerçais pas mon plein pouvoir de séduction, j’étais plutôt provocateur. Je ne ressemblais pas aux enfants et fils de bonne famille qui tenait un rôle de bon élève et parfois pleuraient pour des devoirs ratés. Je jouais le mauvais garçon plein de capacités. Il y a eu plusieurs moments forts pendant ces deux années d’une part mes parents se sont mis à construire une maison neuve, qu’ils ont pour ainsi dire, mis à part le gros œuvre, fait de leurs mains avec parfois notre aide. J’étais quelque part fier. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à recevoir un peu plus souvent les copains de classe. Ces derniers vivaient leur temps hors scolaire dans le bar de leurs parents et faisaient déjà de la musique. Ce fut aussi le moment où je découvris la musique notamment Renault, le Hard Rock et le Punk. J’ai rencontré et vu des groupes répéter. Je mis à écrire des chansons sur tous les sujets et évènements de mon temps TCHERNOBYL, L’IRAN, IRAK, la guerre civile au LIBAN, HAÏTI et DUVALIER, le drame du HEYSEL, j’avais appelé ce recueil de texte « le testament de l’adolescence ».
 
 
Il y avait à la maison tellement de problèmes entre mes parents que j’aspirais à prendre mon sac et partir en stop rejoindre le Havre et prendre un bateau pour l’Amérique du sud. J’ai essayé plusieurs fois de partir : mon sac était fait, la lettre pour mes parents, mais l’hiver le Mont-St Michel est désert et il y circule peu de véhicules, la nuit. Aussi, je rentrais souvent le matin à l’aube sans que personne n’est su mes intentions. Au moment où j’écris ces lignes, je me souviens que je lisais et que j’écrivais la nuit jusque très tard dans la nuit. Et cela depuis mon enfance. J’étais insomniaque. Tout cela à la place de mes devoirs car je les faisais soit dans le car le matin soit pendant les heures d’études, en réalité je n’ai jamais vraiment travaillé mes devoirs scolaires.
 
A cette époque je m’investissais de plus en plus vers la musique qui me fascinait et me permettrait, je le croyais, de m’aider à exprimer mes émotions et ma sensibilité. J’eus envie de faire de la musique et plus spécifiquement de la guitare et du chant : souvent je chantais et je parlais seul. Mes parents n’avaient pas les moyens de payer les cours de guitare ni d’aller au conservatoire municipal. Alors au début, je chantais en simulant le jeu de la guitare avec une raquette en plastique pour les jeux de plage. A Noël, on m’offrit une guitare certes achetée au super marché du coin, j’étais content en mon for intérieur, mais je savais aussi qu’elle ne valait pas grand chose. Elle était injouable les cordes me saignaient le bout des doigts. Mais j’ai commencé a apprendre avec.
 Mon frère avait lui heureusement bénéficié de cours au conservatoire municipal mais mes parents n’avaient pas les moyens, de payer les cours pour deux enfants. Aussi décidais-je de me payer mes cours de guitare en travaillant l’été. Je fis les premières démarches pour trouver mon premier boulot dans un camping pour nettoyer les sanitaires et les poubelles ainsi qu’un peu d’accueil. Ce fut difficile car au fond j’étais timide et réservé et j’ai depassé mes angoisses et ma honte. Avec cet argent, j’achetais des livres, et me payais mes cours.
 
 
Je me souviens aussi que pendant la dernière année de collège, j’étais mal vu par le directeur et le sous-directeur car j’étais provocateur, autonome et revendicatif. Mon accoutrement les dérangeait car j’avais un Jean cousu et rapiécé. Un jour, je sentis que du stade des remontrances, je pouvais arriver au stade de l’avertissement, aussi j’avais prévu dans un sac « US » un pantal'on de rechange. Ce qui devait arriver, arriva. Le sous-directeur me prit à part dans la cours de récréation du midi et m’invoqua la nécessité de changer mon accoutrement pour le lendemain. Ce qui fut dit, fut fait à l’instant : j’enlevai mon pantal'on devant 300 élèves et allait chercher mon jean de rechange pour le mettre devant le sous-directeur et les élèves. Cet affront devant l’autorité me coûta cher mais me permit à la fois de prendre conscience de la force de certains actes et de la volonté d’exprimer ma liberté. Par la suite, dans l’année je fus à maintes reprises ennuyé par le secrétariat et la direction pour mes autorisations de sorties qu’ils pensaient falsifiés et sur le fait que je rentrais en stop, plutôt que d’utiliser le transport scolaire.
 
 
Une autre fois, le directeur, qui de surcroît ne pouvait pas m’encadrer, avait eu vent d’un trafic de cigarettes et de recel d’objets volés, m’accusa d’être l’instigateur de ce phénomène. C’est un fils de commissaires aux douanes ( modèle de famille exemplaire ) qui m’avait accusé. Je savais pertinemment que c’était lui, mais par crainte de son père il s’était déchargé contre moi et la direction trouvait logique que cela soit un maudit fils d’ouvrier qui puisse faire cela. Aussi fallait-il prouver mon innocence, j’engueulais ce directeur pour sa connerie et son manque de recul. Je lui indiquais que je refusais le conseil de discipline et le convainquis malgré lui, que sel'on mes droits, nul n’est coupable jusqu’à preuve du contraire et donc de me donner une heure pour préparer ma défense et faire défiler tous les témoins que je pouvais réunir, pour non seulement m’innocenter mais prouver la culpabilité du fils du douanier et par-là même mettre en difficulté le directeur. Je fis venir 30 témoins, je fis le tour dans toutes les classes de 3[sup]ème[/sup] du collège. J’obtins gain de cause et les plates excuses « écrites » du directeur et l’obligation d’être témoin lorsque le père commissaire aux douanes saura que son fils est coupable de recel au lycée ou sans quoi je me plaindrais au syndicat des parents d’élèves. Une semaine après cette affaire, ce directeur était en arrêt de longue maladie car j ‘avais foutu un tel «  bordel » qu’il n’était plus possible pour lui de garder une image propre pour l’ensemble des élèves du lycée[22]. C’est là que j’appris à me défendre et que mon origine sociale serait toujours un handicap pour évoluer quant aux idées préconçues des gens qui ont un tant soit peu de pouvoir dans les institutions.
 
 
L’autre période importante du collège est la pratique du rugby dans le cadre de l’U.N.S.S. où j’ai atteint avec l’équipe la sélection nationale pour le championnat de France cadet. Je me souviens que j’étais le seul à ne pas avoir des chaussures de foot à crampons, ce qui était difficile car j’étais dans la mêlée. Là encore, j’ai ressenti ma position et mon origine sociale.
 
Je vais faire référence de façon brève à ma situation familiale mais ce qui s’est passé m’a fortement touché et a chamboulé ma vie. La propriété n’a pas été une mince affaire pour la famille, elle a plutôt était un coup d’accélérateur pour s’enfoncer dans la « mélasse ». C’était, l’époque des crédits à taux progressifs, et pendant la « crise », vous imaginez la suite. Mon père perd son boulot. Le temps du secours catholique est venu pour mendier les fringues pas forcément à la mode, mais déjà marqué par l’usure. Les menaces et visites des huissiers se faisant de plus en plus courantes, les coupures de téléphone, d’électricité, cette situation n’est pas aisée pour le couple, cela a tendance à le fragiliser. Aussi mon père tenta de s’installer à son compte avec les aides de l’époque pour les chômeurs : le piège à « cons ». Cela renforça la relation conflictuelle entre mes parents ce qui se traduisait par une succession d’engueulades violentes, que j’arrivais plus à supporter. Je  faisait le mur le soir, puis en auto-stop je rejoignais, notamment le week-end, des copains dans des beuveries et concerts notoires et innommables. Par voie de conséquences, ces nuits torrides m’empêchaient de me lever tôt le dimanche, pas avant midi ou 14 heures. J’avais en main les arguments pour éviter les sempiternelles sorties familiales du dimanche en forêt quand il n’y avait pas de travaux.
 
 
C’est aussi la débrouille et le travail au « noir » le week-end avec mon père sur des chantiers. Il fallut couper les stères de bois dans la forêt domaniale de St James pour pouvoir nous chauffer. La condition était que pour obtenir 10 stères de bois, il fallait en couper vingt. Cela nous a pris une bonne dizaine de week-end avec mon père et un ami à lui. Ce domaine appartenait à un sénateur ou à un député du coin qui pendant que nous coupions son bois faisait la chasse à cour. Cela lui permettait d’économiser sur deux points :
 
-          sur les taxes foncières car il limitait son domaine au maximum légal avant que la forêt ne passe sous contrôle de l’Etat,
-          en second lieu sur la coupe même du bois. Là encore, je me suis dit que ce monde n’est vraiment pas facile, ni juste.
 
 
J’ai travaillé l’été dans un second endroit comme « toutes mains » dans le camping hôtel restaurant et boîte de nuit à l’entrée du Mont-Saint-Michel, l’ Hôtel du manoir St Hubert. Les patrons étaient très sympathiques mais ne me déclaraient pas. C’est ce que j’ai appris à la fin de la saison ( deux mois). J’allais voir mon chef qui sut bien mener l’entourloupe mais globalement j’étais bien traité et bien considéré avec eux et bien payé 4500F par mois. Mes parents ont laissé faire. C’était monnaie courante même pour les adultes. J’ai claqué cet argent dans les livres, la boisson et les fêtes, un peu d ‘épargne et le reste pour mes parents.
 
 
Je tiens à souligner aussi que nous allions mon frère et moi à la piscine en vélo qui se situait à 30kms de la maison. Le soir, nous allions au cinéma avec nos parents, ils nous déposaient, pour aller ensuite travailler. Nous étions très autonomes. Jusqu'au jour où mon frère s’est fait violé par un pédophile dans les toilettes du cinéma, chose que j’ai appris que 10 ans plus tard ( lourd secret gardé par un enfant de 12 ans ) mais qui est significatif sur le comportement que j’ai eu avec lui car ne comprenant pas ce qui s’était passé ainsi que mes parents. J’avais observé une déviance du comportement de mon frère auquel j’imputais les causes de violence de ma mère et de mon père à son encontre, car il urinait encore dans on lit la nuit. J’avais essayé plusieurs fois de l’emmener dans les sorties avec moi dans des bars, mais cela se traduisait par des crises de nerf incontrôlables que je croyais causé par une timidité extrême mais qui n’était que le résultat de la présence du violeur dans ce bar, chose que j’ignorai à l’époque. Tout cela pour dire que le contexte familial n’était pas propice à évoluer correctement qu’il y avait de quoi « péter un peu les plombs ». Chose qui m’arrivait occasionnellement par des tendances obsessionnelles et suicidaires et à la fois par une grande force de caractère en répondant à mes parents. Mais cela a eu des conséquences dans mon approche de la sexualité. Une auto-formation générant quelques complexes, etc…. Mais pour conclure sur une des étapes importantes de ma vie familiale, c’est je crois que j’ai pris beaucoup de responsabilité très tôt. Une grande maturité de façon précoce, j’étais le frère aîné et le protecteur. Je me méfiais autant de mes parents que des adultes, et je voyais des choses que mes parents auraient dû voir sur mon frère mais je n’avais pas encore toutes les clefs qu’eux auraient pu avoir. Tout cela souligne : le déficit de communication au sein de ma famille, chose contre laquelle je me protège en me gardant toujours un espace de parole dans ma vie et les relations avec autrui : ça c’est de l’informel !
 
 
Dans cette situation pas simple et complexe, j’amorçais mon passage en seconde de façon complètement étonnante, les lois générales de l’orientation scolaire sont ainsi faites, qu’elles sont conduites par des désorientés eux-mêmes : cela m’a conduit vers le cursus des secondes technologiques. Paradoxale, mais mon désir, à l’époque, était d’être ingénieur du son. « L’orienteur » m’a orienté sel'on mon désir mais pas sel'on mes capacités. Encore une preuve flagrante de la question de la finesse d’analyse psychologique, la prise en compte statistique de l’élève mais pas de l’individu. Mais passons sur ces détails qui m’ont toujours énervé, car cela mettait aussi l’accent sur la démission de mes parents quant à mon parcours scolaire mis à part le résultat des notes qui se situaient toujours au-dessus de la moyenne, le projet de vie qui devait être le mien, n’était pas leur préoccupation. En outre, j’allais être l’aîné d’une sœur qui, je ne le saurais jamais, a été conçu soit par accident, soit par amour ou pour les allocations familiales pour aider à payer la maison, puisque le recours au premier dispositif des commissions de surendettements n’avait pas l’air de suffire[23]. Dès les vacances de Pâques et les ponts du mois de Mai, je travaille à la plonge au restaurant St Hubert et l’été aussi. Tout l’argent passe chaque soir dans les boissons, à payer des tournées générales dans les bars, les boîtes de nuit. J’ai eu mon premier vélo moteur ( 102 Peugeot )qui s’arrêtait souvent dans les fossés et je me suis acheté ma première guitare électrique ( 4000F ) sans l’ampli mais j’en avais une.
 
 
L’entrée en seconde à la fin de l’été, c’était aussi l’entrée en internat au lycée technique de Maupertuis à St Malo à 70 km de mon habitation. Je m’y sentais très à l’aise, cela me permettait de couper avec mon environnement familial qui se détériorait de jour en jour et où les conflits étaient de plus en plus violents malgré le fait que ma mère soit enceinte. En effet, je partais le lundi matin pour ne rentrer que le samedi vers 14H. En revanche, mes résultats scolaires s’effondrèrent, je me mis à fumer la cigarette, à être en retrait et en manque de confiance, je perdais la stature et les capacités que j’avais. Je découvris néanmoins le théâtre pour la première fois dans le cadre de sorties scolaires. La bibliothèque du lycée n’était vraiment pas attrayante. Bref, je m’entendais plus avec les BEP et les CAP qu’avec les autres jeunes de ma classe. Ma sœur naquit entre temps le 12.10.88. Une brève illusion de bonheur s’installa à la maison mais cela ne dura pas.
 
 
Les difficultés financières s'amoncelaient et j’avais l’occasion de rencontrer l’intendance

Fabien Rogier dans Inclassable.
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