La puissante odeur du Kérosène

La puissante odeur du kérosène.
Son père était un fan de Gilbert Bécaud et il se souvint des voyages en voiture où toute la famille reprenait en cœur le refrain du « Dimanche à Orly » alors qu’ils s’engageaient sur le périphérique vers l’aéroport. Derrière la vitre, ils passaient la matinée à observer les avions s’envoler vers des ailleurs que, lui, du haut de ses 7 ans, avait bien du mal à imaginer et encore plus à situer. Il se laissait bercer par la voix suave du haut parleur qui appelait les derniers passagers du vol British Airways 781 pour New Delhi, du AF 322 pour Mascate ou du 458 d’UTA pour Nouméa. C’est donc tout naturellement qu’à 18 ans, son CAP de mécanicien en poche, il se fit embaucher à l’aéroport flambant neuf de Roissy, Charles de Gaulle. Il passait ses journées sur le tarmac dans le ventre des gros oiseaux blancs, à respirer l’odeur de kérosène. Il les connaissait par cœur, était devenu imbattable sur leurs trajets, escales comprises et ses connaissances géographiques faisaient l’admiration de ses copains qu’il retrouvait chaque soir au bistrot pour le babyfoot quotidien. Ils cherchaient souvent à le mettre en défaut. « Colombie ? Capitale ? » Mais il n’y avait pas un coin du monde qui échappait à son cerveau qui était devenu une vraie mappemonde, alors qu’il n’avait jamais quitté sa banlieue.
Il n’imaginait même pas qu’il pourrait lui aussi s’envoler vers des ailleurs. Les voyages par procuration lui suffisaient, et, il avait le sentiment qu’ils lui conféraient un statut à part dans son quartier. C’était déjà pas mal, lui qui n’avait rien d’à part par ailleurs ! Toutefois, les années passant, le désir d’aller voir de ses yeux comment c’était en haut devint plus puissant, si puissant, qu’il se mit à préparer une valise et à se faire faire un passeport, au cas où une occasion s’offrirait à lui. Mais son maigre salaire ne lui aurait permis qu’un vol d’une heure ou deux, sans repas à bord, ni écouteurs pour le film, ni couverture et oreiller. Pas vraiment la peine ! Il voulait en profiter de son vol, avoir la coupe de champagne, regarder le ciel changer de couleurs plusieurs fois, sentir des turbulences. A moins de 6 heures, c’était hors de question ! ça mettait l’Europe et une partie de l’Afrique hors course. L’Asie, peut-être….et pourquoi pas l’Australie ? Là, au moins, il aurait tout loisir de se délecter du vol. Après tout, c’était le voyage d’une vie ! Quantas paraissait un bon choix, Sydney le point final. Il n’avait cure de ce qu’il pourrait y voir ou visiter. Lui, ce qu’il voulait, c’était voler.
Il sourit intérieurement, assis sur son rocking-chair sur la terrasse de sa petite bicoque de Cape Leeuwin.  Une bière à la main, il trinqua aux 2 océans qui lui faisaient face et à l’hiver austral.  Il avait fini par le prendre le goéland de Quantas et ça faisait bientôt 20 ans que, seul avec sa valise, dans l’aéroport de Sydney, il n’avait plus su quoi faire. Il y était resté des heures à regarder, comme hypnotisé, des petits coucous prendre les airs et à se dire que c’était à leur bord que désormais il voulait embarquer. Voilà comment, il avait atterri  ici, au milieu de nulle part, à régler leur mécanique de précision pour transporter médecins, denrées et autres aux quatre coins de ce pays-continent.

smjfalco dans Inclassable.
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