Chambre 12

Chambre 12. 
 
La jeune maman sourit la mine fatiguée. Elle a l'air heureux avec son bébé dans les bras. Ses yeux l'enveloppent insatiablement. Tableau iconique. Le monde se tient discrètement à l'écart sur le pas de la porte. Il attend la fin de la trêve pour se manifester. Pourquoi offre-t-elle l'enfant à l'infirmière à coté de son lit avant de chercher son nom sur le badge accrochée à la blouse : Eve.


– Eve icrem


« Evicrem », quelle est cette langue incantatoire. J'ai dû mal comprendre.


Dans les yeux de la mère l'ombre d'une inquiétude succède à la joie. Ses lèvres ferment un sourire quand l'infirmière pose l'enfant dans son berceau puis recule jusqu'à la porte d'entrée et disparaît avec lui. Eve souriait aussi, les yeux tournés vers la maman. Dans la chambre les parents attendent et parlent d'un ton léger. Ils rient ensemble indifférents. Je les envie presque. Ils n'ont jamais revu bébé. Le savaient ils ? Je crois que oui. Je crois même que ça les soulage. Synapse par synapse son image, sa présence, son nom s'efface de leur mémoire. Eve l'a emporté. Dans le secret du couloir son visage se détache du nourrisson. Elle revient vers la salle des nouveaux ...dénés me souffle t on, indifférente à l'enfant qui dort paisiblement. Il ne sait plus. Dénés ?


Elle croise une collègue qui s'éloigne d'elle, esquisse un salut de la main à peine ébauché déjà caché. Les gens s'excuseraient ils de vivre ici ? Elle se dirige vers une porte parmi d'autres portes d'un bleu sans teint. Celle ci s'ouvre et Eve entre comme si elle en sortait, de dos, tirant le landau. Elle abandonne l'enfant non sans avoir pris soin de vérifier si tout allait… mal ? sort de mon champ de vision. Lui reste seul. Que peut il bien penser. Il est calme apparemment. Attente, silence à peine troublés par le passage assourdi d'un chariot à proximité. Mais les sons ont quelque chose d'inachevé, restent en suspens dans l'air comme des points d'interrogation. 


Eve réapparaît, pourquoi ce malaise quand elle prend l'enfant dans ses bras. Il pleure. Sa bouche se tord, ses petits bras gesticulent maladroitement. Et je pleure moi aussi. Mais les gestes...suis je devant un miroir. L'infirmière lui parle doucement et les cris redoublent. Je crie aussi. La jeune femme ne s'en soucie guère. Elle ne comprend pas que c'est elle qui le maltraite. Elle berce, murmure des sons étranges où les mots entrent dans la bouche, aspirent l'air. L'infirmière s'exprime dans une langue qui ravale son propos :


– Revourt al rella av no, àl, àl.


Une langue où la douceur s'engorge dans la brutalité gutturale. Monde étrange. Je n'avais pas rêvé.


Les pleurs s'enroulent dans les cris puis se redéploient, disparaissent à nouveau aspirés par de petits poumons fragiles. Eve marche à reculons dans la pièce, fredonne un chant fait de feulements et de hoquets surprenants. Elle se déplace avec une démarche que je n'avais jamais encore observé: elle attaque le sol de la plante du pied et termine son pas par le talon au sol. Elle comprend enfin que ses bercements contrarient l'enfant et le remet dans son berceau. Il se calme aussitôt. Et moi je doute de sa compétence. Elle revient alors dans le couloir en tirant le landau. 
 
Dans ce monde vos parents vous abandonnent sans remords, se réjouissent même de votre disparition et la tendresse fait pleurer les bébés. Eve est complice. La maternité est complice et l'infirmière fait donc son travail consciencieusement avec la dose de professionnalisme adéquate à la situation. Ici suffisamment de désamour pour accompagner l'enfant pour son premier voyage. 


Ils remontent vers La Salle des Soins Post Natals. L'enfant dort toujours. Il ne se réveillera pas. Sa peau se marbre de plus en plus, son visage, son petit visage de poupon se fripe. Il entre en phase initiale dirait on. L'infirmière ne peut empêcher une pointe de gaieté d'éclairer son regard. Elle le sait, elle a l'habitude et elle n'intervient pas. Je suis scandalisé. Il faut réagir. Un médecin vite. Pourquoi suis je figé. Je ne peux rien faire. Pourquoi. Voilà la salle.



C'est une césarienne. La maman est allongée sur la table d'opération. Sa maman. Elle est endormie sous l'effet de l'anesthésique qu'on lui a aspiré. Mais je viens juste de l'apercevoir il y a un instant tout à fait consciente. 



Maintenant les choses s'accélèrent, il le faut mais sans précipitation. Les gestes sont sûrs. Chacun sait ce qu'il doit faire. Eve entre à reculons dans la pièce. A reculons. Les gens circulent comme si regarder le monde les yeux dans les yeux était insupportable. Ils fuient la vieillesse et l'âge adulte, tournent le dos aux prémisses de la vie. Mais ne devrais je pas dire de la dévie ? Il y a quelque chose de terrible dans ce déroulement. 



Eve pèse le petit être : solik siort. Elle le prend dans ses bras le débarrasse du linge qui l'enveloppe et le confie au gynécologue. Toujours les mêmes gestes et leur mouvement rentrés, comme s'il y avait … une crainte … de la pudeur...non plutôt de la honte. C'est ça. De la honte. Je comprends enfin. Ici on ne naît pas et c'est un soulagement heureux pour tous.



Tout va bien, semble-t-il. Le personnel plaisante. C'est une dénaissance facile. L'enfant s'enveloppe d'un liquide sanguinolent. Le médecin connecte le nouveau déné à son cordon ombilical puis le place délicatement dans le ventre maternel. Il ferme l'ouverture d'un coup de bistouri. Plus de trace sur la peau. C'est fini et tout s'est bien passé. La maman a son gros ventre. Il faut attendre que cela se résorbe. Neuf mois pour qu'il n'y paraisse plus, quelques mois supplémentaires pour que la mémoire efface les dernières traces. Nous n'aurons jamais été conçus enfin, ni imaginés, ni rêvés, ni désaimés.



Là, dans la douceur maternelle, moi qui deviens lui dans les palpitations d'un cœur. Lui qui s'anéantise peu à peu, se recroqueville autour de deux cellules, deux molécules, rejoint un cycle d'une autre nature, dans un autre univers, dans l'absence des hommes. Plus rien, ni son, ni image, ni voix.


– Et moi, alors qu'est ce que tu fais de moi, je n'existe pas ?

joelcarayon dans Inclassable.
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