Donald Davidson : théorie de l'action

En philosophie, s’est constitué un champ de recherche depuis  le milieu du vingtième siècle, au départ du mouvement analytique : la théorie de l’action.  Qu’entend-on par cette expression ? Elle n’est pas le fruit d’un penseur ou d’un groupe de chercheurs. On peut observer qu’elle s’est développée, « plus ou moins incidemment » à partir d’une problématique particulière relative au type d’explication (causal ou intentionnel) adéquat de l’action concernant la question de savoir s’il y a ou non une coupure épistémologique entre « l’explication » des phénomènes naturels par les sciences de la nature et la « compréhension » du monde social et historique dans les sciences de l’homme ».  

Aussi faut -il d’emblée pour notre étude, s’interroger sur l’apport de la théorie de l’action en philosophie  analytique, nous nous appuierons notamment sur celle de Donald Davidson, à  la théorie de l’action dans les sciences humaines et plus particulièrement en sociologie. En effet que peut nous apporter une étude comparative entre ces deux domaines :
- une clarification dans la définition de concepts tels que ceux de l’action, de rationalité.
- un apport sur l’analyse normative,  sémantique et ontologique quant à l’action et à la structure de l’agir.

Il existe deux courants dans la théorie de l’action,  consistant à la décrire et l’expliquer soit par les raisons soit par les causes. Autrement dit, nous constatons une dichotomie méthodologique : entre l’ herméneutique  et l’analytique  fondée sur le mode nomologique des sciences de la nature. On peut encore la poser encore sel'on l’opposition entre ceux qui désire « naturaliser l’intentionnalité » (objectiviste) et une approche plus psychologique (subjectiviste). Cette opposition se retrouve-t-elle en sociologie sur le plan théorique ? A-t-elle des répercussions notamment sur l’usage du concept de rationalité utilisé en sociologie de l’action ?

Il semblerait dans l’emploi qu’il en est fait, notamment dans les travaux de Raymond BOUDON, que l’usage du terme de rationalité renverrait aux raisons, c’est -à- dire aux motifs conscients qui ont poussé un individu à agir de telle ou telle façon / une rationalité subjective. Mais dans un sens plus restreint, la rationalité suppose l’efficacité et la cohérence. Est rationnelle une action qui recherche les moyens les plus efficaces  pour atteindre un but donné.

Pour les économistes classiques, la rationalité des comportements humains implique que l ’ « homo oeconomicus » soit un calculateur avisé qui effectue  des choix en tenant compte du solde  de ses coûts, ses gains et ses risques. Pour H.A SIMON, la rationalité des agents n’est jamais rigoureuse. C’est une rationalité limitée , soulignant le fait que les acteurs ne sont pas capables d’élaborer des choix optimaux : faute d’information, de capacité de raisonnement ou de temps.

A partir de cette conception, on peut mettre en exergue un courant  théorique sur lequel nous porterons notre attention en sociologie de l’action : L’individualisme méthodologique.  Ce dernier désigne à l’origine une méthode d’analyse qui postule que tout phénomène social doit être compris comme le produit d’actions individuelles. Un phénomène social peut être pensé par les actions des individus et leur combinaisons. Inventé par l’économiste J. SHUMPETER, le terme « individualisme méthodologique » a été repris par l’économiste F. VON HAYEK et le philosophe K POPPER. En France, Raymond BOUDON en a été le principal théoricien.

Cette théorie ce entre dans un cadre problématologique spécifique qui est celui des théories de l’action en sciences humaines. auxquelles essaient de répondre quatre types de questions : Qui sont les acteurs ? quel est le contexte de l’action ?  quelles stratégies ? et avec quels effets ?

Quel est le paradigme de l’action dans ce contexte ? C’est l’analyse des phénomènes humains à partir de leurs acteurs, de leur intentions, de leur capacité à interpréter une situation et à élaborer une stratégie  plus ou moins cohérente.


Nous pouvons nous interroger sur la pertinence de la comparaison entre d‘ une part le monisme anomal  de Davidson et l’individualisme méthodologique de R. BOUDON, et d’autre part sur leur conception respective de l’analyse de l’ action : leur ontologie, leur sémantique et les aspects normatifs.
Ce qui est spécifique aux sciences humaines est leur recours dans l ’interprétation des désirs, des croyances, des choix, et des actions de l’être humain, à « un principe de rationalité ». Ce dernier est-il en contradiction sur le plan méthodologique avec le principe hypothético-déductifs des sciences de la nature ? Dans quelle mesure s’inscrit-il dans l’opposition entre une explication causaliste et intentionnaliste de l’action. Quelle place peut -on donner à la notion de cause et à l’explication causale dans une théorie des sciences de l’homme essentiellement herméneutique.  L’explication, la description  et la compréhension de l’action s’opèrent à partir soit par « des causes »  soit par « des raisons »  ;  peut-elle se réduire qu’à cette stricte alternative ?  

Cette aspect de la question de la théorie de l’action de la rupture épistémologique et la tentative de la dépasser fut entamée par DILTHEY. W (1883) et reprise par l’Ecole de FRANCFORT dont font partis : Adorno, HABERMAS, APEL K.O. et Paul RICOEUR en France.  KarL Otto APEL écrit à ce propos « que la philosophie analytique a dégagé une technique d’argumentation hautement sophistiquée, paraissant mieux adaptée aux problèmes la philosophie moderne des sciences que les anciens modes d’argumentation utilisés par DILTHEY. C’est notamment l’analyse soigneuse des jeux de langages et des structures conceptuelles de l’argumentation scientifique et métascientifique qui a fournit de nouvelles normes et de nouveaux critères pour traiter des questions anciennes ».    

La plus part des philosophes analytiques n’ont pas envisagé cette question de rupture épistémologique sous l’ angle d’un pur problème  méthodologique des sciences. Ils l’ont au contraire insérée dans l’analyse de la structure de l’agir, du langage de l’action, de la nature du mental et de sa relation avec le physique. C’est une analyse accompagnée d’un effort de clarification des notions d’intentions, de capacité, de disposition, de préférence, de choix, de décision, etc. Aujourd’hui, le débat sur la nature de l’explication de l’action a perdu de sa virulence pour la raison essentielle qu’elle n’est plus qu’un aspect parmi d’autres de la théorie compréhensive de l‘ action.  Toutefois, la théorie de l’action prend une place d’importance tout au moins par ses objectifs.

On peut en énumérer au moins trois. En premier lieu c’est l’élaboration d’un système conceptuel qui permet de décrire de façon adéquate la ou les structures de la motivation et de l’action. Cela nécessite méthodologiquement l’identification et la description d’une typologie des actions, normales ou déviantes, (l’acte contraint, l’action non intentionnelle,.... l’action libre) et des différents types de déterminants de l’action ( l’émotion, les attitudes intentionnelles, les évènements neurophysiologiques, les normes et les règles sociales, etc.), ainsi que l’analyse détaillée de la structure interne de l’action (de l’intention, des désirs, et des préférences, le processus de décision, etc.) qui exige une clarification et /ou la formalisation du langage de l’action. Autrement dit, il faut élaborer une analyse syntaxique et sémantique de l’action.

En second lieu, une telle théorie doit s’attacher à mettre en évidence la structure, les présupposés et la portée respectives des explications de l’action (c’est -à- dire l’explication commune et les différents types d’explications scientifiques).

Enfin, en lien avec les deux premiers objectifs, la clarification de la signification des notions normatives ( ou partiellement entendu comme telle) qui se rapportent à l’action, comme celle de responsabilité, de rationalité, ou les différentes notions de liberté (liberté de l’action, liberté de la volonté, liberté de la personne. Il est vrai que certains de ces thèmes appartiennent à la philosophie pratique classique.    

Il est certes évident que l’on ne peut formuler de théorie éthique sans avoir une idée par exemple de la structure motivationnelle de l’action. Ainsi quand Aristote analyse dans « ETHIQUE A NICOMAQUE », les notions de décision, de délibération, de souhait  et de contrainte, il fait oeuvre de théoricien de l’action.  Il en est de même lorsque que E. KANT analyse la volonté dans la « Critique de la raison Pratique », avec une nuance toutefois.  Cependant, traditionnellement ces thèmes sont étudiés dans le cadre de systèmes éthiques et en fonction de leurs liens avec des questions éthiques.  La subordination aux intérêts de la philosophie morale a hypothéqué l’étude de l’action sous deux rapports. D’une part, l’attention s’est concentrée sur quelques aspects en rapport immédiat avec les thèmes éthiques de la responsabilité, de la liberté, du bien et du mal. Cette limitation de l’intérêt de recherche a empêché l’élaboration d’une théorie compréhensive de l’action, ce qui par voie de conséquences a faussé les analyses menées a propos de ces aspects particuliers.

Les considérations ont régulièrement interféré avec les analystes de la structure de l’action, de sorte que la théorie classique de l’action est surtout une théorie de l‘ action morale, ce qui a donné lieu à des assimilations trompeuses. Par exemple le cas de « l’incontinence » ou faiblesse de la volonté, c’est- à- dire le cas où on agit intentionnellement à l’encontre de son meilleur jugement. D. Davidson, remarque : « je ne connais pas de cas net  où un philosophe ait reconnu que l’incontinence n’est pas essentiellement un problème de philosophie morale, mais un problème de la philosophie de l’action. »      

La philosophie analytique de l’action  a libéré l’étude de l’action de cette dépendance de la philosophie morale. Ayant pris son essor au départ d’une problématique appartenant à la philosophie de l’esprit et à celle des sciences, elle s’est développée grâce à la contribution de chercheurs venant d’horizons différents : de la philosophie  de l’esprit (D. Davidson, R.M Chilshom, P. Churchland, J.R Searle) de la philosophie sociale (P. Winch, Ch Taylor, R. Nozick) de la théorie du droit ( J. Heinberg). Elle a put étendre et mettre à profit le problème de l’action à tous les domaines de recherches. Plutôt que d’être une annexe de la philosophie morale, la théorie de l ’action élaborée par la philosophie analytique, occupe la place d’une métathéorie communes aux théories empiriques de l’action, à l’éthique et à la philosophie sociale, à la théorie de la décision, et « de façon générale à toute s les branches du savoir où se fait sentir, comme en théorie du droit ou en théorie économique , la nécessité  d’un système conceptuel permettant de décrire de façon adéquate la structure de l’action et de la motivation. »    

Aussi dans cette perspective, il nous semble intéressant de chercher  comment   la théorie de l’action élaborée par la philosophie analytique et notamment celle de Donald Davidson, peut- elle contribuer, s’il y a lieu, à une meilleure compréhension de la sociologie de l’action ?  Cette dernière élabore-t- elle, elle -même un système conceptuel de l’action  qui la containdrait avec des considérations « sociologiques » sous-tendant une certaine méthodologie, à interférer avec les analyses des structures de l’action, de sorte que la théorie de l’action en sociologie serait surtout une théorie de l’action  « pratique ». Aussi pour tenter de répondre à cette hypothèse porterons -nous notre attention plus particulièrement à quelques oppositions classiques en science sociales. Ces dernières s’articulent autour de couples de concepts tels que matériels/ idéels, objectifs / subjectifs, collectifs / individuels, macrosociologies / microsociologie. Ces « paired concepts » tendent à faire voir le monde social de manière dichotomique . Le dépassement de telles antinomies est souhaitable, mais cela est-il possible ? Et à quoi est due cette antinomie ?

« Les usages sociologiques s’inscrivent dans l’histoire de ces usages philosophiques qui les ont précédés », écrit Philippe Corcuff  .  Aussi peut-être faut -il y voir une allusion à cette confusion mentionnée par Davidson, entre théorie de l’action  et théorie de l’action morale. Si tel est le cas, comment envisager l’enjeu double auquel sont confrontés les sociologues : d’abord sur le plan conceptuel qui est de rendre compte des relations entre les aspects objectifs et subjectifs du monde social et, ensuite quant à la construction de l’objet sociologique, d’établir des passages entre le point de vue extérieur de l’observateur sur ce qu’il observe et les façons dont les acteurs perçoivent et vivent ce qu’ils font dans le cours de leurs actions.  Si le second point appelle une réflexivité sociologique de la part de chercheur, car il doit intégrer dan sa construction de l’objet une réflexion sur sa relation à l’objet., il doit cependant, intégrer aussi sa relation à la relation qui n’est autre que l’action elle-même.

Aussi face à cette interrogation, qui sur le plan de la méthode peut se résumer sel'on deux axes. Le premier  peut se résumer de la sorte,  tel que Emile DURKEIM l’a énoncé :  « La société n’est pas une simple somme d’individus, mais le système formé par leur association  représente une réalité qui a ses caractéristiques propres. cette société du fait notamment qu’elle  dépasse infiniment l’individu dans le temps comme dans l’espace « est alors « en état de lui imposer les manières d’agir et de penser qu’elle a consacrées de son autorité ».  d’où la règle suivante : «  La cause déterminante d’un fait social doit être recherchée par mi les faits sociaux antécédents ,et non par mis les états de conscience individuelle ». le fait social étant défini ainsi / « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible  d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore qui est générale dan l’étendue d’une société donnée tout en ayant  une existence propre indépendante de ses manifestations  individuelles ». Certes cette position est résumée, mais elle a provoqué une forme radicale de ce que nomme Raymond BOUDON, « l’individualisme méthodologique ». Ce dernier considère la théorie exposée  brièvement ci-dessus de « sociologisme » ou de « Holisme », qui considère le tout plutôt que ses parties.  C’est en quelque sortes la réfutation du postulat sel'on lequel l’individu, étant le produit des structures sociales, peut être négligé dans l’analyse. Or l’inverse « l ’individualisme méthodologique » énonce que «  pour expliquer un phénomène social quelconque - que celui-ci relève de la démographie, de la science politique,, de la sociologie, - il est indispensable de reconstruire les motivations des individus concernés par le phénomène en question et d’appréhender ce phénomène comme le résultat de l’agrégation des comportements individuels dictés par ces motivations. Et cette proposition est valable quel que soit la forme du phénomène à expliquer, qu’il s’agisse d’une singularité », d’une régularité statistique, qu’il se traduise par un ensemble de données quantitatives ou qualitatives, etc » .Les individus sont donc considérés comme les atomes  de bases de l’analyse de processus sociaux et le collectif envisagé comme un simple résultat des activités individuelles, à travers des effets d’agrégation et de composition. Ainsi « Les phénomènes sociaux étant toujours composés d’actions, le sociologue doit les ramener aux actions individuelles qui les composent »        

L’étude comparative entre la Théorie de l’action de Davidson et les théories de la rationalité de l’action émises en sociologie; par Raymond BOUDON. Cette comparaison recouvre la question de la distinction entre  causalité et celle  de l’action et celle de l’action dite libre. En effet, entre la causalité et la liberté il existe tout un  foisonnement d’interrogations philosophiques qui traversent les champs de la métaphysique, la logique, l’épistémologie et l’ éthique. Donald Davidson, dans « Action et évènements » s’est référé à E. KANT et à son interrogation quant à la troisième antinomie de la C.R.P : « la conciliation  de la liberté et du déterminisme causal  est aspect particulier de ce problème si nous supposons que le déterminisme causal implique l’intégration dans le réseau nomologique, et que la liberté requiert qu’on échappe à ce réseau. »   Une analyse correcte de l’action libre doit ne pas entraîner l’anomie. Or Kant pensait que la liberté, autrement dit l’autonomie, entraînait l’anomie (le fait de ne pas tomber sous une loi). Davidson comme KANT partent d’une même hypothèse à savoir que la dépendance causale  tout comme l’anomie des évènements mentaux ( la liberté) sont des faits incontestables qui surviennent et adviennent dans le monde. Toutes la difficulté est de rendre compte que ces faits soient compatibles. La contradiction entre ces deux affirmations, est d’ordre logique mais de l’ordre de la raison elle-même.  Kant prônait l’hypothèse que si « la liberté » est à ce point contradictoire avec elle-même ou avec la nature...elle devrait être résolument sacrifiée au profit de la nécessité naturelle. »

Davidson, en proposant dans sa théorie de l’action une nouvelle ontologie « les évènement » et une nouvelle sémantique  par la relation  causale de « survenance » entre le physique et le mental, veut résoudre cette apparente contradiction. L’identité du mental avec le physique par le bais de la notion d évènement chez Davidson conditionne l’a cohérence et la vérité des principes qui fondent sa théorie.

Le premier, principe de l’interaction causale; stipule que certains (voire tous) états mentaux interagissent causalement ( par l’intermédiaire de relations causales avec d’autres évènement mentaux) avec des évènements physiques. Il prend l’exemple de la perception et de l’action pour illustrer et argumenter ce principe.

Le second, principe du caractère nomologique de la causalité,  prétend que là où il y a causalité il doit y avoir une loi : des évènements  qui entretiennent des relations de cause à effet  tombent sous des lois déterministes strictes.

Le troisième, dit de l’anomie du mental, édicte il n’y a pas de lois déterministes strictes à partir desquelles on puisse prédire et expliquer la nature exacte des évènements mentaux.      

Il en ressort que sans la notion d’évènement (« events) et de survenance (« supervenient »), Kant ne pouvait la résoudre, sel'on Davidson. Mais le questionnement qui nous intéresse est celui de la distinction entre  la rationalité et le raisonnement de l’agent dans l’action. Pour reprendre Gilles Gaston GRANGER, « il est difficile de distinguer rationalité de connaissance et rationalité de comportement, puisque le comportement sous-tend le plus souvent une connaissance. »  

Fabien Rogier dans Inclassable.
- 992 lectures

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.