le monde du travail (1)

Note de l'auteur :

Si l'ANPE et l'ASSEDIC ont donné naissance en fusionnant à Pôle Emploi et si le RMI a été remplacé par le RSA, ce billet d'humeur, lui, reste hélas ! toujours d'actualité.


A peine avons-nous ouvert les yeux sur le monde que déjà le mot travail sonne étrangement à nos oreilles. Dès son plus jeune âge, l’enfant tout à ses joies ludiques, en néglige la valeur mais un instinct aiguisé lui fait entrevoir l’importance que les adultes lui accordent. Les petites filles, nous le savons bien, miment avec une naïveté clairvoyante la boulangère ou la coiffeuse et font assaut de verve et de moues suggestives. Leur esprit d’observation jamais pris en défaut exprime dans une inflexion de la voix, un geste, un clignement d’yeux, la justesse d’un propos, la vérité d’une pose, l’acuité d’un regard. Si leur jeu est souvent dominé par la caricature et l’excès, on n’y voit pas moins affleurer l’image assez fidèle des métiers que nous exerçons et, quoique involontaire, la satire appliquée de nos conventions sociales.
Plus tard, l’école en demi-teinte va ouvrir de nouvelles perspectives sur un univers dont nous sommes loin encore de saisir les mécanismes profonds et auquel nous sentons confusément que tout notre destin sera soumis. «Profession des parents» demande le maître soucieux de mesurer le profil sociologique de ses élèves. Ainsi, tout à coup, l’activité professionnelle de maman et papa quitte le cercle familial, intègre la sphère de la société, franchit le quasi anonymat où elle demeurait cantonnée pour se faire connaître de ses camarades de classe. Parmi ces chères têtes blondes, soit la réponse jaillit comme une évidence : «papa bien entendu exerce la profession de gendarme ou de mécanicien, maman celle de fleuriste ou de secrétaire», soit rien n’est commode et l’enfant en proie à mille hésitations, ne sait quoi écrire. L’un peu convaincu de ses sources, jette au hasard un nom de métier jugé présentable, un nom dûment répertorié dans son vocabulaire. Le deuxième se creuse la tête en vain tant le sujet révèle son ignorance. Le troisième ne semble guère empressé de confier au papier le genre d’emploi qu’occupe son père – les fonctions d’éboueur souffrent d’un réel déficit d’image, sur lesquelles le gamin en question possède déjà quelques lumières – et mâchonne alors son crayon en faisant d’autant plus la grimace que, devant lui, la page restée blanche éveillera bientôt les soupçons de l’instituteur. Le quatrième, en butte à la même difficulté, trouve enfin la parade. D’abord ouvrière de nettoyage puis agent de propreté, sa mère s’est vue promue voilà peu technicienne de surface et, armée d’un euphémisme convenable entendu la veille, une fillette soulagée inscrit la bonne formule. Comme la sienne, au rebours de papa, ne quitte jamais la maison le matin, un autre enfant indécis découvre, non sans surprise, que sa maman qui s’échine toute la journée en travaux et soins domestiques, n’effectue aucun travail. «Ecris :  sans profession, finit par s’exclamer le maître en le voyant si peu décidé.» Le dernier, quant à lui, est de tous le moins résolu à afficher la couleur. Assez bien instruit des déboires sociaux de sa famille, il n’a vraiment aucune envie, le pauvre garçon, de gâcher sa rentrée des classes après avoir griffonné ces mots terribles : «papa, chômeur ; maman, chômeuse».
Mais il ne s’agit là que d’une mise en bouche ; le monde du travail entrevu par éclairs à la faveur de cet exercice quelquefois cruel et humiliant, reste au total à demi impénétrable. Il faudra beaucoup, beaucoup de temps avant que les faits se précisent et que l’avis d’un conseiller d’orientation mette en relief la nature des enjeux. En l’absence de bons résultats scolaires, Guillaume doit ainsi emprunter le chemin du lycée professionnel ou choisir, le cas échéant, la voie de l’apprentissage. Delphine se voit au contraire accorder un sursis jusqu’au baccalauréat, un sursis bienvenu dans l’état de perplexité où la plonge son propre avenir. On observe également des étudiants prolongés à qui la perspective de travailler un jour donne des sueurs froides et qui, jamais à court d’imagination, usent de tous les stratagèmes pour différer leur entrée dans la vie active. Disposant d’informations de première main glanées ici et là, ils ne se montrent guère enflammés par les lendemains radieux que leur fait miroiter la propagande officielle. Loin d’être adoucies au fil des années, leurs angoisses vont même se multipliant à mesure qu’ils touchent au terme de leurs études car les témoignages recueillis autour d’eux, n’ont pas de quoi susciter un fol enthousiasme. Aussi leur quête éperdue de diplômes prend-t-elle à la longue des traits inquiétants comme si au lieu de les préparer à l’emploi, celle-ci visait plutôt à les en détourner.    
Cependant l’heure des choix décisifs va bientôt sonner. Incapable de démêler le vrai du faux, peu sûr de lui-même et de ses talents, le jeune Aurélien s’engage tête baissée dans une filière où du moins, lui assure-t-on, les débouchés apparaissent acquis. Or nul ne s’est préoccupé de savoir si la plomberie correspondait à ses attentes. Le voilà donc en bleu de travail au fond d’un atelier, l’œil éteint, le visage renfrogné, qui accomplit des tâches de façon mécanique devant un pédagogue uniquement attaché à faire de lui un bon ouvrier. Et notre ami justement a d’autant moins lieu de se réjouir qu’à longueur de semaine il fait l’objet de vertes semonces de la part d’une équipe éducative à laquelle ses états d’âme ne font ni chaud ni froid. Si bien que lorsque le malheureux adolescent se projette au-delà de sa vie actuelle et essaie d’envisager le sort qui l’attend, c’est pour voir une infinité de jours semblables d’une platitude désespérante, lourds d’ennui et de renoncement, un désert d’années laborieuses sans queue ni tête, avec comme unique horizon l’éternelle monotonie des mêmes gestes répétés à satiété.
Celui-ci, en revanche, ne s’est point laissé longtemps abuser. Au bout de quelques mois, l’affaire est entendue : «plutôt mourir sur-le-champ que d’embrasser une carrière de comptable !» Les menaces paternelles n’y changeront rien. A force d’avoir les yeux fixés sur des bilans et des comptes de résultat, la moutarde lui est montée au nez. Quant au tyran à lunettes chargé de lui inculquer les rudiments de son art, il l’a tellement pris en grippe que des envies de meurtre lui traversent l’esprit. «Au diable ! l’actif et le passif ! les emplois et les ressources ! La comptabilité l’a rendu à moitié idiot ! Qu’on lui fiche la paix ! L’addition est trop lourde.» Celui-là jette un regard beaucoup plus bienveillant sur une orientation d’emblée conforme à ses vœux. Le métier de géomètre lui agrée de cent façons. «Quel privilège ! Quel bonheur !» Son instinct ne l’a pas trompé. Bref, si on l’y autorisait, le fortuné Benjamin élèverait un temple en hommage à l’éducation nationale  et dresserait des statues à chaque membre du corps professoral. Mais une zone d’ombre subsiste, un léger détail,  trois fois rien pour quelqu’un d’aussi motivé que lui. Malgré d’inlassables recherches, Benjamin n’a en somme qu’une bien vague idée des revenus que procure l’exercice d’un métier si merveilleux.
Le cas cependant n’a rien d’isolé. En une telle matière, hélas ! l’accès à l’information se révèle d’habitude si malaisé, les brochures consultées se montrent si peu explicites qu’il faudrait au moins unir le flair du commissaire Maigret à la foi d’un croisé en terre sainte pour approcher même modestement la vérité.
Insaisissable vérité ! touchant certes à la fiche de paie mais aussi au contrat et aux conditions de travail, à la valeur attribuée à une tâche, à la qualité des relations sociales, à l’octroi ou non de perspectives de carrière… et d’abord et surtout - comment en douter ? - à la chair de notre existence.
Une vérité enfin qui, comme à plaisir, se dérobe toujours quand un esprit exigeant et curieux s’avise de la traquer.
Or le jour tant attendu et parfois tant redouté a fini par arriver. D’un coup le voile se déchire. D’un coup les masques tombent. Et nous invitons le lecteur à  suivre pas à pas les aventures singulières de quelques personnages.

Sans patrimoine ni rentes, semblable à Job, voilà qu’après un séjour plus ou moins long à l’ANPE devant des mines plus ou moins affables, un charmant garçon prénommé Antoine franchit la porte de la société Dugallon spécialisée dans le négoce des vins.

Affecté au bureau des commandes, Antoine Olibeur vient de signer, le veinard, un contrat à durée indéterminée de trois mois sur la vague promesse d’une embauche définitive. «Période d’essai, a déclaré le patron d’une voix convaincante ; faites vos preuves.» L’apparence de la légalité abuse le jeune homme. Bien qu’il se soit agi d’une activité au caractère permanent, le brave monsieur auquel il doit son premier emploi n’a pas jugé nécessaire d’établir un CDI en bonne et due forme selon les règles du droit du travail. Antoine, lui, n’y a vu que du feu parce qu’il méconnaît la législation en vigueur ou parce que déjà le succès de ses démarches lui a fait perdre tout sens critique. Et puis issu d’un milieu modeste où le chômage s’apparente au déshonneur, il devait coûte que coûte se mettre au travail avant que ses géniteurs l’eussent menacé de lui couper les vivres.
Pauvre Antoine ! Un trimestre est vite passé, mais ce n’est pas encore demain que tes maigres économies te permettront et de décrocher le permis de conduire et de faire l’acquisition d’un véhicule.
Ton essai ne fut qu’une sinistre farce…
Revenu à la case départ, Antoine voit un moment chanceler ses espérances et à l’idée de retrouver le lendemain la figure avenante des agents de l’ANPE, il se met aussitôt à pousser de profonds soupirs que l’incompréhension familiale change en mots de colère. Catalogué de nul, voire de fainéant, l’avenir se présente à lui sous des traits affreux où solitude et précarité se donnent la main. Et c’est alors que peu à peu lui reviennent en mémoire toutes les calembredaines et toutes les âneries colportées par des marchands d’illusion au sujet de nobles desseins voués à s’accomplir ! et de réalisations prétendues exaltantes !  Il ne peut non plus chasser de son esprit l’inconcevable niaiserie de ses proches, la duplicité de son entourage, l’aveuglement de ses professeurs qui l’ont si peu instruit des choses réelles et si peu averti des dangers qu’il courrait. Projet de vie, mon œil ! Sa vie, elle existe à peine, elle sue d’insignifiance comme un portrait au fusain resté à l’état d’ébauche. Les théories fumeuses dont on l’a abreuvé depuis des lustres, ne tiennent pas debout. Et pourtant il ne convoitait point la lune.
C’est dans ses dispositions-là qu’Antoine reçoit contre toute attente une convocation à un entretien de la part d’un employeur auquel il avait, quelques mois plus tôt, adressé en vain une candidature spontanée. La chance tout à coup lui sourit. Devant ses yeux éberlués, quatre mots magiques brillent d’un éclat sans égal : contrat à durée indéterminée. Oui, le cher garçon n’a nullement la berlue. Il lit bien l’acte officiel de sa délivrance : CDI, CDI, CDI…
Employé comme ouvrier polyvalent chargé à la fois du stockage et de la manutention des marchandises au sein d’un vaste entrepôt, Antoine se persuade en un clin d’œil que le vent a tourné en sa faveur et en vient bientôt à la conclusion que la cruauté des événements récents est sans doute imputable à un accident de parcours. D’ailleurs, il a d’autant plus lieu de le croire que le personnel se montre courtois à son égard, que le responsable chaque matin hoche la tête d’un air entendu comme pour lui signifier son approbation tacite et qu’enfin il s’acquitte au mieux de chacune de ses tâches. La vue de sa faille de paie à la fin du premier mois lui procure même un si vif mouvement de joie qu’il remarque à peine la modicité de son salaire. Car soucieux avant tout de gagner sa vie et n’ayant pas poussé bien loin ses études, Antoine fait  partie de ces gens qui, outre un peu de considération, ne réclament seulement que la juste rétribution de leurs efforts et une petite place dans la société. Autant dire le strict minimum à l’intérieur d’un pays comptant parmi les plus riches du monde.
Patatras ! Au bout de huit semaines, une lettre vient couper court à son euphorie. Le beau CDI finit en eau de boudin : «banc d’essai non concluant». Antoine veut en savoir davantage et sollicite une entrevue auprès de l’employeur. Mais irrité par cette initiative qu’il juge déplacée, le monsieur prend d’abord les choses de haut. Sa décision demeure irrévocable et l’adolescent eût été bien inspiré de renoncer à une telle démarche. Devant l’insistance d’Antoine qui devient cramoisi, il doit à l’instant reconnaître que la teneur de ses propos n’a guère valeur d’argument. Aussi, convaincu d’avoir été maladroit, s’efforce t-il ensuite de calmer le jeu en usant d’un ton plus amène, motivé par le souci unique de se débarrasser d’un importun.                                                                                                                 
- Vous êtes plein de bonne volonté, entend dire Antoine.
- Et alors ? questionne celui-ci.
- Le travail est effectué à un rythme trop lent ; voilà le problème.
- Laissez-moi le temps d’apprendre ! s’exclame l’adolescent presque malgré lui.

Son vis-à-vis, un homme d’âge moyen, paraît d’ores et déjà plutôt mal à l’aise face à cette nouvelle recrue chez laquelle il sent poindre des accents de révolte. Il ne soupçonnait pas une minute qu’un gamin d’à peine dix-neuf ans fût capable de faire front à l’adversité avec autant de panache et le mît en devoir de rendre des comptes. Acculé à une sorte d’impasse, il ne voit d’autre issue que l’arme juridique à laquelle il s’étonne de ne point avoir eu recours dès le début de l’entretien.
- La loi est la loi. Pendant la période d’essai, aucune contrainte ne s’impose aux deux parties. Ainsi je suis libre de mettre fin à votre contrat et, en retour, la même liberté vous est offerte.
Antoine a beau écarquiller les yeux et insinuer d’une voix blanche que le marché n’est en rien équitable, son plaidoyer a tout l’air d’une cause perdue. Dans la jungle où depuis peu il s’est fourvoyé, loup et brebis sont sur un pied d’égalité, chasseur et lapin se valent, le renard au fond jouit d’un statut comparable à celui d’un animal de basse-cour. «Je te lâche, tu me retiens, je te prends, tu me laisses, et nous nous quittons bons amis».
Ciel ! A quel destin implacable s’expose l’infortuné Antoine ? Si le pire n’est jamais certain, l’avenir quand même apparaît de moins en moins assuré. Va-t-il, sa vie durant, additionner les contrats minables, les missions de courte durée, les boulots à la petite semaine ? La course à l’emploi prend à la longue l’allure d’une quête initiatique et, au lieu de faire office de gagne-pain susceptible de pourvoir à ses besoins, ce dernier par l’amertume qu’engendre sa pénurie devient un but en soi, un objet quasi obsessionnel, une forme de Graal dans la fumée duquel le meilleur de lui-même se désagrège à vue d’œil. Chercher du travail équivaut à un parcours d’obstacles, à un marathon semé d’embûches où l’énergie gaspillée et le temps perdu se comptent plus en souffrances qu’en médailles, où Antoine cent fois «inutile au monde» retourne contre lui le dard d’un échec moins attribuable à sa personne qu’à une carence collective. Mais d’infortune en revers, sa responsabilité individuelle se trouve immanquablement engagée ; pour un peu, il plaiderait coupable devant ses propres bourreaux. Comme un niais, il pourrait même à ce train-là s’accuser de toutes les tares, se donner en pâture au jugement d’autrui et croire que ses compétences ne vont pas au-delà de la constitution d’un dossier auprès de l’ASSEDIC.
Si Antoine se ressaisit – quelquefois l’étiquette de bon à rien vous poursuit une existence entière – il subira une sorte de métamorphose. L’expérience aidant, il prendra une plus juste mesure de ses capacités et marquera de la défiance envers les employeurs «kleenex» aussi prompts à vous embaucher qu’à vous jeter aux orties. Qui sait ? avec la froideur d’un clinicien, peut-être dressera-t-il l’inventaire des maigres espérances qu’il sera fondé à nourrir pour un monde si pervers, si nébuleux et si étrange. Ici, de plus hauts salaires ! Là, des attitudes plus humaines ! Là encore, de meilleures conditions de travail ! Son regard et son esprit gagneront l’un en lucidité et l’autre en clairvoyance. Il n’aura, ce faisant, nul mal à se  convaincre que les images d’Epinal dont on lui a obscurci les yeux ne résistent pas à l’épreuve des faits, que cet univers-là n’est pas vraiment joli, joli et que lorsqu’un ouvrier tel que lui a si peu de chances d’y trouver l’épanouissement et le bonheur, il ses doit de manifester une extrême vigilance à l’endroit de la plus énorme machine à mensonges que l’homme ait jamais enfantée.
Phénomène aggravant ! le souvenir de ses malheurs successifs rendra ses exigences plus aiguës. Puisqu’aujourd’hui, le cynisme seul tend à gouverner les conduites, la sienne tôt ou tard achèvera sa mue, et il est fort possible hélas ! qu’Antoine, cet individu bien sous tous rapports, en vienne aux pires extrémités. A la fin, l’être bafoué, trahi et humilié criera soudain vengeance. Devenu militant cégétiste dans une firme assez honorable – tiens ! pourquoi le syndicalisme occupe-t-il toujours les mêmes bastions et pourquoi n’existe-t-il pas ailleurs, là où le social fait figure de vaisseau fantôme ? – Antoine laissera éclater sa rancœur, et sa bile longtemps contenue se répandra en griefs souvent injustifiés contre la politique patronale chargée de tous les maux et de toutes les vilenies. Il fera payer à son patron actuel la note de ses prédécesseurs. L’équipe de direction vilipendée lors des réunions syndicales ne trouvera pas plus grâce à ses yeux. «Tous des incapables ! des vendus ! des suppôts du grand capital.» Son accession au rang de délégué du personnel lui vaudra par la suite une quasi impunité dont il saura user et abuser en homme qui ne s’en laisse plus accroire et à qui dorénavant bien des excès sont permis. Sans jamais franchir la ligne rouge à partir de laquelle le mauvais esprit et les menues entorses aux règles se changent en volonté de nuire et en faute professionnelle. Antoine connaîtra même des jouissances rares en voyant ses supérieurs hiérarchiques obligés de l’écouter et parfois contraints de se ranger à ses vues. Indéboulonnable ou presque, il désertera de plus en plus l’atelier pour remplir ses fonctions représentatives, avec la mine de quelqu’un sûr de son bon droit et décidé à le voir triompher. Ayant pris goût à la polémique, Antoine passera du dialogue musclé à la provocation aussi naturellement que s’il se fût agi d’une partie de campagne. Chose étrange, la défense des intérêts de ses mandants lui fera oublier ses devoirs envers la classe ouvrière ; la mise à pied d’un agent venu de la sous-traitance lui arrachera de la sorte beaucoup moins de protestations que l’avertissement infligé à un collègue multipliant les bévues et les retards. Lorsque le conflit, à sa grande joie, aura dépassé l’échange de mots doux, Antoine vivra des moments exquis et délicieux. Lancé à pleins poumons, l’ordre de grève sonnera comme une apothéose. Tract à la main  et invectives aux lèvres, il défilera au milieu de ses compagnons d’infortune en scandant des slogans hostiles. Dans l’effervescence du combat, ses instincts d’animal blessé se réveilleront, et l’ancien chômeur juste bon pointer à l’ANPE donnera de la voix comme aucun, hurlera sa révolte jusqu’aux nues, provoquera les oreilles des passants. Les vieux démons du passé jaillis à la fois lui dicteront sur-le-champ de belliqueux discours pleins de traits empoisonnés et de formules assassines. Une rage inconnue lui soulèvera le cœur. Porté par les cris de la foule en colère, Antoine enfin tiendra sa revanche.

Intéressons-nous maintenant à Fatima, un beau brin de fille qui après une scolarité brillante, vient d’embrasser la carrière d’assistante trilingue. Pour le moins rôdée aux nouvelles technologies, rompue aux finesses de la communication, capable de converser sans peine dans la langue de Shakespeare et Cervantès, formée à l’utilisation des meilleurs logiciels, apte à rédiger en termes choisis une note ou un rapport, elle joint en outre à une intelligence vive et déliée, une nature souple et un caractère aimable. Conjuguées à ces compétences, de telles qualités semblent ainsi la prédestiner à faire le bonheur de n’importe quel patron, pour peu que celui-là veuille bien jeter les yeux sur elle. Mais on a beau être la perle des secrétaires, il est tout de même fâcheux de s’appeler Fatima Elaqqaoui quand ses condisciples arborent le patronyme bien français de Vidal, Martin ou Dubois. Et si l’intégration fait l’objet d’un consensus chez nombre d’employeurs, si beaucoup d’entre eux vous jurent la main sur le cœur que Mohamed et Hafida ont droit  à leur respect, que le petit Mustapha est le charmant voisin de classe de leur fille, je ne sais quelle retenue les empêche de donner corps à leurs convictions. Tout au plus consentent-ils à marquer de la sympathie pour ces «étrangers nationaux» afin de masquer au mieux l’antipathie que leur eût forcément inspirée l’obligation de recourir à leurs services. Pas question de leur faire le moindre mal ! et pas question non plus de les embaucher !
Le sujet est d’autant moins réjouissant pour Fatima qu’un chômage presque endémique sévit dans cette filière, un chômage auquel elle se sait plus exposée que ses congénères malgré les propos lénifiants de ses professeurs. Armée de son seul courage, notre jolie beurette ne se prive pourtant pas d’éplucher les offres d’emploi, envoie jour après jour candidatures sur candidatures, fait matin et soir appel aux ressources de l’ANPE, s’enquiert autour d’elle des moindres besoins des entreprises locales, en un mot se démène autant que trois folles et quatre beaux diables.
En pure perte chaque fois ! Curriculum vitae et lettres de motivation se heurtent sans cesse à un mur de silence. Au mieux, les réponses qui lui parviennent, lorsqu’on daigne lui répondre, se résument à quelques lignes sèches au contenu interchangeable. Comme Antoine naguère, elle éprouve à son tour un sentiment de dépréciation, d’inutilité, de vide où sa vie entière menace de sombrer. Au fil du temps, le passage du facteur ou la sonnerie du téléphone vient à prendre même une importance extraordinaire, bien que la déception accompagne chaque espérance et que l’événement attendu n’arrive jamais. Ainsi les mois passent, identiques les uns aux autres, jetant Fatima et sa famille dans un désarroi proche du désespoir. «C’est bien la peine, gémit le père Elaqqaoui, de faire instruire ses filles pour obtenir un résultat si catastrophique !» En dépit de son attachement aux traditions, il s’est résolu, lui un vrai musulman, à jouer la carte de la modernité. Eh bien ! il a eu tort ! Et au lieu de donner des leçons à la communauté maghrébine, la France devrait plutôt donner des gages de sa volonté intégratrice. Car il est finalement assez cocasse qu’une jeune fille d’origine algérienne doive moins à son père qu’à ses compatriotes une forme d’assignation à résidence.
Au milieu de ces troubles, Fatima au bord du gouffre, abandonne alors toute prétention et se tourne vers l’intérim. Déchirée entre sa soif d’indépendance attisée au contact des mœurs occidentales et le respect scrupuleux de ses racines, elle veut coûte que coûte en satisfaisant la première refuser la primauté au second. «Il faut que je trouve un emploi, n’importe lequel, avant que les choses se gâtent, songe en effet Fatima que la seule perspective d’un mariage avancé remplit d’effroi et pour qui le rôle de mère au foyer n’est en rien d’actualité.» Un sursaut d’énergie s’empare d’elle. La moindre mission, si courte soit-elle, est aujourd’hui préférable au néant qui la guette. Toujours pleine de bonne volonté, Fatima la peur au ventre, écume donc les agences, accumule les rendez-vous, essaie tant bien que mal de donner à son image une couleur plus «française». Ouf ! tant d’efforts sont enfin récompensés. L’obstination dont elle a fait preuve, finit quand même par porter ses fruits. La société Manpower maintes fois sollicitée, s’est fendue d’une lettre aimable aux termes de laquelle Fatima se voit confier pendant neuf semaines la simple tâche d’opératrice de saisie.
Le recruteur, en homme avisé, s’est fait la réflexion qu’outre son physique avantageux – mais pourquoi jusque-là n’a-t-elle pas jugé bon d’envoyer sa photo ? – la belle arabe disposait d’atouts indéniables qu’il eût été sot de négliger. Au surplus, la baisse régulière du niveau en orthographe l’a depuis peu incité à s’attacher des collaboratrices plus lettrées, fussent-elles issues de l’immigration.

Quoi qu’il en soit, Fatima éprouve le soulagement de quelqu’un ayant échappé à un grand danger. Bien entendu, il n’y a pas de quoi pavoiser ! Taper des lignes et des lignes sur un écran à longueur de journée relève plus du travail à la chaîne que d’un exercice de haut vol, et surtout dans l’accomplissement de ses fonctions, Fatima court beaucoup plus de risques d’attraper une mauvaise crampe aux poignets que de trop fatiguer ses neurones. Mais l’essentiel est ailleurs ; la demoiselle vient d’obtenir un ticket d’entrée qui lui ouvre soudain les portes du monde du travail, ce monde à vrai dire si singulier dès que l’on essaie tant soit peu d’en comprendre la pertinence.  
A partir de ce moment, Fatima voit se succéder les contrats d’intérim. Un mois ici. Un autre mois là. Chargée de saisie d’abord, hôtesse d’accueil ensuite. Quelquefois reçue avec des égards, souvent regardée d’un œil soupçonneux. Tantôt corvéable à merci, tantôt assez bien traitée. Coupable malgré elle d’allumer les prunelles des hommes et de s’exposer aux caprices de leurs mains. Devenue au contraire quelque citadelle imprenable susceptible d’exciter ses frères de sang contre les ennemis de sa vertu. Et, sans fin et toujours, une âme blessée par la précarité de sa position, humiliée par le racisme au quotidien, condamnée à faire des courbettes devant de petits chefs, des jaloux, des abrutis, cherchant désespérément à l’horizon un terme à cette longue errance au cours de laquelle aucun projet sérieux n’est envisageable et aucun vrai changement n’est possible.
Or rien n’est jamais vraiment perdu. Un certain Mohamed Aboubouch, cogérant d’une PME – non, vous ne rêvez pas ! – qui a fait appel aux services de la jeune intérimaire et dont les commencements dans la vie active rendraient presque sympathique le parcours du combattant le plus cruel, va tendre la main à sa sœur d’infortune chez qui il a tôt fait de déceler des capacités peu banales. Miracle des miracles ! Merveille des merveilles ! Longtemps dépréciées, ignorées ou mises au rebut, voilà tout à coup que celles-ci, à la faveur de situations concrètes, éclatent au grand jour avec une vigueur insoupçonnée, voilà que de façon aveuglante elles dessillent les yeux de chacun. Voilà aussi qu’une partie du personnel entrainée par un boss redoutable et secrètement méprisé, doit bientôt virer sa cuti, épouser un choix auquel tout l’oppose, emboîter le pas aux autres collègues et se contenter au mieux de jaser dans le dos de cette « étrangère » élevée, par suite de la vacance d’un poste, aux fonctions enviées de secrétaire de direction.

Laissons Fatima savourer une victoire inattendue en remerciant Allah de son infinie bonté puis tournons-nous à présent vers Khadija El Baraka, son ancienne camarade de promotion. A peine moins brillante mais beaucoup moins favorisée par le ciel – disons-le d’emblée, Khadija n’a rien d’une beauté – la gentille beurette a connu de courts moments d’activité professionnelle entrecoupés de longues périodes de chômage. Au bout de trois ans, le bilan se révèle cataclysmique. Si Khadija ne force pas le destin, pour elle les jeux sont faits à brève échéance. Il est vital désormais qu’elle accède à un emploi durable avant que l’ire paternelle la renvoie définitivement à la maison. Cependant que faire ? que faire ? quand le sol se dérobe sous vos pieds et quand l’hostilité du monde vous paraît sans limites. Je ne sais quel réflexe alors la conduit de nouveau à l’ANPE dont à défaut d’une vraie solution, elle espère au moins des conseils capables de desserrer l’étau où elle se trouve prise. Bien que jusque-là ce noble organisme ait surtout à son endroit fait la preuve de son inefficacité, Khadija n’est plus en mesure de faire la fine bouche et tout lui semble préférable à sa détresse actuelle.

Après avoir erré quelque temps au milieu d’une faune remplie de visages épanouis, Khadija s’enquiert donc auprès d’une dame des possibilités d’emploi qui lui restent. «Je vais éditer votre historique, ajoute aussitôt son interlocutrice, les yeux fixés sur son ordinateur». Pour les vulgum pecus que nous sommes, une explication de texte s’impose. L’historique en langage clair et accessible, constitue simplement l’inventaire sur papier des maux soufferts par Khadija, autrement dit officialise la somme de ses malheurs. Ici la maigre liste des jobs exercés de manière épisodique importe moins évidemment que les nombreux blancs par lesquels se signale une totale absence d’activité, soit au bas mot les quatre cinquièmes de cette misérable odyssée. Khadija a de la sorte tout le loisir d’examiner à la loupe, comme sous l’effet d’un verre grossissant, les données arithmétiques de la maladie sociale qu’elle a contractée à son corps défendant, l’étendue de ses ravages,  la rareté de ses rémissions. La radiographie de ses blessures s’étale là en chiffres précis, sans ostentation ni décence, telle une vérité froide qui ne connaît elle-même que la brutale succession des faits et des dates venus, les uns après les autres, lui exploser à la figure avant de lui plonger un couteau dans le cœur.
Curieuse Kadhija ! qui n’a pas su deviner le bénéfice qu’elle tirerait de l’exploitation de son historique. «J’ai une solution pour vous, annonce à brûle-pourpoint la technicienne.» Une solution ? Mais il y a belle lurette que la pauvre jeune femme ignore le sens d’un tel mot. «Si, si, je vous l’assure, insiste la dame, vous vous êtes ouvert de nouveaux droits.» Le regard interrogatif, Khadija semble toujours ne rien comprendre. «Sur la base de ces éléments, je peux, déclare-t-elle, vous proposer dès demain un Contrat d’Avenir.» A ce moment-là, à moins d’être tout à fait idiot, il est aisé de se rendre compte que ladite proposition ne vaut pas tripette et que, loin d’avoir touché le gros lot, Khadija vient à peine d’obtenir une aumône octroyée par la générosité publique. Oui malgré la possession d’un diplôme sanctionnant deux années d’études supérieures, la demoiselle s’apprête en effet à jouir grâce à la puissance tutélaire de l’Etat au service des déshérités, d’un véritable pactole estimé environ à la moitié du SMIC pour vingt heures de travail hebdomadaire. Pendant six mois, selon les termes de cette offre mirobolante, elle va, la chanceuse et la privilégiée, prêter son concours à trois ronds-de-cuir préposés à des tâches d’archivage dans quelque obscure administration. Alors tant pis si à leur contact, elle doit s’amollir un peu sous le ronron des procédures, la tiédeur des énergies et la longueur des pauses café. Tant pis si l’atmosphère anesthésiante lui fait oublier au nom du confort présent les difficultés à venir. Tant pis encore ! si l’illusion de vivre comme les autres porte atteinte à sa lucidité. Il est si bon quelquefois de se raconter des histoires.
Aie ! le réveil à la fin en sera d’autant plus douloureux. Car le temps déjà n’est plus aux divagations. Fini ! fini le cocon protecteur dans lequel Khadija s’est construit un refuge provisoire ; les beaux rêves caressés un moment ont tous volé en éclats.
Enième inscription à l’ANPE, énième recherche infructueuse, énième tension familiale, énième sentiment de grimper une marche et d’en dégringoler trois, énième errance inutile, énième plongée au fond du gouffre… le jeu de l’oie se poursuit sans jamais la laisser en repos.
Puis soudain la délivrance ! La montée vers la lumière ! Monsieur Jacques Loulou, responsable d’un organisme de formation professionnelle, daigne d’abord lui accorder un entretien et, fait prodigieux, ne met ensuite aucun obstacle à son embauche. Khadija n’en revient pas de la facilité avec laquelle le marché a été conclu. Un appel téléphonique, un rendez-vous le lendemain et, topez là, je vous offre un CDI  à plein temps en qualité de secrétaire. Derrière une apparence bonhomme qui déjouerait les plans du plus fin limier, Monsieur Loulou dissimule pourtant une vilenie achevée, c’est-à-dire un mélange de cautèle et de malignité où, pour parvenir à ses fins, la perfidie sait s’enrober de miel. Or pas une seconde, Khadija n’imagine que cet individu va lui mener une vie infernale avec son terrible cortège de brimades et de vexations dont seuls peut-être les tribunaux des prud’hommes, à la faveur d’un contentieux, peuvent donner quelque peu l’idée.

Thierry CABOT dans Inclassable.
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