L'automobile

Objet incontournable, sacro-saint, auquel nous payons chaque année un lourd tribut de morts et de blessés, l'automobile a pris une telle place dans notre existence que la plupart d'entre nous n'envisagent pas une minute de s'en défaire. Car de nos jours, comment, oui comment vivre sans elle ? En tous lieux, en toutes circonstances, à n'importe quel propos, qu'il s'agisse de travail, de loisirs ou d'évasion, la voiture en bonne fille se plie à nos exigences avec un dévouement admirable, une fiabilité digne d'éloges, une efficacité rarement prise en défaut. Si bien que nous avons plus à craindre les défaillances de notre organisme que les ratés de ces beaux joujoux dont les prouesses techniques frappent l'intelligence et qui, laissés entre des mains raisonnables, offrent à la vérité bien des satisfactions, remplissent au mieux leur office et feraient presque oublier en chemin les dépenses qu'ils entraînent.

La voiture jouit donc d'un statut particulier qui lui vaut naturellement quelques détracteurs mais aussi tellement, tellement d'amis et d'inconditionnels. Pour vanter les mérites de leur "déesse métallique", certains même trouvent des accents élégiaques, véhéments et ne vous épargnent aucune hyperbole ; quelques-uns ne jurent que par ses performances en vous jetant au visage une kyrielle de chiffres ; d'autres moins loquaces, manifestent leur enthousiasme en catimini : au fond d'un jardin de banlieue, le jarret tendu, l'éponge à la main, ils lavent, ils lustrent, ils bichonnent avec amour le témoignage rutilant d'un an et demi de salaire.

Toujours plus confortable, chaque fois plus séduisante, l'automobile véhicule ainsi plus de fantasmes que de passagers et concentre plus de mythes que tous les moyens de locomotion réunis à ce jour. Il semble bien qu'à travers elle, nous assistons un peu au triomphe d'une civilisation saugrenue où, englués dans la matérialité, des forces irrationnelles en mal d'exutoire sombrent dans l'exaltation des charmes d'un fort étrange instrument de plaisir. Cruel et pathétique déclin ! Voilà qu'une logomachie insensée, venue d'on ne sait où, accompagne aujourd'hui le phénomène auto comme si les miettes de poésie que recèle encore notre monde avaient fini par se réfugier, sous des dehors tapageurs, là où on ne les aurait jamais attendues. Soit ! «les objets inanimés ont, paraît-il, une âme» mais Lamartine à cette heure s'inquiéterait plutôt, je pense, de voir les hommes perdre la leur.

En tout cas, il n'est guère aisé de se passer d'automobile et, là-dessus, les meilleurs esprits jugeraient singulièrement pauvres ou profondément originaux ceux pour qui la voiture ne représente rien du tout. Non seulement la norme suppose que l'on en possède une mais les marginaux eux-mêmes, en dépit de leurs diatribes contre la société de consommation, prennent bien des fois le volant ou, pis encore, jettent quelquefois un regard attendri sur ce drôle d'engin posé au coin d'un trottoir.

Dès qu'il se glisse à l'intérieur, le moindre quidam subit, du reste, une curieuse métamorphose, comme un déclic : enfermé dans ses quelques mètres cubes de tôle, Monsieur Lambda saisi par je ne sais quel contentement - diable ! qu'est-ce qui le rend si content ? - éprouve le frisson du propriétaire qui vient d'endosser un nouvel habit. D'un coup, il peut s'arroger des droits, s'offrir des privautés, donner libre cours à ses instincts. L'accélérateur, le klaxon et le levier de vitesse deviennent des outils dociles au service de son orgueil affamé de puissance. A chaque ordre, le moteur obtempère sans broncher, cent fois, mille fois mieux que ne le ferait un esclave. Et fier malgré lui de son pouvoir mâtiné de despotisme, le pied sur la pédale d'embrayage et les mains aux commandes, Monsieur Lambda n'est pas loin de penser qu'il est vraiment quelqu'un.

Bah ! si elles prêtent à sourire, ces poses naïves devraient tout au plus nous arracher une boutade puisque, en dernier examen, la fatuité seule les provoque. Il en va hélas ! tout autrement lorsque contaminée par la bêtise, cette dernière affiche un caractère moins anodin et cède la place à des débordements bien plus regrettables. Evidemment, au premier abord, un geste fébrile esquissé devant un usager de la route à moitié endormi sur son volant ou un froncement de sourcils adressé à un piéton téméraire peu respectueux du feu vert, n’a pas lieu de nous émouvoir outre mesure. N’est-ce pas la marque d’une irritation aussi inoffensive que répandue ? En revanche, démarrer en trombe pour épater la galerie montre clairement qu’une étape vient d’être franchie. Ici le ridicule éclate avec toute la niaiserie dont apparaît justement capable un homme livré à ses propres démons. Le mal, convenons-en, révèle déjà des traits pathologiques. Toutefois, c’est au moment où bras d’honneur et autres gracieusetés déferlent sans crier gare que le danger prend un visage précis et inquiétant. Mon Dieu ! quelles oreilles consternées n’ont jamais entendu, parmi les aléas de la circulation, ce rugissement animal échappé tout à coup d’une portière, ce cri de fauve blessé prêt à bondir sur n’importe qui ? L’homme dont, trois secondes plus tôt, vous auriez  volontiers serré la main, se transforme illico en bête vocifératrice et, s’il le pouvait, vous raillerait à l’instant même du monde des vivants pour une négligeable erreur de conduite qu’il commettra le lendemain. Or le pire n’est pas toujours évité ! Aux incivilités, aux injures, succède parfois quelque choc frontal au cours duquel les horions pleuvent dru sous le concert des klaxons. Il suffit alors que l’offensé n’ait pas voulu, lui aussi, quitter sa jungle primitive. Là, crocs acérés, invectives aux lèvres, deux individus changés en tigres se livrent sur-le-champ à un grotesque pugilat face à des conducteurs ahuris et des passants éberlués. Quelquefois même, une arme blanche ou un revolver fait son apparition et la querelle prend vite les allures d’un drame, susceptible le lendemain de défrayer la chronique.
L’automobile rendrait-elle fou ? La question vaut d’être posée tant ici et là les signes se multiplient d’agissements qui ne contribuent guère à la pacification des esprits. Par exemple, quel piéton à longueur d’année n’a pas croisé avec effroi le regard trouble d’un chauffard ô combien décidé à imposer sa loi, même si dix minutes plus tard, motorisé à son tour, l’ex piéton va peut-être agir de façon identique ? Que de fois ! également, au mépris de toutes les règles de sécurité, voyons-nous des énergumènes rouler à tombeau ouvert le long du boulevard périphérique et, l’heure suivante, défier en pleine agglomération de jeunes vies innocentes. Lorsque l’irréparable a eu lieu et que l’homicide n’ose pas fuir, le tragique et l’absurde peuvent se confondre : du bolide immobilisé sort une créature à demi hébétée par les conséquences de son acte, un être fantomatique découvrant sans y croire tout à fait la monstruosité de son crime. A provoquer le destin, notre chauffard s’est payé celui d’un autre et, dans sa cervelle embrumée, l’horrible et l’innommable scène garde une forme d’irréalité. L’enfant auquel il vient d’arracher l’existence, gît sur le sol, ensanglanté, au milieu de l’indignation générale tandis que de tous côtés le malheur courroucé le montre du doigt, lui, le coupable ! lui, l’assassin !
Il existe néanmoins des folies moins meurtrières. Imaginons ainsi que Monsieur Lambda décide, le cœur léger, d’aller faire une balade en ville. Au bout d’un quart d’heure, le voilà parvenu à destination mais, faute de place de stationnement, il doit rouler, rouler encore tel un robot noyé sans fin dans le trafic. Il voudrait bien s’arrêter et c’est impossible. Il avise une première rue, puis une deuxième, puis une autre à nouveau… En pure perte ! Il a beau actionner son clignotant tous les vingt mètres, rien, toujours rien à l’horizon ! L’impatience et la colère le gagnent peu à peu. Bientôt même, le son de l’autoradio l’exaspère. Alors, il l’éteint d’un doigt rageur. Au cadran du tableau de bord, l’heure affichée s’égrène… ironique. Sous ses yeux éternellement défilent les mêmes rues. De sorte que prisonnier de son propre véhicule, Monsieur Lambda à force de tourner en rond comme un pauvre malheureux, est partagé désormais entre la fureur de devoir renoncer à son projet et l’envie d’abandonner là son encombrant fardeau.
La chance enfin paraît lui sourire. Mais sa joie est de courte durée. A l’emplacement concerné, un parcmètre vient lui rappeler opportunément qu’après s’être fendu de quelques piécettes, il ne disposera en tout et pour tout que de deux maigres heures : autant dire une misère ! Trajet à pied non compris, seules quatre-vingt dix minutes lui seront au mieux octroyées. Et comme il ne veut point écoper d’une contravention, c’est au pas de course que Monsieur Lambda devra se livrer à ses menus plaisirs.
Cependant de tels déboires, soyons-en sûrs, n’ont pas l’heur de rabaisser l’orgueil de certains conducteurs. Celui-ci avançant à faible allure, ne se fait pas faute à l’occasion de toiser ce cycliste avec un brin de condescendance et un zeste de supériorité. Isolé dans sa maison roulante, il sait fort bien que sous le capot, un moteur de cent chevaux brûle de s’exprimer, que ce précieux auxiliaire constitue évidemment le meilleur des gages, la plus solide des garanties et que les jambes les mieux entraînées feront vite preuve d’une désolante apathie devant le brio de la force mécanique. Ainsi, à la sortie d’un encombrement, un simple coup d’accélérateur réduira-t-il à néant les efforts consentis par un sportif plein de panache.  
Qu’en est-il au juste lorsque l’encombrement en question annonce un embouteillage ? Perdant alors sa fonction essentielle et par là même sa raison d’être, l’automobile, ô consternation ! devient l’auto immobile, c’est-à-dire quelque chose privé de sens, frappé d’inutilité, gênant et burlesque à la fois. Car ces interminables files de voitures d’où s’extraient quelquefois des individus furibonds, ont non seulement de quoi provoquer l’ironie amusée de quelques passants mais encore transporter au ciel le cycliste lâché plus tôt et qui, ici, d’un mollet conquérant, savoure sa revanche.
Parfois survient un événement fâcheux. Sa journée de travail finie, Monsieur Lambda rejoint son véhicule en sifflotant et, d’un geste machinal, tripote déjà la clé de contact sortie de sa poche. Ensuite un réflexe habituel lui fait chercher des yeux son automobile. Il ne la voit point. En proie d’abord à l’incrédulité, il ralentit le pas, dévore du regard l’espace devant lui, passe la chaussée au peigne fin. Un instant il croit s’être trompé. N’aurait-il pas en effet garé sa voiture plus loin, ou une nouvelle fois, marché si vite qu’il lui tourne à présent le dos ? Mais après avoir inspecté les lieux de long en large, l’évidence trop longtemps combattue lui déchire tout à coup le cœur : «un moins que rien, un salaud a volé son automobile ! » Envolée ! Disparue ! Il peut bien se frotter les yeux et s’éponger le front, la belle un tantinet brusquée a convolé soudain avec le premier venu. Son affriolante Peugeot voyage on ne sait où, sans sa permission, ou bien s’apprête à finir en pièces détachées au seul bénéfice d’aigrefins habiles. « Ah ! les voyous ! » Le choc est d’autant plus inattendu que rien, absolument rien ne laissait prévoir une telle «infamie» et, abstraction faite du préjudice financier, ce ne sont pas les assurances qui rendront à Monsieur Lambda son charmant intérieur, ses coussins en velours bleu, ses housses personnalisées, son becquet arrière et ses pneus haut de gamme.
Ebranlé jusqu’au tréfonds de l’âme, le voici comme un idiot en train d’arpenter la même rue, laissant encore ici et là errer son regard absent, en amant trompé qui  s’obstine à croire que sa maîtresse ne l’a pas quitté. Enfin, s’étant quelque peu ressaisi, la réalité froide et nue le rappelle à ses obligations. Consterné, Monsieur Lambda est bien en peine de savoir quel bus le ramènera chez lui.
 

Thierry CABOT dans Inclassable.
- 89 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.