Des gravats mis en tropes

La main est fourbe et fourbue, elle agite ses doigts massifs sur la pièce de l’échiquier : une dame en noir. La grande faucheuse ? On s’est habitué à sa présence, on a abandonné la partie, conscient qu’on ne saurait jamais quand elle se jouerait. De sorte que la mort ne fait jamais irruption que sur un échiquier…Cette main dépose la pièce du jeu d’échec, à la manière d’une grue articulée délicate, sur le sol en terre battue de la maison qui va être promise à la démolition. Voyant cette main « grueuse » qui joue avec nous comme on jouait autrefois avec les gueux…Edouard se sentit abattu. La clope au bec, il tire deux trois taffes sur son mégot. Il est condamné de toute façon. Après le crabe, il cherche toujours à se battre contre les promoteurs immobiliers qui vendent du rêve en béton armé. Le rêve, c’est comme la liberté, c’est pour les cons, ce n’est qu’en définitive qu’un symbole de béton. La main est fourbe et Edouard, qui est pris entre ses doigts massifs, est las. Il a perdu la course au progrès. Il ne sait plus ce que c’est, quant aux autres, les vautours, qui vendent des maisons comme on joue aux échecs, eux, ils n’y croient plus au progrès … mais au profit immédiat qui tel un Monopoly s’enflamme avec ses pions et ses dollars. Édouard semblait se contenter tellement d'être lui-même qu'on finit par croire qu'on ne parviendrait jamais à le déloger. Il avait l'audace d'un fou sur un échiquier recouvert de ronces.
C’est à ce point de paroxysme que les Ereynies tissent leurs toiles et décident de couper à notre encontre le fil de la vie. Le fil du rouet bat son plein tant qu’elles le désirent. Car il y a un paradoxe à se croire maître de son destin alors qu’en réalité le destin seul écrit notre avenir sans que nous n’en ayons aucune connaissance. Sans cela que serait devenue la tragédie ? Le destin n’a pas de pitié y compris pour la pythie. Il n’y a pas d’accommodantes raisons qui pourraient expliquer l’inexplicable.
 
Seules les choses, si elles pouvaient parler nous apprendraient sur le monde des vérités qui deviendraient des évidences, voire des certitudes : et si les graffiti peints sur les murs de cette maison pouvaient s’exprimer que nous diraient –ils ? Ne cela serait –il pas une poésie en prose ou rimée ? Peu importe elle figurerait ce que l’on voit dans ces dessins qu’Edouard regarde et devant lesquels il parade lorsqu’on le prend en photo avec un sourire goguenard. En pensant à ce que la peinture nous dirait si elle était douée de la parole, quelle serait son épitaphe ?
 
« Je suis une onomatopée désarticulée,
Un cri de colère silencieux.
Je marche tel un macchabée,
Dans mon dos s’enfonce des pieux
C’est vrai, je suis un vieux.
L’image, le reflet c’est le graffiti enfin presque…
Le tout constitue une fresque.
La main est crochue ?
Comme une mâchoire de grue
Figée telle une statue…
Qui est propriétaire de soi ? Eux ou moi ?
Dorénavant je veux vivre y compris comme un simple portrait
Inscrit dans les modénatures du mur de cette maison en sursis…
L’audace c’est de survivre dans la mémoire
Au travers de ces pages sorties d’un livre :
C’est la mémoire ouvrière qui se délivre
Celle qui attendit vainement le grand soir.
Désormais la peinture que je suis,
A qui on pas laissé le temps au temps d’écailler mon verni,
A qui on pas laissé le temps d’être belle aux yeux d’autrui
Est devenue simplement misanthrope… »
 
 
Cette mélopée traînerait jusqu’à sa mort dans sa tête cela est certain. Son citron est gonflé à bloc de haine. Il saurait s’en servir de fiel pour leur cracher dessus. Sur ces hommes habillés en costard trois pièces. Ils vous vendent du rêve en béton armé. Et bien qu’il le garde ce foutu « american dream » qui nous vient de là – bas ! Place à la jeunesse désoeuvrée qui s’endettera pour ces putains de nouveaux logements.
La grue avance à grands pas, mordant sur la terre avec ses pinces toutes ouvertes pour agripper les pans de murs et les broyer tout crus. Ainsi s’achève une époque ou Edouard avait vécu.
Le voilà désormais dans un appartement logé dans une tour HLM. Il tente d’habiter dans un ailleurs qui n’est plus chez lui. Il n’y a plus de chez lui tout est détruit, évaporé…des morceaux de gravats misanthropes.
 
Voici de bien belles pierres !!!
De vulgaires cailloux multicolores ?
Autrefois des murs peints
Aujourd’hui des gravats mis en tropes…
Archéologie contemporaine du simiesque homo sapiens
Trainent, çà et là, des bombes de peintures aérosols au plomb.
Les hommes ont disparus de cette terre.
La rue est vide : est-elle devenue misanthrope ?

Fabien Rogier dans Inclassable.
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