Je déambule depuis longtemps

« Je déambule depuis longtemps »
Un thème en écho, d’un passé récent et d’un futur pour tous, d’un présent à vivre et d’un à offrir, qui nous questionne au fond de nos vies mais qu’on évacue à chaque printemps pour ne pas vouloir flétrir.
Je me suis permis de faire preuve d’empathie littéraire et de m’imaginer nonagénaire et femme (vous voyez la prise de distance) et de vous adresser cette lettre d’outre temps.
« J’ai eu 20 ans, oublie mes rides et ma démarche, mes protections intimes qui ne le sont plus, la bave aux lèvres que tu aurais embrassées alors et que tu essuies aujourd’hui en changeant mes draps, ma couche, celle qui deviendra linceul.
Car c’est cela que je vois dans tes yeux, cette mort qui s’annonce, irrévocable, qui te fait peur sous ces habits de vieillesse, pas de celle qu’on rêve pour soi, mais celle qu’on a du mal à aller voir chaque week end, puis chaque mois, puis …
Rassurez- vous ce n’est pas cela qui me fait peur aujourd’hui, et je ne culpabiliserai personne .. ou presque dans cette missive tremblante.
J’ai eu 20 ans, je déambule depuis longtemps, j’ai vécu tant de moments, rencontré tellement de gens que je pensais surmonter cela, garder le gai rire à défaut de guérir de cette maladie taquine qu’était ma petite vie.
Et aujourd’hui, mon rire est mou au moment de mourir. J’en vois tant qui déambulent comme je ne le ferai jamais malgré ce cadre de marche qu’on appelle « déambulateur ». Ils semblent déambuler dans les salons parlant de nous négligemment mais c’est un leurre car la déambulation n’a pas de but précis au contraire de la leur.
Cadre d’en marche, je connais par exemple un ministre qui a buzyn peu, peu de tout d’ailleurs, de bienveillance, d’idées, et surtout d’argent. Elle a l’élégance cynique de l’éléphant dans la cristallerie et la conscience tardive d’une ambiance un peu gâchée.
J’ai eu 20 ans, je déambule depuis longtemps, Je me souviens des joies, je me souviens des peines, des rires et puis des larmes, et si j’ai le corps entre deux os, j’aimerais pouvoir encore flotter un peu dans l’air léger de ma jeunesse.
C’est le futur que je devrais craindre mais le présent me fait frémir de peur et de tristesse. On s’occupe de moi au lieu de m’occuper, je n’ai jamais autant été « femme objet », on me calcule et plus pour mes beaux yeux mais pour les leurs. Les Gestionnaires privés..d’humanité, à l’affut du gain ou de l’économie, de leur train de vie, de leur budget, de ma fin de vie de mon rejet.
Je vis dans une maison devant laquelle on bat retraite effrayé par le combat qu’on va mener. Je pense à toi qui me douche, quand tu peux, qui me lave avec la VMC ( Ventilation limitée de moyens contrôlés, visage main cul), qui m’écoute.. après le service, qui n’a que tant d’objets pour tant de jours, tant de minute par jour, tant de jours à fatiguer. Un aidant transmet, sa joie, ses rires et ses souffrances, s’il souffre trop, il ne transmet plus que cela.
J’ai eu 20 ans .. et toute mes dents, hier soir, je n’ai pas mangé, mon épaule me faisait mal mais l’aide-soignante n’est pas repassée, en entrée de l’avocat mixé, puis du brocolis mixé et de la mousse à la menthe en dessert, mixée, elle aussi.
Je ne comprends plus, la vieillesse va contaminer de plus en plus de monde, même parmi vous, et vous serez demain à vous rappeler peut-être que vous aviez 20 ans, tout en déambulant dans ces tristes couloirs peuplés de résidents et de peu de soignants, de tant de temps à donner, et de lignes coupées dans les budgets d’écoute.
J’ai eu vingt ans, des ailes aux pieds, la peau lisse et une robe plissée, aujourd’hui la robe est lisse, la peau plissée et je me sens boulet. Pourtant nous sommes tous des parents, grands parents, tantes , oncles, les vôtres, nous sommes ceux que vous étiez, mais aussi ceux que vous serez, alors un peu d’humanité, quand on aime, on ne compte pas, quand on nous calcule en taux de rentabilité, on ne compte plus.
J’ai besoin qu’on m’écoute, même quand je dis trois fois la même chose, de ne pas avoir à prendre l’ascenseur pour qu’une voix me parle enfin, j’ai besoin de beaucoup, d’un petit peu mais surtout de moyens, j’ai besoin d’être humaine avant de m’en aller, j’ai besoin d’êtres humains pour être accompagnée.
Tendrement
La vieille »

nicolas.python dans Inclassable.
- 32 lectures

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.