Jeunesse et beauté

A l'heure où le culte de la jeunesse rend suspecte la moindre ride, où le vieillissement apparaît comme une maladie honteuse dont chacun veut reculer l'échéance, le "paraître" n'est plus seulement l'affaire de quelques-uns mais un phénomène collectif devenu lui-même si prégnant et si insidieux que ses détracteurs n'échappent pas toujours à son influence. Certes, quoi de plus sympathique ! quoi de moins déprimant ! qu'une silhouette restée juvénile au mépris des années, de ces fichues années qui s'emploient à nous démolir savamment et nous enlèvent l'illusion de marquer des points contre la mort. Quoi de plus mesquin au contraire ! quoi de plus insupportable ! que les signes trop visibles d'un relâchement de ses traits, d'un bouleversement de sa personne au bout desquels se profile l'image abhorrée de la décrépitude. Eh oui ! sans être un gage d'immortalité, demeurer jeune, allez savoir pourquoi, donne de l'épaisseur et du poids à l'existence humaine, éloigne de nous les rivages de l'au-delà. Notre séjour sur terre, gagnant en solidité, repousse dans un lointain indéterminé les affres de la vieillesse. Pour un peu, nous souhaiterions gommer d'un trait de plume les êtres disparus au printemps de leur vie et que n'a jamais effleurés, de toute évidence, aucune angoisse métaphysique.
Jeunesse néanmoins doit rimer avec beauté. A quoi bon paraître vingt ans si c'est pour ressembler à un acteur de film d'épouvante ou, maigre consolation, si c'est pour susciter autant de passion qu'un bout de trottoir. A moins que quelque laideur intéressante nous signale à l'attention des autres, la fleur de l'âge semble parfois loin de représenter un atout. Ce garçon au physique ingrat et aux appétits redoutables en sait quelque chose, lui, quand une fraîche et jolie créature se pavane au bras de son ami et daigne à peine lui accorder un regard. Sa figure lisse, préservée jusque-là des injures du temps, lui confère d'ailleurs si peu d'avantages qu'il se prend à jalouser certain beau quadragénaire dont le succès auprès des femmes s'accommode fort bien du passage des ans. Après cela, osez dire à ce jeune homme que son sort est enviable !
D'autant que l'infortuné garçon n'a hélas ! pas tout vu. Misérable aujourd'hui, sa vie deviendra pathétique demain. A cause des frustrations accumulées, le vieillissement aura sur lui des effets aggravants et, à soixante ans déjà, il présentera tous les stigmates du vieillard libidineux que les demoiselles craignent de rencontrer au fond d'un bois. Vieux et repoussant, il finira ses jours dans une solitude atroce ou bien accueilli en maison de retraite, il ne laissera pas d'effaroucher les mamies qui le croiseront...
Au fond, la cause paraît entendue. L'éternelle jeunesse dans l'éclat de la beauté, voilà tout bien pesé l'idéal auquel de toutes leurs forces aspirent la majorité de nos concitoyens, à l'instar des millions d'occidentaux qui en Angleterre et aux Etats-Unis se montrent plus soucieux de leur apparence que du nombre de famines en Ouganda. Car chez les nantis bien sûr, les problèmes existentiels ont depuis belle lurette dépassé le stade de la survie. Mis à part les boulimiques peu suspects d'avoir été jamais en situation de disette et les anorexiques dont le comportement sans doute remplirait de stupeur un enfant somalien, notre obsession du garde-manger n'est plus commandée aujourd'hui que par le légitime souci de veiller à la qualité nutritionnelle de nos menus. Diable ! c'est qu'il en va d'abord du bon état de nos artères et aussi et surtout de la conservation de notre ligne. Pour conjurer les périls de l'âge et avec eux la menace de l'embonpoint, aucun moyen passé la trentaine n'est donc négligé, mais quel pincement au coeur ! ressent quelquefois une âme charitable devant les héroïques combats où ne s'illustre que trop la coquetterie féminine actuelle. Que de courage ! Que d'abnégation ! Cette dame assez frêle au naturel, que la vue d'un gâteau rend blême de convoitise, va stoïquement presser le pas afin de ne pas céder à la tentation. Chaque jour, seuls les produits allégés se disputeront sa table alors que les friandises et l'alcool en seront bannis. Qu'importe si, à la longue, ce régime draconien l'a fait passer d'une minceur encore appétissante à une maigreur consommée. S'il s'ennuie en sa présence, son amant aura toujours le loisir de lui compter les côtes en lui prédisant, quelque tardive qu'elle soit, une fort belle carrière dans le mannequinat.
L'adage selon lequel il faut souffrir pour être beau, prend même de temps en temps un relief insoupçonné lorsque les crèmes de soin appliquées avec dévotion se révèlent impuissantes à "réparer des ans l'irréparable outrage". Quand au coin des yeux, les ridules font place à des rides profondes, que la peau se fendille et se craquelle de toutes parts, il est alors superflu de compter sur les secours de la pharmacopée. Aucun onguent, aucune pommade ne viendra à bout du fléau. La médecine des plantes si prisée à l'accoutumée grâce à mille décoctions prétendues miraculeuses, ne réussira pas mieux. En dépit des progrès obtenus, tout l'art de la maquilleuse désespèrera aussi de rendre sa jeunesse à un visage de femme marqué par l'oeuvre des années. Enfin les procédés occultes mariant bains de jouvence et rituels magiques auront plus de chances d'enrichir les imposteurs et les charlatans que d'enlever la moindre patte-d'oie à celle qui a cru bon ajouter foi à leurs mensonges.
Là le verdict sera sans appel : ou laisser les choses en l'état au risque de plonger une brave grand-mère dans la détresse la plus noire, ou recourir aussitôt à la chirurgie esthétique. Après tant d'échecs cuisants, l'intéressée choisira de guerre lasse la deuxième solution mais, à la perspective de devoir affronter le bistouri du chirurgien, elle vivra des jours pleins d'angoisse et des nuits passablement agitées car, soyons-en sûrs, une opération de remodelage n'a rien d'une partie de plaisir. D'ailleurs, qui peut lui assurer que le spécialiste entre les mains duquel elle se remettra tout entière, ne sera pas sujet à une défaillance au moment fatidique ? Qui peut également affirmer que l'anesthésiste ne commettra pas d'erreur ? Les journaux et la télévision se font bien l'écho d'accidents tout à fait curieux qui ont de quoi vous enlever définitivement l'envie de courir après votre jeunesse. Si l'intervention est un succès - Dieu ! quel soulagement ! - ses suites peuvent réserver quelques surprises. Voilà que contre toute attente, la dame rencontre des problèmes de cicatrisation. Pis encore, des retouches s'imposent et ses craintes vont redoubler devant les dangers qui la menacent à nouveau. Le cas échéant, il peut advenir que le résultat dont est si fier le chirurgien la déçoive au plus haut degré. L'image que la glace lui renvoie ne correspond nullement à ce que son imagination lui représentait. Son rajeunissement sur lequel elle fondait tant d'espérances, se révèle moins spectaculaire que prévu et lui arrache une moue dubitative. N'a-t-elle pas en somme trop présumé des prouesses de la science médicale en croyant retrouver sa première fraîcheur ? Irréprochable, pratiqué avec une grande sûreté de main et les techniques les plus avancées, le lissage de sa peau en effet lui donne l'impression fâcheuse de ne pas avoir atteint son but. Ni vieille, ni jeune, elle semble plutôt sans âge comme si, dans sa défaite provisoire, la vieillesse refusait à la jeunesse tout motif de triomphe. Au surplus, comment ce nouveau visage né sous les doigts experts d'un praticien distingué, se comportera-t-il au fil du temps ? Les chairs violentées crieront peut-être vengeance et il n'est pas inconcevable que, mis en péril, l'édifice entier s'affaisse un jour ou l'autre...
Cependant la bataille contre les années ne connaît aucun répit. Des pilules depuis peu ont fait leur apparition sur le marché, des pilules sensationnelles que notre sexagénaire inconsolable serait bien avisée de se procurer.
 

Thierry CABOT dans Inclassable.
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