Le monde du travail (3)

Il existe encore au sein de l’appareil d’Etat des agents fort singuliers dont les fonctions aux contours imprécis les desservent auprès de leur hiérarchie. Contraints, semaine après semaine, d’administrer la preuve du bien-fondé de leurs activités, ceux-là bien sûr font montre d’une énergie inaccoutumée dès qu’il s’agit, d’une part, d’en masquer le caractère creux et, d’autre part, au moyen de mille artifices, d’en étendre toujours plus la sphère. Qu’ils soient coordonnateurs, chargés de mission, conseillers techniques ou affublés de je ne sais quel titre ronflant, ces travailleurs étranges ont d’abord en effet le rare privilège d’être à la fois inutiles et nuisibles.
Ophélie Glumont fait partie justement de cette catégorie nouvelle de cadres intermédiaires que d’obscurs technocrates dans une lointaine officine fabriquent à qui mieux mieux afin de satisfaire leur goût de l’innovation. Baptisée «animatrice de territoire», ce pur produit de la bureaucratie galopante s’est vu confier depuis peu un dessein des plus nobles en jouant un rôle d’interface entre la puissance publique et les organismes socio-éducatifs habilités par convention annuelle à donner corps à ses décrets. Néanmoins, dans leurs actions menées en faveur des marginaux, des chômeurs et des exclus – eh oui ! les déshérités eux-mêmes contribuent à la création d’emploi – lesdits organismes travaillent plutôt en bonne intelligence et, sans rien perdre de leurs prérogatives, savent de façon complémentaire conjuguer leurs efforts pour donner satisfaction au public auquel ils s’adressent. Autrement dit, le rôle nébuleux joué par Ophélie Glumont a tout l’air d’une fausse bonne idée puisque le partenariat existe bel et bien entre ces divers acteurs locaux et que ses interventions, loin d’être recherchées ou réclamées, menacent au mieux d’apparaître superflues et au pire déplacées, voire illégitimes.
Quoi qu’il en soit, dès sa prise de fonction, Ophélie, une jeune femme d’environ trente-cinq ans, se met bientôt en devoir de prouver qu’elle sert à quelque chose. Mais en dépit de l’assistance d’une secrétaire dynamique et compétente, ce qui ne gâte rien, notre animatrice de territoire nouvellement intronisée n’a guère besoin de plus de quinze jours pour mesurer l’ampleur de la tâche qui l’attend. Car transformer une coquille vide en poste honorable demande d’autant plus d’efforts que le néant peine à se dissimuler et que les habits dont on le recouvre ne sont pas toujours de la meilleure étoffe. Il y faut même du talent, de la ténacité et peut-être aussi beaucoup d’imagination.
Douée par bonheur d’un moral à toute épreuve, Ophélie après deux longs mois de tâtonnements et d’hésitations, décide alors de passer à l’offensive. Ses travaux d’approche l’ayant vite convaincue du peu de crédit accordé à sa mission, elle se voit dorénavant dans la nécessité de recourir à des méthodes plus musclées sous le haut patronage de l’Etat. Et comme les directeurs des associations semblent prêter une oreille distraite à sa «frénésie médiatrice», Ophélie va trouver en la personne du Sous-préfet lui-même, attentif à ses doléances, l’appui et le soutien espérés. Nullement fâché de jeter un œil inquisiteur sur quelques-uns de ses administrés, celui-ci accède d’emblée à son désir de créer un comité de pilotage intitulé «Partenaires pour réussir» et met gracieusement une salle à sa disposition.
Première victoire ! Même si à dessein Ophélie feint d’ignorer qu’un cahier des charges précis fixe à chaque organisme les modalités de l’exécution d’une commande publique et que, chaque année, un compte rendu détaillé est transmis aux services instructeurs.
Ainsi convoqués de manière officielle, mesdames et messieurs les responsables sont bien obligés de regarder autrement celle qu’hier encore ils considéraient comme une étrangeté. Or l’événement ne restera pas sans suite. Au comité de pilotage institué à la hâte vont s’ajouter aussitôt, avec la nouvelle bénédiction du représentant de l’Etat, des comités plus restreints, qualifiés de techniques. Là Ophélie pousse son avantage aussi loin que possible. Désormais les fameux «partenaires» se verront au moins six fois l’an presque mis en demeure de lui communiquer des statistiques multiples et variées, de rédiger des notes de synthèse, d’élaborer des tableaux de bord, de concevoir des fiches-action, bref de travailler avant tout au développement de la légitimation de son emploi.
Il faut que par dizaines les documents s’entassent pêle-mêle, que les courriers, les télécopies et les messages électroniques pleuvent de toutes parts, que son supérieur à moitié ébloui ait l’impression qu’autour d’elle règne une intense activité en tous points semblable au bourdonnement d’une ruche. Et surtout, au fur et à mesure qu’elles se multiplieront, ces longues réunions déguisées en grand-messes auront de quoi lui conférer un poids grandissant et lui valoir de plus en plus d’obligés. Grâce à un savant dosage de paroles melliflues et de manipulations bien orchestrées, Ophélie saura ainsi en peu de temps mettre son auditoire dans sa poche et manier à merveille le bâton du despote entre deux affabilités caressantes. Tenus à sa merci, les participants joueront non seulement le rôle de faire-valoir mais se laisseront peu à peu piéger par des promesses dont ils seront tous à la fin jugés comptables.
Admirons quand même au passage cette merveilleuse aptitude à retourner les situations les plus compromises. Cet art consommé de créer artificiellement des besoins. Cette façon magistrale de mener à la baguette ceux qui, quelques mois auparavant, ignoraient jusqu’à son existence. Il suffit en somme, tant la recette est simple, de faire sonner haut et fort des fonctions vides et creuses, d’attirer l’attention d’un Sous-préfet en mal de pouvoir, de monter une espèce d’usine à gaz digne du meilleur Kafka et, ma foi, le tour est joué. Sur un sol rebelle à toute culture, voilà que des fleurs bizarres s’octroient le luxe de pousser, des fleurs plus vraies que nature, nourries de bulles de chimères au son des tambours de l’inconsistance.
S’étant donc imposée à la faveur d’un coup de force administratif, Ophélie à présent tient le secret de sa longévité. Car la direction à laquelle elle est  rattachée par un fil encore solide, s’avise qu’après tout une «animatrice de territoire» est à même de rendre d’éminents services. Faute de contribuer à l’amélioration de quoi que ce soit, bien au contraire ! la jeune femme à tout le moins possède le don assez rare - et cela seul importe -  de faire du bruit à partir de rien, de fabriquer de l’événement au sujet de n’importe quoi et, suprême cadeau offert à son organe de tutelle, d’exercer l’esprit tatillon, un contrôle permanent sur  des individus qui, malgré leur bonne volonté, leur désintéressement  et leurs savoir-faire, demeurent surtout coupables de bouder la puissance publique.
Reconnue à défaut d’être aimée, Ophélie maintenant a d’autant moins de raisons de craindre l’avenir que l’Etat sait faire preuve de générosité envers ceux auxquels il doit l’affirmation de sa prééminence et la satisfaction de ses appétits. Quand quelqu’un se montre capable de changer des compétences discrètes en un véritable champ de ruines, quand des professionnels aguerris se trouvent contraints de lui faire l’aumône et deviennent bon gré mal gré les instruments de sa politique, alors tous les espoirs sont permis et, avec eux, tous les projets de carrière. Rien, par conséquent, ne mettra un terme à l’ascension d’Ophélie que de nouvelles prouesses, n’en doutons pas, signaleront à l’attention de sa hiérarchie. Un avenir radieux s’offrira à elle, un avenir fait de gesticulations, de courants d’air et d’une accumulation de dossiers sur des thèmes stériles, un avenir plein aussi de cogitations délirantes, de choix échevelés et de réunions sans objet. Mieux encore ! Ophélie en chemin prendra tellement de galon que ses ultimes années de labeur finiront en feu d’artifice. Nommée «Chef de section, responsable des coordonnateurs préposés au contrôle des animateurs de territoire» pullulant à leur tour dans chaque arrondissement français, Ophélie obtiendra pour le moins un extraordinaire bâton de maréchale en assumant avec brio la direction inutile de superviseurs inutiles d’un personnel inutile au comportement néfaste.
Que demander de plus à l’administration ?

Mais dans ces fourvoiements blâmables, la sphère publique quelquefois est rejointe par le secteur privé lorsque seul l’appât du lucre détermine une politique commerciale. Là l’expression «force de vente» conserve tout son sens. Qu’importe le produit ! Ou le service ! Ou le client ! Un critère résume tout : l’argent ! l’argent ! l’argent !
C’est en tout cas l’unique religion de Benoît Crépinet qui en sa qualité de responsable d’une équipe de VRP spécialisée dans la vente d’espaces publicitaires, court en permanence après la bonne affaire susceptible de faire envoler ses bénéfices.
Or voilà qu’une idée a brusquement germé dans son esprit à l’occasion d’une tournée en province au cours de laquelle un hôtelier sur le point de partir à la retraite, s’est fait l’écho d’une inquiétude partagée par nombre de ses confrères. Benoît apprend alors, la curiosité en éveil, que trouver un repreneur n’est point chose aisée et que la moindre campagne de communication coûte en général les yeux de la tête. Donc, il lui revient d’imaginer en la matière quelque réponse à la fois convaincante par son contenu et attrayante par son prix. Le résultat, lui, ne devrait guère tirer à conséquence, à condition toutefois que les clients grugés n’aient bien entendu aucun recours.
D’abord incrédule puis gagnée à la fin par ses arguments, la gérante de la société assure Benoît de son soutien pour lancer à titre expérimental un concept aussi prometteur. Et le flair du chef des ventes va vite se révéler payant. Dès les premiers essais, les faits lui donnent soudain tellement raison que la nécessité s’impose de pousser plus loin la démarche. Qu’à cela ne tienne ! En un éclair, une escouade de VRP motivés au-delà du possible, se déclarent tous mobilisables. Cependant le triomphe à son  tour dépasse toutes les prévisions. A la liste des hôteliers s’ajoute bien vite celle des restaurateurs. Il faut recruter, recruter encore tant les besoins augmentent. L’opération menée au niveau départemental prend illico un poids régional jusqu’à ce que l’explosion du chiffre d’affaires confère à celle-ci une dimension nationale. En l’espace d’un trimestre à peine, Benoît aux anges tire ainsi un profit substantiel de ses vendeurs grâce aux nombreuses primes prélevées sur leurs commissions. Plus ces derniers développent leur clientèle et plus ces revenus progressent. Plus ils se multiplient et plus Benoît se remplit les poches. Au bout d’une année, la courbe ascendante de ses gains atteint même une hauteur si vertigineuse que converti en euros, le montant de son salaire actuel rejoint le niveau de sa rémunération antérieure, calculée en francs. Dès lors, Benoît se sépare sans regret d’une BMW encore flambante pour une Porsche dernier cri. On le voit hanter les magasins de luxe, courir les meilleurs restaurants, faire des débauches d’achats. Affamé de dépenses, il se jette sur des costumes hors de prix, soigne son apparence, s’offre des voyages dans les tropiques. Rien n’est assez beau aux yeux de ce nouveau riche dont l’épaisseur du compte en banque repose à peu près sur du vent.
Mais à quoi tient au juste le secret de sa réussite ? Quel service apporte-t-il à ces chefs d’entreprise désireux de céder leur bien au meilleur prix avant de jouir d’un repos bien mérité ? Rien ! Je vous le jure ! Absolument rien ! L’astuce elle-même consiste, à l’aide d’un argumentaire des mieux rodés, à emporter l’adhésion d’un prospect en lui laissant croire qu’une feuille promotionnelle en quadrichromie achetée à un prix modique et adressée à toutes les agences immobilières de France, lui permettra sans peine de trouver un acquéreur. Tous les mois, par mesure d’économie, les fameuses réclames seront évidemment regroupés sous le même envoi puis «l’obligation de moyens» ayant été respectée, Benoît et ses troupes de choc n’auront à partir de ce moment-là vraiment que faire de la satisfaction de leurs clients. Quant aux destinataires des publicités en question, en l’absence de tout contrat, ils se priveront rarement de les jeter à la poubelle.
Souvent, après avoir tout à coup ouvert les yeux, les hôteliers et les restaurateurs quelque peu dégrisés feront preuve d’une certaine discrétion ; il est pour le moins gênant de crier sur les toits que l’on s’est comporté comme un gogo. Si  d’aucuns au contraire, s’estimant floués, donnent un peu de la voix, force est de reconnaître que leurs cris de colère n’auront pas lieu non plus d’alarmer Benoît outre mesure ; leur isolement à maints égards lui assurera un minimum de tranquillité. Enfin si, par extraordinaire, il prenait l’envie à un éventuel contradicteur de porter l’affaire devant les tribunaux, sa cause serait perdue d’avance ; la nature de la contestation apparaîtrait vite sans objet et la méthode commerciale exempte de vice de forme.
En résumé, la conclusion s’impose d’elle-même : Benoît peut longtemps, longtemps… dormir sur ses deux oreilles.
Il en est un, en revanche, qui ne compte plus ses nuits blanches et n’a jamais su conjuguer  à son avantage le verbe travailler. Ce brave garçon s’est toujours efforcé pourtant de mettre du cœur à l’ouvrage mais décidément quelque chose d’essentiel lui manque. Devenu à moitié insomniaque et dépressif, Eugène Collin vraiment très, très marqué par quinze ans d’activité professionnelle, s’est même depuis peu rendu à une terrible évidence : les causes objectives de sa déconvenue et de son désappointement trouvent en réalité leur origine en lui seul, et c’est donc bien à lui seul qu’il devrait uniquement s’en prendre. Or quelles sont justement les fautes qu’il aurait dû s’abstenir de commettre. Première erreur : l’important service des achats où il officie avec le rang de comptable cinquième classe et neuvième échelon depuis bientôt une décennie, bruit d’intrigues de toutes sortes auxquelles jusque-là Eugène n’a pas daigné se mêler. Deuxième erreur : malgré ses compétences techniques, Eugène, reconnaissons-le, est dépourvu malheureusement de toutes les tares qui donnent du prix à une carrière : jalousie, amoralité, tartufferie, machiavélisme, ambition débridée, cynisme, ruse, malveillance. Troisième erreur : Eugène, circonstance aggravante, ne montre pas plus de goût pour les cancans, les potins et les commérages dont la vie d’une entreprise est trop de fois le théâtre. Quatrième et dernière erreur : voilà même que par-dessus le marché, Eugène n’a aucune envie de se prendre au sérieux et, contrairement à beaucoup, n’entre pas dans son bureau comme un croyant dans une église.
Eu un mot, ce qui manque tant à Eugène et le rend si abattu porte en définitive un nom très banal : celui de probité. Eh oui, de quelque côté que l’on envisage le problème, le verdict crève assez les yeux et la leçon qui s’en dégage a de quoi effrayer la vertu. Au sein du monde du travail, un homme probe hélas ! ressemble fort à un voyou ou à un imposteur. Il suscite la méfiance et quelquefois la haine. Sa retenue devient de la dissimulation, son désintéressement de l’hypocrisie. Tous les moyens sont bons pour le combattre, le salir, le mettre à genoux. Lorsque les forces en présence demeurent incapables de l’abattre, il se voit à la longue marginalisé, tenu à distance, catalogué sous un certain label. Sa droiture, sa noblesse d’âme et son intégrité ne peuvent avoir que mauvaise presse dans un univers où elles n’ont jamais eu leur place. Et puis imagine-t-on un simple instant le cataclysme que provoquerait à l’intérieur d’une entreprise l’irruption de la morale chrétienne ? «Tu ne dois pas convoiter le poste échu à un collègue. Tu ne dois pas revendiquer des droits que l’équité désapprouve. Tu dois encore moins user de ton crédit à des fins personnelles. Tu ne dois en aucune manière te livrer au dénigrement et à la calomnie. Tu dois rester fidèle à tes engagements et, chaque jour, te montrer soucieux de remplir ta mission. Tu dois, au mépris de tes intérêts, rendre justice au talent et tendre la joue gauche à ceux qui t’ont si gentiment égratigné la joue droite. Tu ne dois pas laisser la moindre pensée mauvaise assombrir ton front. Tu ne dois à aucun prix tolérer que le sens du devoir soit perverti et que des mensonges éhontés forgent les instruments de ton ascension sociale. Tu dois ménager les faiblesses des uns, fortifier le courage des autres et, par-dessus tout, aimer ton prochain de toute tes forces».
Quel patron, je vous le demande, signerait un tel programme ?
Condamné sans fin à porter sa croix, Eugène éprouve bien des difficultés à garder le sourire et, lorsqu’il jette un regard en arrière, un frisson rétrospectif le saisit. Avant de connaître la stabilité professionnelle dans la souffrance, n’a-t-il pas somme toute connu une souffrance analogue sans la stabilité de l’emploi ? Ainsi pendant plus de quatre ans – encore un ! mon Dieu ! – s’étaient multipliés pour lui les activités précaires tandis que le spectre de l’exclusion déroulait devant ses yeux des images d’apocalypse. Il lui fallait coûte que coûte rompre la spirale du chômage qui, toujours plus menaçant, réapparaissait à intervalles réguliers. En proie à mille scrupules, Eugène dès cette époque n’eût pour rien au monde néanmoins dérogé à ses principes et montré de la déloyauté envers un concurrent ; mieux, il se serait fait brûler vif ou coupé en quatre plutôt que d’enlever sa chance à quiconque. Mais on comprend aisément qu’en agissant de la sorte, Eugène n’ait pas décroché la timbale et se soit offert une traversée du désert digne des préceptes moraux auxquels il s’était senti tenu de subordonner ses actes.
Entre tant d’expériences malheureuses, l’une s’était révélée on ne peut plus cuisante. Le responsable d’un organisme de formation - je vous laisse deviner lequel ! – qui en une année venait déjà d’épuiser trois comptables, eut, allez savoir pourquoi, l’extrême mauvais goût de recruter Eugène. Terrible face à face : d’un côté, un homme droit, dénué d’arrière-pensées et attaché à des valeurs fondées sur un vieux fond d’humanisme ; de l’autre, une personne sans foi ni loi, à l’âme retorse et perverse. Ajoutez à cela une relation de travail par essence inégale dans laquelle le second dispose d’avantages que le premier n’est pas en mesure de lui disputer. Bref, sous de si favorables auspices, la méthode Loulou allait ici faire d’autant plus merveille qu’elle pouvait à loisir exercer ses ravages. Appliquée à Eugène dont les pensées étaient à cent lieues de subodorer la malignité de celles de son employeur, les résultats qu’elle obtint dépassèrent même toutes les espérances. D’abord endormi par des propos amènes où se glissaient en souriant quelques traits perfides, Eugène aux trois quarts ébahi vit peu à peu fondre sur lui des flèches empoisonnées contre quoi rien ne l’avait préparé et, dans son inaptitude à saisir les vrais motifs de cette attaque en règle, ce dernier d’une voix presque blanche, se bornait juste à répéter : «mais monsieur… mais monsieur…».    Ne sachant toujours pas où Monsieur Loulou voulait en venir ou connaissant trop peut-être son incapacité à résister longtemps à des arguments dictés par la seule volonté de nuire, Eugène, nous le devinons, ne mit guère de temps pour jeter l’éponge et envisager son départ de façon précipitée.
Devant l’arbitraire érigé en mode de gestion, un individu normalement constitué réagit de diverses manières qui sont chaque fois l’expression de son tempérament ou de sa personnalité. Il n’est ainsi nullement exclu, à mesure que l’étau se resserre, que poussé à bout, celui-ci par exemple se livre à des gesticulations désespérées, que celui-là beaucoup plus maître de lui-même, adopte contre Monsieur Loulou une ligne de défense habile et vigoureuse, que celle-ci après quelque violent accès de colère, tourne immédiatement casaque ou que celle-là aussitôt fasse le jeu de l’adversaire en fondant tout à coup en larmes. Eugène, quant à lui, jugea que certaine défaite valait toutes les victoires. A ses yeux, il devint clair comme le jour que face à la vilenie n’existait d’autre réponse que le silence. Riposter au mal par le mal lui parut non pas impossible mais contraire aux convenances. L’unique enseignement qu’il tira de cet épisode à la fois sot et douloureux dépassait à vrai dire sa personne et ne laissait pas malheureusement d’avoir une portée bien plus générale. Car ce qu’Eugène, pris de vertige, venait justement d’entrevoir, c’était la somme incroyable de nouvelles souffrances que ce bon Monsieur Loulou réservait à ses nombreux successeurs. L’infâme personnage, âgé de quarante ans à peine, jouissait d’un temps considérable pour exercer sa coupable industrie. Demain, dans trois mois, dans un an, dans vingt ans peut-être, combien d’innocents allaient tomber entre ses mains ! Si parmi eux bien entendu, aucun ne soupçonnait à cette heure quelque danger que ce fût, aucun non plus ne trouverait plus tard les moyens de s’y soustraire.
Monsieur Loulou, lui, restait aux aguets, confiant en son flair et en sa bonne étoile. Il savait que le développement du chômage constituait son meilleur allié et que, plusieurs fois par semaine, un être aux abois se voyait contraint de lui quémander une place. On l’aurait fort surpris en le taxant de délinquant social. Et pourtant nul qualificatif ne semblait à Eugène plus approprié. Après tout, au nombre des individus nuisibles à la société que l’Etat à l’ordinaire ne se prive pas d’interpeller, aurait pu facilement être rangé Monsieur Loulou si l’on avait seulement voulu mesurer l’ampleur du gâchis humain et des préjudices moraux dont il s’était montré de tant de façons l’artisan scrupuleux. A côté de lui, un escroc de bas étage eût même en comparaison donné le sentiment d’accomplir des délits mineurs quoique ses choquants écarts de conduite l’eussent mené tout droit en prison.
Or le malfaisant directeur n’a rien à craindre de l’avenir et peut prospérer à sa guise ; personne ne viendra lui chercher des poux, ni après-demain, ni jamais, et n’importe comment, le monde économique sait accueillir à bras ouverts tous les petits Loulou de la terre. 
Revenons à la situation actuelle d’Eugène. Les efforts quotidiens consentis, année après année, l’ont conduit des berges de l’espoir aux rivages de l’anéantissement. Honnie ou tolérée selon les circonstances par une machine étrangère à elle, sa probité aujourd’hui lui fait un peu l’effet d’une mauvaise blague provoquant les sourires et les quolibets. C’est avec un mélange de révolte et de stupeur qu’il entend quelquefois les médias se repaître de mots aussi creux que l’éthique professionnelle, l’esprit d’entreprise, la démarche qualité. De qui se moque-t-on au juste ? A-t-il au moins quelque chose à attendre de ces organisations déshumanisées où tant de vies sont sacrifiées sur l'autel de l’arbitraire, où du gaspillage de tant d’énergies naissent autant de malheurs que de «progrès matériel», où le niveau de la majorité des salaires est loin de vous transporter au ciel et où une existence laborieuse de quatre décennies ne vaut même pas un coup heureux à la bourse. Ah ! il est beau en effet ! le monde du travail ! Ils sont beaux ! les contes à dormir debout entendus depuis l’école ! Elles sont belles ! les carrières promises ! Belles ! les idées généreuses brandies à qui mieux mieux ! Belles ! les vocations parties en fumée ! Outre qu’il se voit déjà rongé par tous les bouts, l’ultime carré des satisfaits qui, de ci, de là se compose de tel boucher épanoui devant son étal, de tel menuisier heureux devant son établi, de tel professeur béat devant ses élèves, fait maintenant figure d’îlot de résistance au milieu de l’océan des déçus, des aigris et des exploités. Après y avoir ajouté pour la bonne bouche un vrai ramassis de planqués notoires, il ne reste guère qu’à se mettre «sous la dent» la famille des tarés, des pervers et des ambitieux afin que le tableau lui-même soit enfin complet.
Seigneur ! Qu’est venu faire Eugène dans cette galère ? Plus il en inspecte les recoins et plus celui-ci jette un regard sans complaisance sur un univers à peine moins absurde qu’une armée marchant sur la tête. Et encore si les choses s’arrêtaient là. Mais non, c’eût été trop facile ! Le comble de l’absurdité, c’est que ce même univers se targue d’être raisonnable et que, dans son amour vertigineux de la rationalité, il rende plus irrationnelles que jamais les décisions prises en son sein. Perdre sa vie à la gagner, voilà ce qu’Eugène soudain ne supporte plus. Voilà ce que les progrès de sa conscience l’amènent à rejeter. Tout à coup il lui est devenu impossible d’endosser plus longtemps les obligations de sa charge, de se faire violence une journée de plus, voire de s’imposer un rôle dont rien à cette heure ne justifie le bien-fondé. Et comme s’il avait jusque-là perdu assez de temps, Eugène prend en un éclair la folle initiative de renoncer à son emploi, d’envoyer tout bonnement promener ses collègues, d’abandonner là son aimable chef de service puis, sans demander son reste, de prendre aussitôt le large.
La coupe est pleine désormais. Ni ici, ni ailleurs, une société ne l’embauchera. Eugène préfère manger de la vache enragée plutôt que de franchir à nouveau le seuil d’une entreprise. La révolte chez lui est brusquement trop forte. «Jamais plus ! jamais plus ! jamais plus !»
Mais a-t-il complètement perdu la tête ? Comment va-t-il joindre les deux bouts ? Et quand l’argent viendra bientôt à manquer, le comptable affichera-t-il un bilan aussi glorieux ? Il n’est pas certain en outre que l’inscription au RMI, si plus tard Eugène est forcé de s’y résoudre, emporte vraiment son adhésion. Passer pour un assisté n’a rien de recommandable et ne mène pas très loin.
Qu’importe ! Son choix se veut irrévocable. Malgré la peur, malgré les dangers, malgré la pression sociale, Eugène prend l’engagement de tenir bon.
Pourquoi d’ailleurs, jointes à un emprunt bancaire, les modestes économies réalisées en quinze ans d’activité ne trouveraient-elles pas à s’employer utilement ? Comme il se sait adroit de ses mains, Eugène vient même à songer que l’artisanat d’art auquel il se fût volontiers adonné autrefois en l’absence du veto familial et du refus obstiné d’un conseiller d’orientation, pourrait bien des années plus tard, constituer encore un débouché honorable. Alors il sent de nouveau s’agiter au fond de son âme un ancien désir maintes fois cadenassé par la stupidité des gens. Il retrouve, intact et neuf, l’élan qui le poussait vers ce magnifique métier. Au bout de ses doigts amollis au contact du papier, il éprouve je ne sais quelle émotion sous l’empire de laquelle le passé ressurgit avec une force irrésistible. A mesure que le temps s’abolit, des sensations lointaines à demi oubliées font tressaillir ses mains d’une joie inaccoutumée. Dans son esprit flamboient cent espérances nouvelles, et la vision d’un avenir plus beau chasse à jamais les ombres d’hier.
Eugène enfin a trouvé sa voie.
 



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Published by Thierry CABOT
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Thierry CABOT dans Inclassable.
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