J'irai pisser dans vos violons

J’irai pisser dans vos violons.
Ne comptez plus sur moi pour me laisser encore bercer par les langueurs monotones des violons de l’automne fataliste. Je pisserai donc dans vos violons jusqu’à la dernière goutte pour abreuver la terre des possibles imprévisibles, pour nourrir l’espoir d’un azote bleu azur, pour faire tourner la roue de l’immuable par la grâce improbable de cette énergie hydraulique. J’irai chercher les clés derrière vos portes d’aciers, je ferai sauter le verrou de vos murailles infranchissables.
Pour révéler le monde, mon urine acide brisera vos mélodies dociles. Le jet de cette urine utopiste rongera vos fausses certitudes de son âcre brulure. Je pisse sur vos contraintes, sur ce réel qui ne sert que vos propres intérêts, sur cette pensée unique que je ne juge qu’inique.
L’archet que j’utilise chante la beauté de l’inutile, éclabousse le gris du nécessaire des larmes de mes rêves, étanche la soif du besoin des chimères en noyant la chimère des besoins. Redressons-nous, cherchons à discerner les intentions humaines derrière ces nécessités, prenons position vis-à-vis de ceux qui invoquent des vérités absolues au nom de l’évidence.
Quand le sentiment d’impuissance nous torture, que les moulins à vent nous poussent tel don quichotte à voir sur la ligne d’horizon tant de géants absurdes à faire tomber de leur arrogance hautaine, quand les urgences nous oppressent sans soulever les vents de la conscience, je pisse sur leur mépris, je veux rester debout, ne pas me mettre à genoux, tant pis pour la cuvette de leur étroite rigueur.
Je pisse dans les violons lorsque les sérénades ne parlent plus que de profits, de nécessité, de leur nécessité, de leur ivresse d’accumulation, de leur boulimie morbide, de leur compétitivité, de leur rentabilité, je veux noyer leur indécence, former une vague qui les submerge, et puis tirer la chasse pour ne plus rien entendre.
Je veux laisser la place à la recherche pure, aux poètes et aux artistes, car si on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art et la science, l’humanité et le partage, la bonté ou le plaisir, et un monde qui oublie tout cela se condamne à se consumer en allant toujours trop loin, trop vite quitte même à se détruire. Et si cultiver la beauté, accroître le savoir, soigner les maladies, apaiser les souffrances revient à pisser dans un violon, je prends plaisir à le faire et à prendre pour modèles ceux qui ont ces doux rêves.
Je pisse sur l’égoïsme, le conformisme, le fatalisme et le consumérisme, et si le fait de le faire dans un violon ne sert vraiment à rien, comme cette chronique d’ailleurs, j’irai pisser dans une trompette ou même une contrebasse, et peut-être qu’un jour, gênés par tant de bruit et de désagréments, je finis par me faire entendre, ceux qui tirent sur la corde aujourd’hui finiront au violon, derrière les barreaux de leur triste suffisance

nicolas.python dans Inclassable.
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