Le monde du travail (2)

La méthode Loulou se présente sous la forme d’un édifice à cinq étages. Premier niveau : j’endors la vigilance du salarié en mettant en relief ma «fibre sociale» et, par menues touches, je luis assène des vérités bien senties d’un ton badin qui ne porte guère à conséquence. Deuxième niveau : afin de jeter le trouble dans son esprit, j’accentue peu à peu ma pression et je me déclare tout étonné de tel manquement à une règle sur l’application de laquelle, volontairement, j’ai laissé maintes fois planer une ambiguïté. Plein de la même rouerie, je déplore dans un cas une vraie absence d’initiative et dans un autre, me voilà au contraire, moi Monsieur Loulou, victime d’un passe-droit intolérable. Ainsi manipulé et déstabilisé, n’importe quel travailleur se sent pris à la gorge, cherche une bonne réponse, tente en vain de se justifier. Troisième niveau : lorsque cet objectif est atteint, je pousse le lien de subordination aussi loin que possible. Au rendement exigé – une minute de retard le matin a valeur de faute, un dépassement d’horaire le soir signifie que vous n’êtes pas trop paresseux – s’ajoutent le persiflage, la dépréciation, le dénigrement et le mépris. Vous ne valez rien, c’est une évidence et, comme employeur, je suis encore bien aimable de vous manifester de la mansuétude. Quatrième niveau : la patience de Monsieur Loulou ayant sur ces entrefaites franchi certaines bornes, la tension monte alors d’un nouveau cran. Là, l’intéressé n’est plus à même de trouver une échappatoire et subit le feu nourri de son exaspération, déjà teintée de menaces. Cinquième niveau : fragilisée au plus haut point, la personne incriminée ne sait à présent où donner de la tête dans le climat d’hostilité qui pèse sur elle. Monsieur Loulou, en fin psychologue, la juge donc mûre pour la sanction à quoi tous ses actes antérieurs la prédestinaient. Avertissement ou blâme ? La question ici importe peu car le code du travail offre bien des ressources qu’il suffit d’exploiter au moment opportun. A ce stade ultime, soit le salarié pris de panique démissionne et ose même, phénomène rare, intenter une action en justice, soit il capitule avec armes et bagages et fournit dès lors une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci.
Après avoir de la sorte essuyé pendant huit longs mois les foudres d’un Monsieur Loulou au meilleur de sa forme, après avoir trente fois au moins versé chez elle toutes les larmes de son corps, Khadija guettée par la dépression choisit de prendre le large. Sauve qui peut ! L’hôpital psychiatrique n’est plus très loin. Il est urgent de battre en retraite. On comprend surtout qu’au bord de la crise de nerfs et devenue à moitié folle, Khadija n’ait pas pu se résoudre plus longtemps à vivre sous tranxène et se soit à la fin précipitée à l’ANPE pour se mettre en quête d’un nouvel emploi.

Elle n’en a pas pour autant fini avec Monsieur Loulou. Bientôt l’ASSEDIC lui réclame une attestation, celle de son ancien employeur en vue d’étudier ses droits. Il faut que Khadija entre en possession d’un imprimé jaune sur lequel doivent être consignées les heures de travail accomplies. Monsieur Loulou, trop heureux, fait des réponses dilatoires, n’est jamais joignable au téléphone, mobilise contre elle sa nouvelle secrétaire aux trois quarts apeurée, bref prend un malin plaisir à se dérober à ses sollicitations. Condamnée à faire le siège de son bureau, Khadija en désespoir de cause vient s’appuyer sur l’autorité paternelle. Et c’est ainsi que Monsieur El Baraka, accablé par l’évolution de l’affaire, est bientôt mis à contribution. Au début, il n’a rien compris aux agissements de cet homme aux motivations si particulières puis, devant la douleur de sa fille, une vraie révolte s’est emparée de lui, une révolte de père indigné. A sa vue, Monsieur Loulou aussitôt flaire le danger et multiplie les politesses : «veuillez, cher Monsieur, prendre une chaise. Allez, je vous adresse toutes mes excuses. Il s’agit d’un oubli regrettable. Ce document, voyez-vous, a dû être égaré. Je m’engage à vous satisfaire immédiatement.» Pour le moins désarçonné par les manières obséquieuses de son vis-à-vis, Monsieur El Baraka se contente de dire à brefs intervalles : «j’y veux le papier, j’y veux le papier…» Et dix minutes plus tard, comme par enchantement, le père de Kahdija se voit remettre en mains propres le papier tant convoité, avec force courbettes et paroles apaisantes. Mais à peine lui a-t-il tourné le dos que Monsieur Loulou d’une voix sourde laisse échapper ces mots remplis de fiel : «sale arabe ! ce n’est pas demain que j’embaucherai un de tes semblables.»   
Munie de son fameux papier jaune, Khadija apprend la mine décomposée que le motif de son départ n’a rien de légitime et qu’en conséquence elle doit bon gré mal gré patienter au moins quatre mois avant que ses droits soient examinés à nouveau. «Si vous estimez avoir été lésée, portez plainte, conclut l’agent de l’ASSEDIC d’un air pincé qui eût découragé les meilleures énergies.» Porter plainte ? Khadija y a-t-elle une fois songé ? Quelque chose en elle lié probablement à ses origines proteste contre un choix si extrême. D’ailleurs toutes sortes d’ennui, pense-t-elle, naissent d’un procès et l’on n’est jamais sûr d’obtenir gain de cause.
«Allons Khadija, rien n’est perdu, semble chuchoter à son oreille une voix amie. La solution à ton problème se trouve bien quelque part.»
Euréka ! Euréka !
Un matin où la jeune femme broie autant de noir qu’à l’accoutumée, je ne sais quelle illumination divine va brusquement la transporter aux nues. Khadija paraît tout à coup se souvenir d’un élément essentiel, voire primordial sur lequel personne jusque-là n’avait attiré son attention, un point ô combien important qu’elle-même avait longtemps occulté sous le poids du racisme ordinaire et l’avalanche des mesures discriminatoires dont son parcours chaotique ne cessait de porter témoignage.
«Je suis de nationalité française, constate éblouie Khadija, je suis de nationalité française. Nul doute là-dessus. Quelles que soient les apparences, je peux sans l’ombre d’une hésitation intégrer la fonction publique et peut-être enfin toucher au sésame absolu : la sécurité ! la sécurité ! la sécurité !»
Alors soudain l’évocation de son éphémère séjour aux archives prend avec le recul du temps une douceur vertigineuse. Au fond, il, suffirait de peu de chose pour que l’univers lui apparût moins hostile et que sa vie changeât du tout au tout. Gagnée maintenant par une sorte de griserie, Khadija voit en imagination défiler devant ses yeux les images d’une réalité inconcevable la veille. En un éclair, elle s’abandonne aux charmes d’une existence neuve dont tout lui laisse croire qu’elle deviendra bientôt la sienne. Et comme s’il lui poussait des ailes, la beurette confiante en son étoile s’envole, radieuse, vers son avenir.


Pendant que Khadija au septième ciel caresse ce beau projet et qu’au prix de louables efforts elle s’emploie à le réaliser, Alain, un trentenaire dynamique répondant au nom bien français de Jolibois, n’a chaque jour qu’un souci : entretenir son employabilité. Depuis des lustres, il soigne ses intérêts, cultive ses relations et se forge un statut de grand technicien. Son vocabulaire lui-même est émaillé de formules-chocs jetées à l’emporte-pièce où transparaît un désir forcené de réussite, aiguisé par des appétits féroces. Alain Jolibois subordonne sa vie à son travail ou plutôt son travail gouverne sa vie. Il fait un peu figure d’animal professionnel qui gère tout, qui maîtrise tout. S’il gère au mieux le flux de ses émotions, il n’en maîtrise pas moins aussi son plan de carrière. C’est déjà en somme un mutant au cerveau sec et au cœur atrophié, un de ces hommes forts que l’ambition domine et dont l’esprit se complaît dans des spéculations hardies. Chaque heure devient une partie d’échecs où avec une opiniâtreté quasi obsessionnelle, Alain garde les yeux attachés sur l’horizon indépassable de ses éminentes fonctions. Il eût été facile aujourd’hui de le convaincre que le poste de responsable de formation qu’il est si fier d’avoir décroché, n’avait été acquis qu’au terme d’une foire d’empoigne homérique dans laquelle son aptitude à donner des coups avait, à maints égards, beaucoup plus compté que sa valeur personnelle. Alain eût de la même façon pu convenir que la rançon du succès se chiffrant en dizaines de nuits sans sommeil, en prises d’excitants plus ou moins avouables et en crises conjugales répétées, le bilan au total n’était pas dépourvu de désagréments. Mais, acharnement ou bêtise, le visage fatigué que la glace lui renvoie le matin, ne saurait l’ombre d’un instant l’arracher à son rôle de prédateur, plein d’une passion froide et obstinée.

Alain se considère avant tout comme un produit haut de gamme qui, selon la loi de l’offre et de la demande, voit sa cote augmenter ou baisser, qu’il faut préserver de l’usure du temps et à l’attractivité duquel il convient d’accorder tous ses soins. En état permanent de veille, le voilà à toute occasion obsédé par le niveau de ses compétences. Il s’observe, il s’examine, il se scrute, il ses sonde, il s’autoévalue. Combien vaut-il dès maintenant ? Combien vaudra-t-il l’année prochaine ? Mon Dieu ! mon Dieu ! il importe que les gens qu’il dirige d’une main de fer exécutent point par point les consignes données, que le service dont il a la charge soit de mieux en mieux reconnu, que le personnel envoyé en stage devienne de plus en plus rentable pour l’entreprise en contribuant à l’élévation de sa productivité. Pas une minute de répit ! Les plans succèdent aux plans, les méthodes aux méthodes, les procédures aux procédures et Alain, bien entendu, doit prouver qu’il est le meilleur.
Comme aucun scrupule ne l’étouffe, comme toute son attention et toute son énergie demeurent concentrées sur son travail, comme il ne vit que par lui et pour lui, Alain vient à bout de la moindre difficulté et sait atteindre chacun de ses objectifs. D’ailleurs, il réussit d’autant mieux que les salariés n’ont en général aucune voix au chapitre du moment qu’un lien, si ténu soit-il, peut être établi entre leur activité professionnelle et une quelconque session de perfectionnement.
Ayant ainsi le champ libre, Alain conduit les choses à sa convenance. S’il lui plaît que Monsieur Durand, agent comptable, s’initie au logiciel «Tartempion», ce dernier à moins d’être fou n’a pas les moyens de se dérober à cette obligation. Si le même Monsieur Durand exprime le désir de se former à un outil susceptible d’améliorer durablement ses conditions de travail, il y fort à parier Qu’Alain n’accède jamais  à sa demande. Former en vue d’un confort minimal dans l’exercice d’une tâche quotidienne, quelle ineptie ! quelle incongruité ! Monsieur Durand à ce compte-là serait bien un jour capable de formuler quelque requête insensée, c’est-à-dire d’ajouter à sa soif de confort un véritable souci d’agrément. Et puis quoi encore ?
Alain, à bien des égards, est semblable à un produit jaugeant d’autres produits. A ses yeux, Monsieur Guilloux par exemple,  un être humain comme vous et moi, s’efface d’emblée devant l’ouvrier de production, qui à son tour se confond très vite avec son poste de travail. Ou plutôt, en maîtresse des lieux, voici d’abord la machine sur laquelle Alain à l’ordinaire jette un œil bienveillant, une machine à la docilité absolue et aux défaillances négligeables, une machine non seulement inapte à fomenter des troubles mais riche de mille prouesses. Et si le fonctionnement de cette belle mécanique suppose des habiletés, bref une intervention humaine, celles-ci déjà sont pour lui d’un moindre prix puisque leur existence demeure intimement inféodée à l’objet qui les commande. Enfin ces savoir-faire émanent d’un individu trop souvent imprévisible dont l’esprit s’éduque plus mal que la main et chez qui se manifestent à la fois un sens aigu de la liberté et des audaces inexplicables. Ah ! combien Alain place toute sa confiance dans les premiers et combien il se méfie des seconds. Ces produits-là, le cas échéant, font preuve de mauvaise volonté, sont un peu réfractaires aux ordres, ébauchent des gestes de défi, ne veulent rien savoir ou comprendre. Vous pensez naïvement leur avoir appris quelque chose et vous découvrez, ahuri, que c’était pure divagation. Car quelquefois également ces béni-oui-oui, branlant du chef d’un élan unanime, se paient carrément votre tête. Afin de vous endormir, ils affichent une adhésion de façade, prennent des mines convaincues, s’ingénient à vous faire croire qu’ils satisferont vos exigences. Puis la journée suivante, force est d’admettre qu’ils jouaient tous un rôle de composition et que le rendement escompté s’est évanoui dans les brumes.
C’est pourquoi Alain, par une sorte d’instinct où affleure une défiance naturelle, voit en eux autant d’ennemis potentiels, capables à toute heure de porter ombrage à son autorité. Combien de fois ! lui a-t-il fallu sonder le chef d’atelier sur l’état moral de ses troupes, combien de fois ! a-t-il dû intervenir auprès de la direction générale pour faire triompher ses vues. Le jeune assistant de formation tyrannisé à longueur de temps, a même établi à leur insu quantité de fiches et lui a signalé en catimini le nom de ceux que tel ou tel stage avait mis en émoi. L’absence de concertation préalable avait, il est vrai, tellement déboussolé certains éléments fragiles que pendant qu’on leur bourrait le crâne de notions ésotériques, ils avaient osé montrer du dégoût et de la colère.
Heureux Alain qui, à trente-trois ans, est devenu l’instrument d’une politique marquée elle-même par une rationalité supérieure. N’est-il pas merveilleux que si peu d’années aient suffi pour donner le jour à ce monstre froid en partie déshumanisé, à ce robot content de lui et tout rempli de son importance ? Alain se souvient-il encore, l’espace d’une seconde, de l’aimable enfant qu’il fut ? A-t-il complètement oublié l’adolescent vrai et sensible d’autrefois ? Ne se rappelle-t-il plus le jeune homme naguère si attentif à la pensée d’autrui ? Que de rêves salis ! Que d’idéaux foulés aux pieds ! Le monde du travail lui a coupé les ailes et aiguisé les dents, a fait peu à peu de lui un automate, un homme au rabais, un infirme du cœur livré à des basses œuvres et perdu dans des calculs mêlés d’intrigues.
Il est assez fâcheux en tout cas d’avoir poussé ses études jusqu’à un troisième cycle universitaire, d’avoir eu la tête enflée de théories et l’âme farcie d’idées généreuses pour tourner finalement le dos à ses savoirs et à ses valeurs, se réduire en peu de temps comme peau de chagrin et ne vibrer dix ans plus tard qu’à des mots d’ordre productivistes.
N’avons-nous pas de quoi rester confondus face au changement que provoquent chez quelques-uns les responsabilités exercées dans le domaine professionnel ? Cet homme-ci tuerait déjà père et mère plutôt que de céder le moindre pouce de terrain. Cet homme-là s’est métamorphosé en loup et a perdu jusqu’aux charmes de l’existence. Cet être à moitié déjanté recense tout au long du week-end les menus faits de la semaine. Après cela, d’aucuns auront beau se fendre à nouveau d’un sempiternel couplet sur les vertus du travail, sur son caractère structurant et sa dimension émancipatrice, leur profession de foi aura la saveur d’un plat à demi avarié, d’un méchant menu dédaigné par les chiens eux-mêmes et ressemblera plus en dernier examen à une énième version de la méthode Coué qu’à un exposé scientifique.
Suivons Alain jusqu’au bout. La bile amassée au cours de sa rapide ascension a fini par lui remonter au cœur. Dénouement tragique ! L’animal à sang chaud, un matin, s’est vengé tout à coup du crocodile qui l’étouffait. Douleur aiguë ! Crise cardiaque ! Et… mort subite ! La dame à la faux ne lui a laissé aucune chance. Parents et cousins si engoués du «petit» considéré depuis toujours comme l’honneur de la famille, reçoivent l’événement avec effroi et stupeur. «Les meilleurs, gémissent-ils, s’en vont les premiers ; c’est inadmissible ! intolérable !»
Alain pourtant a réussi au-delà de toute espérance et gagné un challenge inattendu : être passé de vie à trépas quarante-cinq-ans au moins avant le terme assigné à sa génération.  

Si, comme nous l’avons vu, la tyrannie d’un emploi délétère sait fort bien en quelques années précipiter un homme vers la tombe, il est aussi des privilégiés qui ne risquent guère de se tuer à la tâche. Ces heureux élus, assez peu nombreux au reste, hantent le plus souvent les administrations mais le secteur privé offre quelquefois à certains de belles occasions de coincer la bulle. Loin de s’abandonner tous plus que de raison aux joies de la sieste ou de fixer tous, le regard vide, un agenda couvert de dessins, les agents publics ont dans leur majorité, nous semble-t-il, une conscience aiguë de leurs devoirs et ne ménagent point leur peine envers leurs concitoyens. Cependant quelques-uns parmi eux coulant des jours délicieusement paisibles, évoluent dans un climat plus proche du Club Méditerranée que d’une usine au temps de Charlot. Soit qu’une défaillance avérée de l’Etat les ait mis en situation d’activité restreinte, soit que de leur propre chef ils se soient arrogé le droit de limiter à deux longues heures le plafond autorisé de leur harassante besogne quotidienne, ou soit qu’encore par je ne sais quel prodige, ces facteurs conjugués aient donné lieu à un état de quasi oisiveté, de tels fonctionnaires n’ont connu en général ni la fatigue, ni l’anxiété, ni l’agitation, ni l’insomnie et dès la première journée de la semaine, ils ont tout le loisir de savourer mille fois à l’avance les folies du prochain week-end.

Lequel d’entre nous, certes, n’a pas rencontré au moins un jour, à l’occasion d’une démarche administrative, des animaux de cet acabit-là qui, le pas nonchalant, le front sans nuages et la main toujours occupée par quelque document officiel, transportent leur ennui de couloir en couloir et de bureau en bureau ? En les croisant, vous devinez bien que les motifs de leurs déplacements n’ont qu’un lointain rapport avec des impératifs de service et qu’à l’accoutumée la feuille blanche sur laquelle ils jettent un regard discret, n’est qu’un alibi de plus derrière quoi se cache leur désoeuvrement. Revenez au bout d’une heure et vous verrez encore déambuler le même spécimen entre une longue pause assortie d’un arrêt aux toilettes et une séance de bavardage devant le photocopieur. Revenez quatre heures plus tard… et un tableau semblable s’offrira à vos yeux. Revenez le lendemain… et sapristi ! voilà qu’à nouveau vous assistez interloqué au film de la veille. Revenez la semaine suivante… et je vous le donne en mille, un personnage en tous points identique frôle les murs à une vitesse digne d’un recordman du cent mètres. Puis la colère prend le dessus ; le contribuable en vous crie réparation. Et… il est possible enfin que vous ne reveniez plus.
Les Directions Départementales du Travail abritent justement en leur sein des «travailleurs infatigables» qu’un esprit averti reconnaît au premier coup d’œil. Une certaine façon de traîner les pieds, une mollesse devenue presque naturelle, une aptitude particulière à doser le moindre effort les désignent immédiatement au citoyen sacrifié peu ou prou sur l'autel de leur désinvolture et de leurs négligences. Or parmi tant de fautes éloquentes versées au dossier des serviteurs de l’Etat , il en est beaucoup, beaucoup hélas ! dont personne jamais ne s’offusque et qui, en l’absence de sanction, demeurent permises, sinon encouragées.

Nous en voulons ici pour preuves les mésaventures de ce modeste artisan, plombier de son état, venu s’informer un après-midi sur la législation applicable au contrat d’apprentissage. Après avoir essuyé au téléphone les méprises répétées d’une standardiste inopportunément dérangée au moment où elle se faisait les ongles et entendu vingt fois la même sonnerie sans obtenir qui que ce soit au bout de la ligne, ce brave monsieur poussé par la nécessité avait dû se résoudre à perdre une demi-journée afin de trouver au moins l’ombre d’un interlocuteur. Dès le hall d’entrée, Michel Allibert ressent un inexplicable malaise dû peut-être à l’anonymat des lieux. Le voici maintenant devant le guichet de renseignements où il ne voit âme qui vive. Une minute d’attente… puis deux… puis trois… puis quatre… et l’impatience et l’irritation le gagnent. Ouf ! à sa gauche, son oreille est attirée par un léger, très léger bruit. Un homme vêtu d’un complet beige avance vers lui à l’allure d’un escargot et tient à la main un document épais et volumineux. «S’il vous plaît ! s’il vous plaît ! lance Michel allibert en remuant les bras avec conviction.» Déveine des déveines ! Parvenu à cinq mètres de lui, l’employé sourd à ses sollicitations allonge tout à coup le pas dans une direction opposée. A cet instant néanmoins, une porte s’ouvre et livre passage à deux jeunes femmes qui, le rire aux lèvres, semblent poursuivre une conversation animée. Les hôtesses d’accueil - il s’agit bien d’elles - s’avisent bientôt qu’elles ne sont pas seules et ne font pas même l’effort de dérober au regard de leur vis-à-vis la tasse de café qu’elles viennent de se servir. «Que voulez-vous ? s’enquiert la plus aimable d’un ton si engageant que Michel aurait soudain envie de fuir. Contrat… quoi ?... Ah ! oui, le service d’apprentissage ? Deuxième étage au bout du couloir.» Arrivé à destination, notre joyeux administré se heurte alors à une salle vide où sont entreposés quelques cartons. Se moque-t-on de lui ? Michel sent peu à peu la moutarde lui monter au nez. C’est là que derrière son dos, il croit soupçonner une présence. Ayant tourné la tête, il aperçoit la mine revêche d’une matrone au seuil de la retraite dont les yeux l’examinent d’une façon discourtoise. Michel, malgré sa mauvaise humeur, s’efforce de garder son sang-froid et, comme s’il n’avait pas vu qu’on le dévisageait comme un intrus, il se fait lui-même violence pour réitérer sa demande d’une voix calme. «C’est à l’étage au-dessus, grommelle la dame, vous devriez bien le savoir.» «Pas du tout, rétorque Michel déjà moins diplomate, le personnel au rez-de-chaussée l’ignore autant que moi…» Gratifié illico d’un haussement d’épaules par lequel s’affiche tout le mépris que certains fonctionnaires manifestent à l’endroit de ceux qui les font vivre, Michel n’a pas le temps de poursuivre et regarde, anéanti, s’éloigner avec arrogance et morgue ce résumé magistral de l’aveuglement bureaucratique.
Trois dizaines de marches plus haut, renseigné à la diable par un agent administratif sur le point de s’éclipser, Michel frappe enfin à la bonne porte. Rien. Nouvelle tentative. Toujours rien. «Ai-je cogné assez fort ? se demande-t-il.» Et à peine vient-il de passer à l’acte que séance tenante un «entrez» lancé d’un timbre aigu lui déchire presque les oreilles. S’étant exécuté non sans un frisson d’inquiétude, Michel trouve devant lui une quadragénaire d’aspect chétif qui le lorgne de la même manière que s’il s’apprêtait à cambrioler son domicile. «Que voulez-vous ? entend-il à nouveau.» Comme il lui eût été agréable d’ouïr : «en quoi, monsieur, puis-je vous être utile ? Exposez-moi, je vous prie, votre situation et je vais m’employer à vous donner satisfaction.» Au lieu de cela, Michel toisé de haut doit formuler sa requête en un clin d’œil et même s’estimer heureux qu’un gentil gratte-papier veuille bien lui répondre. «Prenez un formulaire, lâche-t-elle aussitôt, puis cochez vos questions ; on vous écrira sous peu.» L’artisan plombier, au bord de la nausée, ne tarde plus à comprendre que sa demi-journée est non seulement perdue mais qu’il n’obtiendra jamais gain de cause.
- Vous plaisantez, s’emporte-t-il, j’ai fait cinquante kilomètres, désorganisé ma semaine de travail et, en guise d’information, vous me jetez un imprimé à la tête ! Je vous ai dit tout à l’heure que la signature du contrat de travail est envisagée pour demain !
Restée de marbre devant ses plaintes jugées superfétatoires, l’agent de l’Etat use brusquement d’un ton qui n’admet aucune réplique : «ça suffit ; au revoir Monsieur.» Or le sang de Michel ne fait qu’un tour et histoire de se défouler un peu, il adresse à l’abominable rond-de-cuir quelques amabilités bien senties :

Ah ! elle est jolie ! l’administration française. C’est un ramassis de bons à rien et de tire-au-flanc. Le ministère de l’emploi est peuplé d’oisifs et de parasites. Ceux chez qui se manifestent des velléités de travail – catégorie à laquelle elle n’appartiendra jamais – font souvent figure d’extraterrestres et donnent le tournis à leurs collègues. Quel usage fait-on au juste de ses impôts pour oser nourrir effrontément une fainéante et une ganache comme elle ? Lui, un pauvre ouvrier, se saigne aux quatre veines, se tue chaque jour à la tâche, croule littéralement sous le poids des charges. Et que voit-il au bout du compte ? Un être bizarre dans un drôle d’endroit, qui se tourne les pouces à longueur de journée et qui, non contente de lui voler son argent, ne le traite pas mieux qu’un repris de justice.
Si outrés, si excessifs qu’ils aient paru au premier abord, les propos tenus ici avec les accents de la révolte n’en reflètent pas moins un solide bon sens fondé sur la plus authentique expérience.
La fonctionnaire sur laquelle vient de s’abattre ce lourd réquisitoire, ouvre quant à elle des yeux démesurés, à l’instar d’une délinquante prise la main dans le sac. Sans doute n’a-t-elle pas imaginé une seule seconde que parmi les importuns qui, de temps à autre, ont l’audace de troubler sa sieste, se glisserait quelque jour un individu excédé qui lui mettrait sous les yeux le propre tableau de ses nombreux manquements.  
Soulagé à défaut d’avoir été entendu, Michel Allibert, la démarche plus légère, quitte bientôt les lieux sans autre forme de procès.
 
 
 
 
 





                                                                             
                                      
          

 

 

 

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Thierry CABOT dans Inclassable.
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