Le cimetière d'à côté

C’est un drôle d’endroit, que le cimetière d’à côté. Vous seriez surpris de sa fréquentation : de ma fenêtre, je le vois entrer en silence par la porte principale, ce flot de diversité humaine. Des hommes, des jeunes, des anciens, des femmes, accompagnés d’un chien, d’un chapeau, d’une cane. Ils en ressortent sans sourire, préparés depuis bien longtemps à la morsure des années qui passent et entraînent avec elles les illusions d’un futur parfait.

Pour s’y rendre, c’est simple : il vous suffit de suivre la rue commerçante jusqu’à la boulangerie du Pain Doré. C’est là, entre les arbres, que vous le trouverez. Passez le muret, et entrez ! La porte y est toujours ouverte. Mais prenez garde : un pas dans les allées, et vous voilà happés dans l’engrenage infernal de cet endroit addictif.

Oui, car ils finissent tous par y retourner, au cimetière d’à côté. Au départ, ils traînent un peu les pieds : quelle personne saine d’esprit souhaiterait renoncer à une heure de son précieux temps pour contempler avec regret les ravages du destin ? La lumière y est artificielle, et rend les visages si pâles, si cadavériques que des rapaces en auraient l’eau à la bouche. Et pourtant, la nécropole attire, comme par magie, inlassablement.

J’ignorais ce qui les poussait à revenir, tous ces gens. Je me suis un jour demandé si le croque-mort n’attirait pas les jeunes femmes. On peut trouver un charme – malsain, si vous voulez mon avis – à cette figure compatissante qui vous assure avec une gentillesse dégoulinante qu’il comprend votre peine et vous soutiendra dans cette épreuve. Il est vrai qu’il n’est pas facile d’accepter toutes ces pertes. L’empathie d’un homme en costume noir, si chic, constitue une consolation parmi d’autres. On fait comme on peut, dans les temps difficiles.

Dans mon imagination, les femmes âgées, elles, trouvaient leur compte dans les bavardages incessants qu’on peut entendre dans le cimetière d’à côté. On y parle de la pluie et du beau temps, l’air de rien. L’endroit n’a rien de réjouissant, mais après tout, la solitude de leur appartement ne vaut guère mieux. Là, elles oublient leur misère auprès d’amies qu’elles retrouvent à la même heure, le même jour, chaque semaine. Et ça papote, ça papote ! Paradoxalement, elles rendent ce cimetière plein de vie. Elles semblent y répandre de qu’il reste de la leur. On les accueille à bras ouverts, ces petites vieilles, car elles se montrent si généreuses ! Bienvenue au cimetière, vous autres grands cœurs si prompts au don de vous-mêmes ! Puis elles repartent, et leur sourire s’efface à la pensée de la nouvelle nuit froide qu’elles affronteront seules jusqu’au lever d’un autre jour.

On y voit rarement d’enfants, à côté. Que comprennent-ils de ce lieu d’adultes, de toute façon ? Au mieux, ils rient des noms inscrits sur les plaques de métal, ces petits chenapans propres comme des sous neufs. Si par chance ils montrent le bout de leur nez, leurs parents ne sont jamais bien loin. Ceux-ci ne prennent pas la peine d’expliquer à leur progéniture que nous finirons tous par nous faire dévorer par un cimetière, un jour où l’autre. Qu’ainsi va le monde : on grandit, on est heureux, puis soudain survient la chute, la crise, la cruelle ironie du sort qui s’amuse à prouver à chaque instant que les bonnes choses ont une fin.

J’ai reçu, un jour, une lettre du cimetière d’à côté. Cet après-midi-là, j’ai fait comme tout le monde, je suis sorti de chez moi et ai dirigé mes pas vers ce lieu triste où l’on s’enterre lorsqu’il ne reste plus rien. J’ai suivi le flot. Je suis entré, et il n’y avait pas de fleurs. Il n’y a jamais de fleurs, au cimetière d’à côté, car personne n’en dépose. Pas de chrysanthèmes, ni de boutons d’or, ni de pensées.

La gardienne, dans sa loge, m’a accueilli avec le sourire. « C’est sûrement elle qui fait revenir les hommes », ai-je pensé. Elle présente bien, dans son tailleur. Si je me souviens bien, ses cheveux étaient attachés au moyen d’une pince en argent sur le dessus sa tête. Elle était toute mignonne. Un millier de papiers jonchait son bureau.

Je m’attendais à ce qu’elle me lance joyeusement : « Bienvenue au cimetière ! ». En réalité, elle m’a demandé mon nom, puis a vérifié mon numéro de compte. Elle a appelé le croque-mort. Il était occupé. C’est qu’il y avait du monde, cet après-midi là. Des hommes, des jeunes, des anciens, des femmes, accompagnés d’un chien, d’un chapeau, d’une cane.

Le croque-mort est arrivé, les cheveux dans le vent, tout de noir vêtu, comme d’habitude. Déjà prêt pour l’enterrement. Il m’a tendu la main, l’air solennel. Il était moche comme un pou mal luné. Il me guida jusqu’à son bureau. Il devait être fier. Si fier, en fait, qu’observé de profil, il m’a rappelé Jules César sur un sesterce, mais sans la couronne de laurier. Les siennes, de couronnes, étaient amassées dans sa bouche.

Jusqu’à ce jour, je m’étais demandé pourquoi ils y retournaient tous, au cimetière d’à côté, où il n’y a pas de fleurs, d’où l’on ressort sans sourire, juste blasé des illusions enterrées là par le croque-mort. Monsieur Dupont y visite feu Voyage en Amérique du Nord. Mademoiselle Martin rend un dernier hommage à Ecole parisienne.

Puis j’ai rempli un carnet de rendez-vous, et fait la liste de tous ces rêves décédés à visiter dans ce cimetière. Je m’étais demandé pourquoi ils y revenaient. Maintenant je sais.

Je suis ressorti de la banque sans sourire, préparé depuis bien longtemps à la morsure des années qui passent et entraînent avec elles les illusions d’un futur parfait.
Janvier 2012

Louknaille dans Inclassable.
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