Economie sociale et travail social

Economie sociale et Travail social


Entre exigence d’efficience, de meilleure organisation, d’effets sociaux attendus, etc., le travail social se trouve peut-être aujourd’hui à ré-interroger sa place dans le tissu socio-économique . A l’heure où l’économie se globalise, depuis les années 1980, l’économie sociale, l’économie solidaire, le travail social, le système de protection social se trouvent ré-interrogés. De façon concomitante, des notions telles que le travail, le salariat, la responsabilité, l’idéologie, les valeurs, les normes sont également en mutation. Nous sommes depuis deux décades dans une ou plusieurs périodes de changements, de type social, tel que le définirait le groupe de recherche LOUIS DIRN. Ces phases de changement social, déterminent–elles réellement des changements en tant que tels ?

Toutefois, dans ce présent travail nous nous contenterons, tâche ardue, de préciser ce que l’on entend par « économie sociale ». Nous définirons ce concept en s’appuyant sur une analyse portant sur le débat solidaire et / ou social.  Secondement, sur une approche historique et enfin nous tenterons d’effectuer une comparaison  critique avec le Travail Social. Plus précisément, l’intervention sociale qui dans ce cadre nécessite d’être éclaircie, car l’objet est mouvant, divers et complexe.  Le débat entre économie sociale et /ou solidaire  reflète un des aspects de notre époque où l’Etat social est confronté à la société du « risque » , à la réalité, où le mythe du progrès qui a déterminé les actions humaines pendant deux siècles se traduit, en quelque sorte, par une phase de désenchantement .  De surcroît, ce type de débat interroge de façon implicite les différentes modalités de l’intervention sociale. En effet, en s’appuyant sur la convergence de moult études sur le travail social, celle –ci indique un rapprochement, une intrusion de la vie économique, de la logique du marché dans l’intervention sociale. Cette tendance à réinscrire l’intervention sociale dans la sphère économique se traduit par une reconception de celle-ci dans divers domaines que tendent à montrer certains indicateurs : qualification  / compétences, éthiques / déontologie, insertion / intégration, services / développement social, individuel / collectif, etc.

I/ Economie sociale et/ou solidaire ? Accord ou désaccord sur une norme sociale ou le vrai /faux débat ?

J.F. DRAPERI, met en perspective cet antagonisme : il relève d’un débat qui reposerait sur des « faits relatifs aux valeurs, de façon biaisée ».   Ce différend repose sur un désaccord sémantique, historique, voire rhétorique, mais certainement philosophique dans la compréhension qu’ils ont de l’action (je reviendrais sur ce point plus avant).

Le contexte est décrit de la façon suivante : « D’un côté l’économie sociale servirait l’intérêt des sociétaires sans se préoccuper de l’intérêt général, alors que l’économie solidaire serait une économie de la réciprocité qui servirait l’ intérêt général. Parallèlement, l’intérêt égoïste des premiers relèverait de la logique économique, alors que l’intérêt général poursuivi par les seconds s’accorderait avec l’altruisme. » On observe d’emblée que le conflit repose sur la notion d’intérêt général. Quel est -il ? Repose-t-il sur la définition rousseauiste du Contrat Social ?

Par la suite, J.F DRAPERI, énumère un autre point de discorde : « De l’autre côté, on émet l’idée que l’économie sociale est un mouvement d’entreprise bien identifiable, ayant des statuts propres, une activité économique et sociale certaine, alors que l’économie solidaire constituerait un discours dont on ne verrait pas bien la traduction pratique sinon à travers les politiques sociales de l’Etat. » Ces deux positions sont simplificatrices, comme le concède l’auteur, car elle relèvent de représentation erronées et sont le fruit d’enjeux politiques et économiques forts.

J.F DRAPERI, relève au moins deux aspects qui méritent de clarifier les malentendus :
1/ On ne peut pas affirmer que l’économie sociale procède de la logique de l’intérêt alors que la solidarité entre les membres est au fondement même de toute organisation coopérative, mutualiste et associative. A contrario, on ne peut pas réduire l’économie solidaire à une politique publique, car au-delà de la fonction qu’elle remplit, elle réunit bien des acteurs sociaux poursuivant un projet commun.

A contrario, on ne peut pas réduire l’économie solidaire à une politique publique, car au-delà de la fonction qu’elle remplit, elle réunit bien des acteurs sociaux poursuivant un projet commun.

Certes « l’intérêt » est évidemment présent dans les deux cas, car il est un des fondements qui constitue l’économie comme l’ont montré STUART MILL et Jeremy BENTHAM. Amartya SEN, écrit : « la véritable question est de savoir s’il existe une pluralité de motivations ou si l’intérêt personnel est le seul motif qui guide les êtres humains. »  La seule question ici est que dans le cadre de l’action collective, qui de surcroît quand elle s’inscrit dans une cadre économique de marché, est en correspondance avec les valeurs qu’elle défend en vertu des buts qu’elle s’est donnée. Qu’il y ait des intérêts et des motivations particulières, dans une structure un groupe soit, que ce groupe à son tour rassemble des intérêts communs soit, ce qui constitue alors « l’intérêt général » ne traduit que le problème des normes sociales : le débat ne se situe qu’entre l’assentiment ou le désaccord de ces mêmes normes.  

Secondement, ces deux perspectives ne s’opposent que sur un ensemble de pratiques (d’économie sociale) et sur un ensemble de propositions projectives (économies solidaires). J.F DRAPERI reprend alors les propos de J.B. GODIN : « le phalanstère de FOURIER est une utopie écrite, alors que son familistère est une entreprise ». Il est plus aisé de magnifier une idée qu’une réalité. Inversement il est plus facile de mesurer la réalité du familistère qui seul a existé vraiment.  « L’objet de l’économie sociale comme de l’économie solidaire serait de définir des règles organisationnelles en relation avec un projet dont les valeurs fondamentales s’organisent autour du respect du droit de la personne et de la subordination de l’économie à ce droit : règles juridiques, règles informelles construites dans la vie quotidienne de l’organisation ». Deux postulats
1/ Toute action a un fondement normatif qui permet de la justifier.  
2 / « On ne peut opposer terme à terme un fondement altruiste et un fondement égoïste de l’action. » S’appuyant sur une citation de RAYNAUD, « La solidarité est inséparable du calcul ». L’argument repose sur le fait que la solidarité n’a de sens que dans l’action collective ne se fonde pas uniquement sur le partage d’intérêts communs, mais également de contrainte de réciprocité.  L’action collective est normative, en raison de l’interaction qui définit toujours « une offre d’engagement et de réciprocité ». c’est l’action collective qui constitue les acteurs et c’est leur façon d’échanger, de négocier, de coopérer qui définit les règles ».

WITTGENSTEIN, décline le concept de règle comme déterminant le concept de compréhension, lequel est la condition de participation à des systèmes de règles, lesquelles prennent sens par l’action, de surcroît quand elle est collective. Aussi l’action est déterminée par le fait que toute connaissance particulière suppose une compréhension du monde qui ne s’enracine pas dans le sujet, mais dans les autres, et dont le langage est le médium. Aussi dans le cas de l’économie solidaire et son système de règle et d’action propre, La particularité réside en ce que nous évoquions précédemment : une conception particulière de l’action.  Plus précisément le concept de l’action repose sur le discours de l’action qui se décline en trois points : 1/ Le réseau conceptuel de l’action : intention, motif, agent, etc. ; 2/ Les énoncés performatif : « je vous marie » ; 3/ Les chaînes discursives (faire ceci en vue de cela) ; et enfin l’analyse de l’action. De laquelle résulte les règles et de façon concomitante des normes sociales.  

Toutefois l’explication de ces normes sociales doit prendre en compte les capacités normatives, des membres de la vie sociale. C’est-à-dire leurs capacités de justification de telle ou telle norme, eu égard à la situation dans laquelle ils se trouvent, marquée en particulier par la limitation de leurs connaissances. Cette effort d’explication des normes se heurte néanmoins  au problème de l’opposition entre faits et valeurs, des notions qui par nature sont variables et irréductibles face une description de fait. Il y a un point d’appui à partir du quel on repère l’émergence des normes. Il y a des catégories d’actions qui sont douée d’un sens propre : « préférer », « justifier », « décrire », etc., sont des types d’action dont le sens ne se réduit pas à des configurations historiques variables, mais qui par leur structure correspondent aux données de base de la vie sociale et impliquent un sens normatif propre. De sorte que personne ne peut pas essayer de justifier une norme auprès des autres sans prendre appui sur des éléments qui soient acceptables par ceux-ci. Ce phénomène a des implications importantes car la structure de toute justification implique l’acceptation commune d’un élément par les partenaires concernés.  P. DEMEULENAERE, en déduit alors que l’idée de « rationalité » dérive de cette contrainte normative associée à ces catégories d’action de base : la cohérence correspond au respect du « sens » de ces actions. On dispose d’une typologie des normes classer en trois groupes :
1/ Les normes liées à la visée d‘une vérité.
2/ Les normes liées à la répartition des capacités d’actions, qui déterminent ce qu’il est légitime de faire pour les uns et les autres dans une interaction, à partir du moment où il y a possibilité de conflit d’intérêt ou de prétentions.
3/ Les normes culturelles, définissent alors ce qui advient à l’intérieur du cadre de ces interactions légitimes, ce que l’on peut appeler des « styles de vie ».

P.DEMEULENAERE constate qu’historiquement  il y une évolution des normes de répartition des capacités d’action qui passent d’un mode hiérarchique à un mode égalitaire. Sel'on l’auteur il est alors possible de montrer comment, à partir des mêmes capacités de justification ce modèle hiérarchique tend à s’imposer dans certaines conditions et à céder la place à un modèle égalitaire lorsque ces circonstances changent d’une certaine manière, marquée en particulier par le développement de la mobilité sociale, sur des bases externes. Ainsi la quasi totalité des normes sociales y compris le domaine économique. Ce modèle sel'on P. DEMEULENAERE repose sur le principe suivant : nul (individu ou groupe) ne souhaite être contraint unilatéralement par un autre individu (ou autre groupe).  Deux scénarios s’en dégagent. Le premier qualifié de pessimiste : la diversité des situations, l’inégalité des connaissances et des ressources, la permanence indépassable de l’opposition des intérêts, la tendance à la constitution de cercles vicieux font que la vie sociale n’atteint pas l’harmonie promise par les rêves de consensus. Le second optimiste : la compréhension de la logique de formations des désaccords, des conformismes, des conflits, met en évidence la possibilité de distanciation, d’une suspension de l’immédiateté des choses apprises au bénéfice d’un recul critique, qui se manifeste aussi dans la vie sociale, et qui fait espérer davantage de liberté.  

C’est en suivant cette perspective que l’on peut reprendre la suite de l’analyse de l’article de la RECMA.  En effet, la coopération définit un système de règles établies qu’un processus particulier de construction de règles : à l’origine du projet comme la genèse des règles / cela instaure une régulation singulière qui caractérise l ’économie sociale et solidaire. « quelques chose comme un groupe fonctionnant de manière démocratique. »

« Cette régulation procède d’une relation originale entre les acteurs individuels et le collectif. De ce point de vue , le mouvement qui porte l’économie sociale et solidaire est en premier lieu un mouvement d’éducatif . »   La raison repose sur le fait communément admis et observé que la participation des associés, sociétaires, à la construction de nouvelles règles définit de nouveaux savoirs issus de l’action, expérienciels : leurs apprentissages collectifs constitue le premier acquis de l’économie sociale et solidaire. Les travaux D’Henri DESROCHES sur la formation adulte en traduit un de ces aspects.  Ce débat économie sociale et/ou solidaire a ceci de particulier qu’il met l’accent sur les enjeux du travail social, et par conséquent de l’action publique. La question de la gouvernance politique et économique  s’attache à définir les conditions d’une plus grande efficacité de l’action collective conduisant, pour ce qui est de l’Etat, à une approche de management public, dans laquelle des mécanismes de marché sont introduits dans les services publics pour en rationaliser le fonctionnement. La vraie question qui sur le plan normatif et pratique est mise en suspens et qui est pourtant essentielle : c’est celle du rapport de la gouvernance à la démocratie.

II / Quelle lecture du travail social peut nous apporter une compréhension de ce qu’est l’économie sociale ?

L’objet de ce séminaire, visait à articuler ces deux champs que sont l’économie sociale et le travail social. L’approche historique du premier confrontée aux représentations du second, a permis de mettre en exergue l’observation suivante : ces deux champs articulent pratique et théorique dans leurs modalités professionnelles, organisationnelles et leurs interventions respectives (sociale et/ou économique). Elle défendent un idéal-typique qui correspond aux valeurs de la république : liberté –égalité – fraternité. Sans prétendre à aucune naïveté, cette idéal-typique se traduit par ce contrat social, de solidarité et de responsabilité, qui contribue à l’idée de progrès social forgé au dix-neuvième siècle tant par les utopistes, que les hygiénistes et penseurs sociaux. La société salariale a fortement contribué, comme le souligne R. CASTEL, a développé un ETAT SOCIAL, où l’homme est au centre de l’économie, sa part contributive via le salariat.

Dans un autre aspect P. ROSANVALLON montre que l’idée révolutionnaire était de mettre le citoyen au centre. La réalité sociétale nous montre paradoxalement que les projets et les utopies d’hier sont toujours à construire . Le projet coopératif reste efficace mais ne concerne qu’une partie du salariat, car c’est le volontariat du futur coopérateur qui prime. Le travail social ne peut prétendre emprunter les mêmes chemins, car il se situe en marge du secteur socio-économique. Par ailleurs l’antagonisme qui jaillit entre économie solidaire et économie sociale reflète d’une certaine façon le vieux débat qui préexiste entre l’assistance et la charité, et le principe de responsabilité. Autrement dit, entre logique assurantielle et assistancielle : responsabilité individuelle et solidarité sociale.

 Ne peut-on pas observer que l’économie sociale, dans son projet se veut universelle, mais laisse à chacun le soin de sa liberté d’action ; tandis que l’économie solidaire et le secteur dont elle émergea le Travail Social  prône une forme universalisante, parce que tendu par la question des droits et devoir : l’action publique.

L’individu doit trouver sa place. Dans une société qui désormais ne produit plus assez d’emploi, la question des « inemployables » se pose, comme celle des personnes en difficulté de socialisation. La vraie question est bien celle du changement social ? Quels sont les moyens pour concourir au changement de « comportement », à l’amélioration des conditions de vie, permettre à l’individu d’accéder aux trois types de propriétés déclinées par R. CASTEL : la propriété privée, la propriété sociale et propriété de soi.  Le modèle de la propriété privée est prédominant, pour autant, il existe plusieurs possibilités. La coopérative et son modèle de gestion fonctionnent et repose sur la volonté des hommes qui la compose ;  Dans le secteur de l’économie sociale : c‘est construire et élaborer un projet d’entreprise fruit de sociétaires, inclut systématiquement, toutes choses égales par ailleurs dans le système économique, et le monde du travail.

La différence notable entre ces deux champs que sont le travail social et l’économie sociale, se caractérise par des points essentiels que l’on ne peut dans ce présent document qu’évoquer :
Le travail social :
Une différence d’organisation bien souvent défini par un fonctionnement bureaucratique, institutionnel dans lesquels les travailleurs sociaux ne participent pas au développement « stratégique » de leur structure y compris si celles-ci sont associatives. Le paradoxe de ce type « d’entreprise sociale »  est qu’elle défend une idée démocratique et une démocratie sans que son fonctionnement soit démocratique. Le comble du paradoxe est que l’on fait appel de plus en plus aux techniques du développement social, de la démocratie participative  pour redonner une place au citoyen. Or entre la mission, les moyens et finalement le fonctionnement tout contribue à ne pas provoquer le résultat escompté : la participation et l’autonomie. On se trouve dans un contexte comme décrit sel'on les cadres de la systémie qui vise un changement par une injonction paradoxale du type « sois libre ». En définitive, il y a peu de changement, parce que le locuteur comme l’interlocuteur sont tous deux confrontés à ce type d’injonction paradoxale, double contraintes, qui ne peut que dans le meilleur des cas, changer le contexte, le cadre. Le changement est perçu comme traduisant une tendance.   Autrement dit, il existe au moins deux types de changements : l’un prend place à l’intérieur d’un système donné qui , lui reste inchangé ? l’autre modifie le système lui –même. Paradoxalement, le second type de changement traduit une redondance : un changement de changement.

L’économie sociale, la coopérative :
Le sociétariat implique l’adhésion à un projet qui va se modifier tout en modifiant le sociétaire. Il y a dans le projet coopératif un phénomène de coopération  opéré par la dynamique du groupe, car il y a un fonctionnement démocratique. Sans idéaliser, cette dynamique, ici à l’œuvre, très performante en terme de socialisation seconde, elle n’en est pas pour autant très  exigeante. Elle ne fonctionne que sous la forme d’une démocratie directe qui ne peut fonctionner que dans un cadre limité.  
       
Cependant, en lien avec notre mémoire de recherche, il est notable de chercher comment ces deux champs peuvent apporter une réflexion quant aux conceptions de l’intervention qu’ils ont du « changement social ». En effet, on peut remarquer d’emblée que de ces deux secteurs se dégagent deux modalités structurelles. Celles – ci peuvent caractériser   une intervention eu égard à leurs usagers et/ ou à leurs sociétaires :

- Le premier, le  modèle coopératif,  est fondé sur une organisation reposant sur un fonctionnement de type démocratique et inscrite dans un maill'on économique :  l’adhésion libre, un projet de type coopératif, la participation au bénéfice. (le schéma coopératif, avec un modèle entrepreneurial propre)

- le second, l’intervention sociale, s’inscrit dans une organisation de type généralement bureaucratique, parfois emprunté au modèle entrepreneurial, auquel est allouée une mission de service publique.


III–   Approche historique pour une tentative de définition et de comparaison critique.

L’économie sociale, qu’entend –on par cette expression ? André GUESLIN écrit, dans son ouvrage, « l’invention de l’économie sociale »  : « Comment peut-on définir ce concept ? L’affaire n’est pas si simple car comme le souligne Henri DESROCHE, « la même étiquette a déjà couvert la même ou d’autres marchandises au cours du siècle et demi. Le concept émerge à la fin du premiers tiers du dix-neuvième siècle. L’économie sociale veut être, ni plus ni moins, une autre façon de faire de l’économie politique » . Cette définition est renforcée par celle donnée par Charles GIDES qui fait le lien , sel'on A. GUESLIN, lors de l’exposition universelle  entre « la science de l’économie sociale, celles des rapports volontaires, contractuels et quasi contractuels ou légaux, que les hommes forment entre eux en vue de s’assurer une vie plus facile et un tiers secteurs institutionnels très concret »

La métaphore de la cathédrale de l’économie sociale, utilisée par C. GIDES, apparaît alors comme le symbole le plus parlant quant au sens accordé à l’épithète  « sociale » en ce début de vingtième siècle.  

Dès lors l’histoire du mouvement, voire des mouvements, qui ont impulsés ce que l’on a plus tard appelé « économie sociale » est dense et riche de courants divers, d’influences diffuses.  Il nous appartient de les résumer et de les classer par ce qui les spécifient et les différencient entre eux : le mutuellisme, les coopératives de production, de consommation. Toutefois, on peut dire que l’économie sociale et, ce qui la constitue, est réunie par un idéal typique commun : la libre adhésion, le sociétariat, la participation au bénéfice, le projet de l’entreprise où l’homme au centre.

Danièle DEMOUSTIER, définit l’économie sociale de la sorte   :  « s’unir pour lutter contre les aléas de la vie, notamment les risques professionnels tels que les accidents de travail, l’incendie d’une grange, etc ; c’est une pratique très ancienne. On l’observe déjà dans la Grèce antique (avec les Hétairies), au moyen âge avec les guildes, les corporations, les confréries ou les compagnonnages. » Cette préoccupation est manifeste dans les écrits de J.PH. BUCHEZ, notamment celui cité par H. DESROCHES,  article intitulé « moyen d’améliorer la condition des salariés des villes ».  Son argument repose sur la distinction entre deux types, ou deux classes d’ouvriers :
- « Ceux dont la profession exige un long apprentissage » et qui leur octroie « une habilité qui est leur principal capital, » leur permettant une plus libre mobilité. On peut noter également que dans le même ordre d’idée les « compagnons » défendent à leur manière cette conception.
- « Les autres sont rattachés à des manufactures, à des machines, incorporés au sol ».

En définitive, cette distinction opérée entre, par exemple le menuisier, le maçon et le manoeuvre ou l’ouvrier à la chaîne, nécessite de décliner alors deux projets correspondants. Si nous devions brièvement définir l’économie sociale, et le fonctionnement d’une coopérative, elle est « une autre façon d’entreprendre » , elle est surtout, en terme de pouvoir, organisée différemment qu’une société anonyme type.

Selon, C.VIENNEY, l’économie sociale depuis C. GIDES constitue un type original d’organisation, qui est structuré par le croisement de deux critères   :
Le premier critère :
- Le classement des buts, entendu comme une nomenclature des activités, divisés en quatre catégories.
- « celles qui tendent à obtenir de meilleures conditions dans le régime du travail salarié
- celles qui tendent à assurer aux ouvriers le confort sous toutes ses formes
- celles qui tendent à leur assurer la sécurité de l’avenir
- celles qui tendent à conférer ou à sauvegarder l’indépendance économique »
 
Le second critère :
- Le classement des sources, quant à lui permet une mise en relation des contributions et des avantages des participants à ces activités. Autrement dit ce sont les affectations et les ressources à ces buts, c’est-à-dire des modes de financement et de fonctionnement  qui distinguent ces organisations de celles qui prennent en charge la production marchande et rentable. C. GIDES en définit trois/
- 1 / L’auto – organisation des bénéficiaires ou associations libres
- 2 / Les oeuvres sociales religieuses philanthropiques ou patronales ou patronages
- 3 / Les services pris en charge par les administrations ou aides publiques.

Cela serait la combinaison de ces deux critères qui délimite le champ de l’économie sociale, comme un ensemble d’organisation grâce auxquelles sont mobilisées des ressources, mises en oeuvre des activités et atteint des objectifs non pris en charge par les unités du champ de la production marchande. Dès lors, l’objet d’une approche institutionnelle de l’économie sociale est bien d’expliquer la formation de ces organisations, en gardant à l’esprit que leur structuration fait partie de la régulation des mécanismes de régulation du capitalisme.


Pour mieux cerner cette spécificité, analysons la charte du mouvement des coopératives de production établi par le conseil national le 16 décembre 1988. Autrement dit, l’économie sociale et le travail social aurait une éthique commune : la défense de valeurs et de principes tels que des finalités qui visent à répondre à des besoins collectifs, comme par exemple « les chèques restaurants ». En cela, il y a une réelle différence avec l’idée de rémunération du capital. Ainsi, dans le champ de l’économie sociale la personne humaine est placée comme finalité. En vue de laquelle, on fonde une association de personnes qui par le biais du modèle entrepreneurial élaborent un projet qui s’appuie sur une organisation du travail spécifique.

Trois conditions sont requises :
1 / Les personnes se réunissent et /ou s’associent volontairement et elles émettent le souhait ou non d’entrer ou d’en sortir.
2 / La gouvernance de l’entreprise et /ou de l’organisation  se déroule démocratiquement soit : une personne équivaut à une voie.
3 / La solidarité entre les personnes –membres associés, sociétaires, coopérateurs - est manifestée objectivement par des règles.

On peut considérer que schématiquement on obtient un parallèle entre les principes de l’économie sociale et la devise de la république : liberté, égalité, fraternité.


Liberté principe du volontariat
Egalité principe Démocratique  Ces trois principes respectent les                  
Fraternité principe de la solidarité                      valeurs de la république dans le                
champ économique.

Sel'on J. F DRAPERI, l’Economie Sociale n’est que le reflet du projet républicain et de sa mise en oeuvre dans la champ « économique ».
- On ne naît pas coopérateur : on l’apprend (éducation). Au même titre que la citoyenneté, bien que celle-ci s’acquiert de droit, elle n’en est pas moins le projet éducatif de « l’ école ».
- Election dans le cadre de l’entreprise sont une formation à la démocratie, mais surtout un exercice démocratique où chacun est acteur, et non pas inscrit dans un schéma de démocratie par représentativité.

Conclusion

On perçoit dans ce schéma qu’il y a une perspective à la fois éducative et économique. N’est –ce pas ici une différence modale avec la perspective du travail social ? En effet même si ce dernier subit des mutations ou des transformations , la finalité reste sur l’idée de contrepartie, de dette. Il n’y a pas de coopération , mais « intercession », dans le même esprit dans le secteur de l’animation qui de plus en plus souvent se trouve recruté par  le champ du travail social, l’idée de « médiaction » développée par Jean Claude GILLET est du même ressort. Je reprends pour moi la phrase de conclusion des auteurs du rapport cité en note 34 : «  Pour ne pas être amené à regretter bientôt l’assistance républicaine quand l’insertion, dont l’inspiration relève d’une conception libérale du traitement de la question sociale, nous aura conduit vers une logique générale de la contrepartie, il convient d’examiner sereinement les voies par lesquelles le travail social, produit de l’Etat social, peut devenir l’instrument de la construction d’espaces publics démocratiques et contribuer à la genèse d’une nouvelle légitimité de l’action publique ».   A contrario, on observera une conjonction avec le mouvement du développement social, avec les tentatives de démocratie participative. Certes le modèle d’action n’est pas coopératif, on ne peut pas opposer stricto sensu cette aspect de la formation à la citoyenneté. Ce qui est primordial ici, c’est l’aspect démocratique dans un contexte économique. C’est en quelque sorte un retour à la définition originelle des fondateurs de la pensée économique tel J.B. SAY.  L’économie est politique, et n’a de sens aujourd’hui que dans un esprit de fonctionnement démocratique et libéral, c’est à mon sens ce que défend comme praxéologie l’économie sociale.

Ce qui caractérise le travail social, c’est le fait que les salariés soient inscrits généralement dans un parcours de professionnalisation : fonction publique, contrat de droit privé, ils ne sont que très rarement sociétaires de leur entreprise . Cette qualité propre au secteur dit coopératif marque une différence notable d’ordre philosophique. Le contexte dit institutionnel est, il est vrai un cadre particulier où le travailleur social, opère un transfert envers l’usager, tel que le décrit F. DUBET  : « le travail social repose sur un principe d’homologie des expériences du professionnel et du socialisé ». Cette homologie n’implique pas une identité entre les deux termes de la relation, mais ces deux acteurs sont situé dans le même contexte et partagent un minium de règles et de contraintes communes. Dans la socialisation  est une interaction, dans laquelle se construit un espace commun mêmes si les uns dominent les autres. Cependant, la particularité, relevée par F. DUBET, du travail social, ou travail sur autrui, c’est qu’il repose sur le principe d’homologie qui « est un mécanisme d’engendrement dans lequel le terme dominant façonnerait autrui comme il le souhaite ou comme l’exige des codes sociaux plus ou moins conscients. Au contraire, dans tous les processus de socialisation secondaire évoqués au fil de ces recherches, les individus ne cessent de résister, de rompre, de ruser, ou bien de sembler si docile et si conformiste que le travail de socialisation en paraît perverti et raté. Ce qu’il y a de commun, c’est la forme d’une expérience partagée par les deux termes du travail sur autrui, qui peuvent d’ailleurs avoir une vision opposée de ce qu’il les lie et les fait se ressembler. »  

Le secteur de l’économie sociale en revanche procède d’une conception où la démocratie est pensée par et dans l’action du salariat reposant sur le volontariat à endosser la qualité du sociétariat. C’est une vision du changement social totalement différente, que celle visée par le travail social et l’économie solidaire. Il n’y pas d’intercession, au sens premier du terme et la symbolique qui y est représentée. En effet, le travailleur ou l’intervenant social, est l’intermédiaire par qui passe l’individu pour prendre en charge une demande, un besoin, un projet. Et cette double contrainte est renforcée par la commande publique qui repose sur le principe d’homologie qui suppose la socialisation comme une expérience sociale et comme « un travail de l’acteur socialisé qui expérimente le monde social sel'on un processus alternant l’identité et unité de soi. Ce processus engendre une distance entre « soi », le « moi » et le « je » de sorte  le travailleur social et plus particulièrement l’usager forment des individus multiples. Il y a une conception partagée de la socialisation qui est défini par la critique de leur propre travail, en soulignant la distance entre la socialisation, la relation de service et le reconnaissance des sujets. F. DUBET ajoute p 346 que dans un cadre général « le travail sur autrui est conçu comme une expérience sociale largement construite par les acteurs, non pas comme l’accomplissement d’un rôle. (…) alors que dans le programme institutionnel le travail sur autrui est nature morale, voir éthique car le travailleur doit hiérarchiser et combiner des normes de justice et des registres de jugement des conduites d’autrui. »

 Quant à lui, Le projet coopératif inscrit l’individu dans un groupe qui propose « une entreprise » qui repose sur des « valeurs » et des « normes », partagée par l’ensemble des individus qui exige d’eux leur pleine et entière liberté d’action. Cette exigence demande, que l’individu soit en mesure de porter le projet auquel il adhère, de le faire sien, de le penser.    Confronté à ces deux champs que ce sont le travail social et l’économie sociale, le second éclaire le premier sur ses les modalités d’intervention et d’organisation qui paradoxalement en visant une même finalité - le mieux être ensemble, le vivre ensemble- n’obtiennent pas les mêmes résultats de protection et d’émancipation de l’individu par le collectif. Dans le même sens, l’accompagnement individualisé, se trouve dans certains secteur en contradictions avec ses finalités. De sorte que le terme d’accompagnement est devenu un concept valise dans le cadre de l’intervention sociale, alors qu’il serait plus judicieux de s’appuyer sur l’idée force qui détermine l’accompagnement : le tutorat et le compagnonnage. Ceux-ci supposent en postulat, un préalable éducatif.

Fabien Rogier dans Inclassable.
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