Essai sur le mors de la mort

ESSAIS SUR LE MORS DE LA MORT


Il est des choses dont on ne peut parler, ni dire, ni encore moins écrire, car c’est de l’ordre de l’indicible dit-on. Voire, de pense-t-on de l’ordre de l’indescriptible. C’est  la perte de soi, ou d’un autre cela est du même ressort : le deuil ?  Tant et tout est dit dans ce mot ! L’absence défie et nie le réel qui s’impose à nous – même. Tout est arrivé ce jour maudit où tu es parti à bout de souffle, le corps désincarné : trente kilos pour 1m 68. La maladie : le crade crabe, le dit cancer généralisé qui t’a dévoré relativement, assez rapidement la moelle et le reste.


Tout cela pour décrire une lente agonie assistée chez toi, loin des chambres austères de l’hôpital. Le regard amical du docteur et des infirmières délivrant l’un l’ordonnance les autres les appliquant : les piqûres de morphine base pour atténuer la douleur mais pas la conscience de la mort qui s’approchait pas à pas. Peu à peu le corps se dégarnissait de ses muscles, les membres de détendaient, se distendaient, ils tombaient. Comment marcher alors ? Comment vivre encore ?


C’est la question à laquelle tu as tenté de répondre et que tu démontrais au quotidien en te levant seul, en demandant en exigeant à être laver seul ou tout le moins assisté possible. Force de caractère, terre à terre pour un ancien marin de marine marchande. Marin mousse au long court, terre neuve, tu as connu tout cela  malgré ton jeune âge : à peine cinquante ans.


  Plus exactement moins de cinquante ans. Le crabe te ravage le corps et nous le cœur. Même une peinture de CARAVAGE ne pourrait pas rendre perceptible cette douleur intense qu’est celle du deuil. La lumière autour du cercueil, le corps abîmé, les cœurs imbibés de tristesse incommensurable, je rappelle et je me souviens d’avoir joué quelques morceaux d’adieux à la guitare et t’avoir chanter ma douleur de t’avoir perdu si vite alors. A l’heure du bilan 20 ans plus tard je me remémore ton décès ?  Pourquoi ? A cette période ? En un temps récitant et récalcitrant, je cherche une vérité un sens à l’insensé du mors à la mort. Le récit réécrit le temps. Mon père, mon beau père, un homme, un vrai disparaît, il a disparu, etc. Je ne sais plus combien de temps a duré son calvaire, des mois ? Plusieurs années ? Sinon plus ?

Et alors me direz-vous ? Tout le monde a eu son lot de misère et son cancéreux à domicile ! Oui ! Je ne peux répondre que par l’affirmative !

II


Après moult détails scabreux, je ne peux me contenter d’une vague en vogue  description de cette souffrance appelée : le deuil. Le manque absolu d’une personne. Définitif. Aucune possibilité de rencontrer à nouveau. Mais qu’en est-il du deuil quand celui-ci par le hasard de l’existence devient répétitif dans une vie.


Il grand, taille un mètre quatre-vingt, cheveux brun, beau gosse, bel homme et déjà les femmes lui courait après à peine 20 ans. Homme à femme, l’ami qu’il fallait avoir et que j’ai eu. Peu enclin à s’épancher, mais toujours disponible quand c’était pénible pour moi ou pour tout autre de ses amis. Motard dans l’âme, Ducatti, l’amour du bitume et de la vitesse sans excès mais la moto sans ex votto.    


Il est mort fauché par un petit fourgon à  peine à 30 ou 50 Kilomètres heures mais suffisamment pour rebondir sur le véhicule et aller s’écraser sur la pile d’un pont qui  en le recevant fit le constat alarmant : la cage thoracique défoncée. Il est mort dans l’ambulance qui le menait aux urgences. Inutile de le réanimer, tout était fini. Je ne peux retenir mes larmes encore en y pensant. Pas eu le temps de se dire au revoir, je t’aime mon ami, mon frère mon confrère.


Un départ sur les chapeau de roue, « burn out », le vent a tourné ce jour  moi aussi j’ai pensé « putain de camion ! ». J’ai hurlé les larmes de mon corps ma peine, ma douleur, mais rien n’y a changé on était devant le fait accompli. J’y ai perdu une partie de mon coeur et de mon âme. La revanche et la rancœur contre ce que le destin a da revanche et la rancœur contre ce que le destin a d’ignoble ! Pourquoi certains et pas d’autres ! Et les uns et les autres. La fin d’un souffle.  Je me suis épuisé dans la perdition d’une amitié éteinte à jamais où me manqueront les étreintes amicales, les veuleries et les beuveries verticales ; à jamais gravé dans ma mémoire ton rire et ton sourire. Pour si revigorant/ ton amitié perdu par la mort est ce qui m’a tué un temps longtemps encore aujourd’hui.

Mais maintenant que je cherche à mourir tu m’en foutrais une mandale rien que  d’y avoir pensé !  Adieu, mon ami, mon aimé, mon frère d’amitié.  


III

Il est un temps où ce dont on espérait que cela soit vrai et réel ne le fut pas. La gravité du meurtre et de son atrocité n’avait d’égal que son horreur : il avait été décapité, et écartelé démembré. Le corps était resté là, posé lascivement, étendu attendant l’arrivée du coroner. La putréfaction commençait son travail « insatiable » et inévitable. Le scandale devait être évité !
Comment cet homme  avait pu en arrivé à faire cela. L’inspecteur Durey s’était d’emblée demandé pourquoi ce père avait commis cette atrocité et fait endurer un tel supplice à sa femme.


« Que s’était-il passé pour qu’il passe à l’acte ? » s’interrogea Durey. N’était-il pas heureux ? Un bon boulot, un mariage qui semblait tenir la route ou bien alors tout s’est s’emballé, s’est détérioré en un instant, le mari jaloux, ou bien sur un coup de folie a tué sa femme. Quel sera alors le type de deuil qu’il portera ? Il en est de même sur le fratricide, le parricide ou le matricide.  Quels chemins de traverses prend-on pour en définitive tuer celui qu’on aime, qu’on a aimé, que l’on aime plus ?



Faut-il avoir bu sans soif, sans raison, pour se soûler plus de que de raison ? C’est l’irrationnel du mors aux dents, de la mort ardente, flamboyante. Tout m’irradie de sueur. Comment une telle action est-elle possible ? Cela fait-il encore d’eux des hommes, des femmes ? Doit –on appréhender le crime comme la cime des méfaits possibles ? Ne pas mégoter avec le deuil quel qu’il soit ?


La douleur leur est imprescriptible, au-delà de la loi, la justice ne peut rien contre ce qui finalement a déterminé un jour l’homme qui compris qu’en perdant l’un de ses proches il se perdait un peu plus lui -même chaque jour de sa vie. Sa finitude. Un proche meurt et c’est toi qui en définitive perds de l’être à vivre. Quand la mort survient elle fauche d’emblée ou lentement ceux qui restent vivant. Car oui la vie c’est bien le sentiment sublime et ultime entre ceux qui sont vivants et ceux qui sont morts.


C’est tout l’intérêt du Polar, et de la photo polaroïd : il ne nous reste que des instantanés. L’occasion fait le larron comme le temps fugace qui nous fustige et nous enlace dans des entremets de guerre lasse et dégueulasses. La mort pétrifie et nous putréfie. C’est notre corps qui se dissout dans la mélasse informe du manque terrible qu’est en vérité le deuil. Adieu la vie de l’autre, bonjour la mienne. S’il est une chose qu’il faut accepter dans sa vie propre c’est bien le deuil et le départ, la mort à venir de ceux qui nous entoure y compris la sienne propre.

Fabien Rogier dans Inclassable.
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