Joyeux anniversaire!

Joyeux anniversaire

J’ai atterri ici par hasard. C’est mon anniversaire. Je suis né en septembre. Plus vraiment l’été, pas encore l’automne. Je suis né à Paris et j’y vis toujours. Jamais vraiment chaud, jamais vraiment froid. Mais du gris, du ciel au bitume, des bagnoles aux immeubles, du gris à perte de vue. J’ai craqué. Envie d’élargir mon horizon, de franchir la quarantaine en short et en claquettes, de baigner ma carcasse blafarde, qui commence sa descente inéluctable vers une vieillesse honnie, dans une eau tiède et limpide et de me repaître de sourires et de corps exotiques en sirotant des boissons colorées.
Quelques clics plus tard, j’embarquais à bord d’un zinc à peine digne d’Aeroflot, pour un séjour all-inclusive sur une côte africaine au nom imprononçable que même Google Maps avait eu du mal à situer. Après 8 heures d’un voyage abominable, coincé entre une allemande dont les bourrelets débordaient du siège et un vieil alcoolique qui semblait collectionner toutes les mignonettes de la compagnie, je fus déversé dans le hall d’un aéroport qui n’avait sans doute pas connu de rénovation depuis sa création dans les années soixante. Le seul flic au guichet prenait un plaisir évident à déchiffrer chaque mot des passeports des pauvres passagers harassés avant d’apposer d’un geste théâtral son tampon, sésame indispensable pour prétendre au séjour paradisiaque promis.
Hélas, l’épreuve n’était pas finie et il nous fallut patienter encore deux bonnes heures pour récupérer nos maigres effets rejetés un à un dans un bruit assourdissant de la gueule d’un tapis à bagages rouillé, puis franchir la douane où des employés goguenards s’amusaient  de nos mines déconfites au bord du burn-out.
A l’extérieur enfin, nous fûmes assaillis par des dizaines de vendeurs en tous genres qui nous proposaient PQ, lampes torches, savonnettes ou beignets dégoulinants d’huile ; d’estropiés vêtus d’oripeaux dont je me demandais quelle maladie infâme les avait frappés ; et d’enfants criards à moitié nus qui voulaient nous servir de guides dans une ville que, fort heureusement, nous ne connaîtrions jamais. Avec l’énergie du désespoir, nous nous entassâmes dans le minibus qui nous attendait et nous endurâmes encore deux heures sur une route cahoteuse avant l’étape finale.
Assommé de fatigue, j’emparai la clé de ma chambre des mains d’un employé endormi, me jetai sur le lit et sombrai dans un sommeil proche du coma. Cela ne dura pas ! Je fus bientôt réveillé par la chaleur accablante. Mes vêtements me collaient à la peau et j’étais proche de la déshydratation. Je tâtonnai jusqu’à l’interrupteur mais aucune lumière n’apparut. C’est donc tel un aveugle que je me dirigeai vers la salle de bains où j’imaginais la fraîcheur bienfaitrice de l’eau sur ma peau. Toutefois,  j’eus beau tourner les robinets en tous sens et m’armer de patience, je n’eus droit qu’à un mince filet d’une eau dont je ne découvrirais la couleur brunâtre que le lendemain. Aux premières lueurs du jour, je me traînai jusqu’à la réception afin d’exposer mes doléances avant, pour tout programme, de m’avachir dans un transat sur la plage. L’homme en face de moi m’écouta tout sourire puis s’esclaffa : « Eh ! C’est l’Afrique ! Y’a coupure alors y’a pas la clim, le compresseur est gâté, alors y’a pas d’eau ! Mais y’a pas de problème ! Y’a qu’à attendre ! Vous les Toubabs, toujours pressés. T’es en vacances ! Profite ! » Dépité, j’enfilai un café tiédasse et engloutis un croissant rassis avant de retourner dans ma chambre où, miracle, l’électricité était revenue. Je me précipitai sur le climatiseur qui se mit en marche dans un bruit de mobylette mais qui, à mon grand soulagement, déversa un air frais merveilleux. Je profitai de cette bonne fortune pour me ruer sous la douche. Rasséréné, j’enfilai mon short, chaussai mes RayBan, balançai sur mon épaule une serviette et me dirigeai d’un pas presque guilleret vers la plage. La stupeur me faucha à la vue de vagues énormes se déversant sur la grève. Aucun baigneur en vue ! Toutefois, j’aperçus les transats tant désirés, essaimés sous des paillottes, mis le cap sur l’un d’entre eux, tout en évitant à chaque pas des sacs plastiques, papiers d’emballage et cadavres de bouteilles qui disparaissaient à peine sous le sable brulant.
Tout juste installé, une horde d’autochtones, sortie de nulle part, assiégea mon transat. L’une me proposa un massage, l’autre étala sous mes yeux ébahis une multitude de figurines grossièrement sculptées et une troisième déversa sur ma serviette un monceau de bracelets, colliers et montres Rollex contrefaites. Malgré mes refus polis, ils insistèrent tantôt m’assurant de leurs prix imbattables, tantôt appelant à mon grand cœur pour leurs enfants malades, leurs époux à l’agonie et tous leurs deuils à venir.
La matinée était bien avancée quand je pus enfin m’abandonner au soleil, les jambes enduites d’huile de coco de la masseuse, une Rollex au poignet gauche qui ne donnait déjà plus l’heure, trois bracelets au poignet droit et toute une famille d’éléphants miniatures en ébène douteux qui montait la garde sur le sable près de moi. La fatigue accumulée eut raison de ce qui restait de moi et je ne sais combien de temps je gisais sans connaissance sur mon transat. Mais, c’est désormais, au fond de mon lit, avec une fièvre de cheval, la peau cramoisie et constellée de cloques que je jure devant Dieu ne plus jamais chercher l’exotisme. C’est à Benodet, bien au chaud dans un pull marin, où je fêterai, septembre prochain, mon anniversaire !

smjfalco dans Inclassable.
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