De la Petitesse des Grands

J’ai récemment vu la pièce d’Anouilh, la très fameuse, celle que nous avons tous étudié au collège : Antigone.

La petite Antigone, toute petite, toute maigre… le visage cru et beau de Barbara Schulz dans la mise en scène de Nicolas Briançon. Les cris, les chants, les mots. Et cette pièce que j’avais en horreur parce que je l’avais lue, contrainte et forcée par l’Institution scolaire, j’ai découvert qu’elle était belle, si belle, et si triste.

Antigone est tragique parce qu’elle doit être tragique. C’est son destin, tout le poids de l’héritage d’Oedipe qui pèse sur ses épaules et les fait se ployer. Mais avec des yeux, fiers, qui disent merde  au monde et à la médiocrité et qui crient en silence (je me sens d’humeur antithétique ce soir, toutes mes excuses…) : mon destin est de mourir, de vous montrer à la fois la grandeur et la décadence des miens, et vous empêcher de m’oublier.

Comment l’oublier, la petite Antigone ! Elle est là, tremblante, devant nous. Elle sait qu’elle va mourir, et elle ne « sait plus très bien pourquoi », mais il le faut. Cela, elle le sait. Car elle est habitée de ce sentiment noble est beau qu’est la Grandeur, qu’elle a hérité de son père déchu, et la Grandeur, impitoyable et sublime, lui dicte son destin. C’est la Grandeur des Petits.

Et pas loin, à côté, impuissant, il y a Créon. C’est le roi. C’est lui qui va la faire mourir. Il n’a qu’un ordre à donner. Et il finit bien par le donner, elle insiste et elle signe la petite Antigone… mais lui il ne veut pas. Seulement, il a dit Oui. Il a accepté d’être roi. De prendre des responsabilités. De faire exécuter des ordres. De faire régner la loi. Il ne veut pas le pauvre grand Créon, faire mourir la petite Antigone. Mais il doit, paradoxale servilité, il doit la faire mourir… C’est la Petitesse des Grands.

Je dis oui – et c’est toute l’histoire du Contrat Social – donc je ne peux plus jamais dire non à ce oui.

Je dis non… peut-être qu’il m’en coûtera la vie, mais j’aurais goûté, dans l’espace d’un seul mot, toute l’ivresse d’une liberté sans borne, une transgression absolue, un million de regards sur un acte unique.  Le mien. Qui me rend unique.

Mais de nos jours, les divers petits rois qui nous gouvernent sont bien habiles en vérité. Ils jouent à ni oui ni non. Ils ont tout compris. Ils savent parler de responsabilités, de grandeur, de destinée à l’occasion… ils n’ont que les mots. De jolis mots bien vides.

Heureusement il y a le théâtre ! La scène, les costumes, les décors, pour nous jouer une plus jolie mascarade, plus pimpante, plus tragique. Ce qu’il y a avec la scène politique… c’est que bien souvent les Petits jouent le rôle des Grands, sans métaphore.

Absurdités de la Vie dans Inclassable.
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