Chili con carne vénéneux.

Chili con carne vénéneux.
 
Je me suis levée tôt. Le programme est chargé et il ne s’agirait pas que je prenne du retard. Avalé une tasse de café, fumé trois taffes d’une cigarette pour me donner du courage, et, en avant ! Ipad sur le plan de travail, course effrénée entre les placards et le frigo. Là, tout y est : la viande hachée – j’ai pris 600 grammes, pour deux, ça fera beaucoup, mais le boucher m’a dit que ça se congelait très bien- 2 grosses tomates, le poivron rouge. Ma mère, véritable cordon bleu dont je n’ai pas hérité des gênes, m’a dit au téléphone de laisser tomber la carotte mais a insisté sur la qualité des haricots rouges. J’ai cherché toute la soirée et j’ai fini par trouver du haut de gamme à l’épicerie fine du centre ville. Ne pas oubliez le *#$?%, bien-sûr, et pas de la poudre insipide. Non ! J’ai pris le top. Rien qu’en débouchant le pot toute la cuisine embaume. J’ai encore eu plus de mal avec le piment. Pas facile, à cette saison, dans ma petite ville de Province du Centre de la France, de trouver un piment frais. Mais après deux ans d’Afrique et six en Amérique du Sud, je n’allais pas lui filer du Ducros à mon baroudeur ! J’étais prête à laisser tomber quand je me suis rappelée de la petite boutique du vieil arabe, et, au milieu de son capharnaüm, entre des boîtes de pois chiche poussiéreuses, du thé vert  et des mandarines rabougries, j’ai déniché mon trésor : un gros piment bien rouge, certes un peu ratatiné, mais je suis sûre que ça fera l’affaire.
C’est bon, j’ai tout ce qu’il faut. Ah, ben non ! « Disposez le chili dans un plat et parsemez de persil plat. » Je n’en ai pas ! Tant pis pour la déco !
Je respire un bon coup et au boulot ! « Emincez l’oignon et le poivron rouge. » J’aime bien ce mot « émincer », c’est classe ! Bien mieux que couper, trancher, broyer ou hacher. C’est les larmes aux yeux que je me délecte du mot. « J’émince, tu éminces, il ou elle émince…. » et… moi je pleure ! Les joues ruisselantes de larmes, je fais chauffer l’huile et y jette la viande.
Merde ! Tout à mon « éminçage », j’ai sauté un paragraphe. C’était d’abord l’oignon, l’ail et les tomates. Est-ce que l’ordre change quelque chose ? Une fois cuit, ça ne se connaîtra pas !
Re-merde ! Le téléphone. Tant pis, pas le moment. J’entame l’étape cruciale : le piment. « Incorporez la poudre chili. » ça, c’est pour les sensibles, les femmelettes, moi, j’ai mieux pour mon hidalgo. J’examine mon joli fruit rouge, prête à le fendre en deux. Je commence l’incision doucement avec l’impression de disséquer un gros insecte. Son ventre révèle une kyrielle de petits grains que j’écarte délicatement de la pointe du couteau. Il me faut maintenant l’émincer. C’est fou ce que j’émince depuis tout à l’heure ! Les yeux me piquent à nouveau, et, je reste perplexe devant les minuscules triangles couleur rubis que j’ai réalisés avec tant d’application. Ma vue se trouble mais j’arrive à déchiffrer sur l’écran : « 2 cuillérées à café de poudre chili. » Bon d’accord, moi, ce n’est pas de la poudre, mais il n’est pas de la première fraîcheur, a dû souffrir du voyage, alors, va, pour deux cuillérées à café. De plus, j’ai bien l’intention d’être le piment de la vie de ce grand aventurier rencontré quelques jours plus tôt, et, j’aimerais bien qu’il le soit de la mienne…. Alors, faute de gingembre…..
Punaise, ça sent bon ! Mais, j’ai peut-être un peu forcé sur le piment car je pleure toujours. Les effluves exotiques du plat me montent à la tête. J’imagine mon beau brun ténébreux, arrivant en fracassant la porte, un sombrero visé sur son front basané, le regard de braises qui me déshabille dans l’entrée avant de me saisir par la taille pour un baiser langoureux au rythme des maracas. Est-ce-que le piment, ça soule ? Peut-être pas, mais je commence à comprendre le taux de natalité dans les pays du Sud.
« Laissez mijoter à feu doux. » Moi, en tous cas, il va falloir que je réduise mon feu intérieur, même si je n’ai guère l’intention de faire mijoter ma libido bien longtemps !
Zut ! Encore le téléphone. Je m’empare de l’appareil et découvre trois appels en absence et six textos. En fait, toujours le même : « Pas de bouffe mexicaine – allergique au piment. »

smjfalco dans Inclassable.
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