L'acte autobiographique

Du statut de l’agent dans l’écriture de soi : herméneutique de l’acte autobiographique

« Si  « autobiographie » signifie l’écriture de sa propre vie et de ses événements remarquables, cette écriture ne peut commencer et s’achever que par deux énoncés proprement imprononçables : « je naquis » et « je mourus », pour cette évidente raison que le premier ne peut être que la citation de la parole d’un autre « on m’a dit que je naquis » et que le second est dans sa formulation même un scandale sémantique, logique et métaphysique : ma mort en son lieu moment et circonstances, ne peut faire l’objet d’un récit que « moi-même j’écrirais ». LOUIS MARIN dans  « L’écriture de soi » ( p36)


Ce sont deux propositions qui constituent deux événements fondamentaux de son existence : sa naissance et sa mort. On peut s’interroger sur la fondation de l’écriture de soi sous l’angle de sa naissance et de sa mort.  Ne pouvons –nous pas nous demander comment fonder l’écriture de soi par le biais d’une phénoménologie de « l’être- pour-la- vie », distillée par Paul RICOEUR (dans le volontaire et l’involontaire) pour la première et une phénoménologie de « l’être-pour-la-mort », empruntée à Heidegger, pour la seconde.
Qu’est-ce qui constitue cette double aporie du récit autobiographique ou de l’écriture de soi ? Que l’on pourrait tout aussi bien nommer « auto-thanato-graphie ». Cela ne se résume-t-il pas en cette proposition suivante : « J’écris que j’écris que j’écris…. » ? En effet, le récit de soi ne finit-il pas enchevêtré dans une cascade infinie de mises en abîme de sa propre vie ? (W SCHAPP dans « L’être empêtré dans des histoires) ou bien au contraire sur une ouverture au monde dans lequel le récit de soi ne fait plus sens.
Mais cette posture de l’agent (c’est-à-dire de l’auteur) dans l’écriture de soi pose plusieurs questions d’ordre logique et ontologique. G. GUSDORF dans « Auto-bio-graphie » montre que ce genre littéraire est significatif à plus d’un titre sur le plan philosophique. En effet le récit de soi par le processus de l’écriture est particulier voire singulier. Le récit de soi n’a –t-il pas une part « rédemptrice », dans l’acte autobiographique, pour l’action de l’agent ?
Autrement dit l’écriture de soi ne permet-elle pas de dépasser un mode dans lequel l’(agent est comme bloqué dans l’action passée pour lui permettre une capabilité sur l’action future ? (Paul Ricoeur- temps et récit- même paradoxe mais pour la lecture). Cette capabilité fustige le temps et l’intime qui sont deux dimensions propres à l’écriture de soi. Concrètement que se passe-t-il lors du processus d’écriture de soi ? Il y a une dimension éthique, une praxis qui permet de passer de l’acte autobiographique à l’action proprement dite de l’agent. Comment cela se déroule-t-il ? C’est en ce sens que ‘loin peut se demander si une herméneutique de l’acte autobiographique en vue de l’action future est possible et dans quelles mesures. Par ailleurs, dans l’écriture de soi on ne peut évacuer la question de la connaissance de soi pour alimenter notre propos, cependant elle a pour fin elle –même elle se situerait dans une fonction thérapeutique de l’écriture. Car le « soi » est différent du « moi » en quel sens nous le déterminerons. Il y a dans l’acte d’écriture un rassemblement de l’attention. L’écriture doit bien en un sens ramener vers soi. Mais écrire quelque chose c’est écrire sur quelques chose. L’écriture a un objet intentionnel. Elle transporte une intention qui est une expression. Dès qu’il y a intention il y a une relation sujet/objet. Peut-il y avoir une écriture qui soit une relation sujet/sujet mieux encore une relation de soi à soi ce qui permettrait une relation au monde ? L’écriture ne peut être enfermée dans cette opposition qui doit être dépassée : elle n’est pas seulement un éloignement de soi ou bien un rapprochement de soi elle est autre elle a une fonction éthique de surcroît quand elle est écriture de soi.
Le « je » narrant peut s’absorber dans le Je narré au prix d’un effacement  dont il convient de mesurer le calcul. L’autobiographie, ou l’écriture de soi, sont constituées par un trait caractéristique qui tient particulièrement au dédoublement entre le sujet actuel qui, par son travail d’énonciation, configure un sujet ancien. : travail d’énonciation qui est le fait même de la position de narrateur. C’est donc perdre la spécificité du rapport complexe du narrateur avec le protagoniste principal, et avec lui-même, par l’effet en retour de cette sorte d’ubiquité autobiographique. C’est ainsi, la question des paradoxes de l’identité personnelle, si on l’aborde sous l’angle de la permanence dans le temps.
Le récit de soi  rendrait à nouveau possible l’action dans le monde pour l’agent par le biais de l’écriture. Comme Paul RICOEUR dans, temps et récit, l’agent est lecteur de soi-même et il opérait une transformation similaire : le récit de soi serait une structure pré-narratrice de l’expérience. Le journal intime semble être la figure littéraire la plus significative dans ce que nous nommons l’écriture de soi. C’est le lieu où nous élaborer une dialectique entre d’une part l’ipséïté et la mêmeté d’une part et de l’autre une dialectique de l’ipséïté et l’altérité.
Enfin pour terminer notre recherche une confrontation avec la philosophie du langage et analytique pour qui l’autobiographie. En effet, parmi les nombreuses choses qui rendent l’entreprise de l’écriture de soi si intéressant à nos yeux, le fait qu’il n’existe pas de corrélation entre la croyance d’une personne, son intention, son désir, son espoir, etc. (qui sont des attitudes propositionnelles) et le comportement  de cette personne. S’il y avait une telle corrélation, tout serait plus simple car chaque action mémorisée se rattacherait un événement mental déterminé. Ce schéma simpliste mais dualiste a été soumis à diverses critiques dont celle de Nietzsche dans ce qu’il dénonce comme l’« antecendentia d’action ». A contrario, RYLE se concentre sur la séparation  dualiste intérieure et extérieure. Le behaviorisme réductionniste qu’il propose, tel que le projet autobiographique consiste juste à raconter les actions antérieures et postérieures , et à montrer leurs relations à d’autres actions avant et après, se donnant comme un récit global qui affiche la forme d’une vie au fil du temps, et cela sans recours explicatifs à de fantomatiques causes extérieures. Aussi
Tâcherons-nous dans notre recherche de nous interroger sur le statut de l’agent dans l’écriture de soi et d’établir une herméneutique de l’acte autobiographique comme condition d’une action possible.

Fabien Rogier dans Inclassable.
- 994 lectures

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.