Le premier jour du reste de ma vie

Le premier jour du reste de sa vie.
2 hrs28 : Elle n’arrive pas à détacher les yeux du réveil posé à côté d’elle sur la table de nuit. Elle se tourne et se retourne, s’emmêlant dans sa chemise de nuit, tantôt suffocant et ne supportant plus le contact du drap, tantôt grelottant et cherchant dans le noir la chaleur de la couverture bleue sous laquelle elle se cachait, il y a si longtemps, quand elle croyait entendre des monstres dans sa chambre.
2hrs40 : Ce lit qu’elle avait cru immense lui semble désormais tout petit et à chacun de ses  mouvements, elle craint de s’effondrer au sol.
2hrs49 : Même dans l’obscurité la plus totale, elle connaît chaque objet : le bureau sur lequel elle avait fait ses devoirs, rempli des pages de cahier, couchant sur le papier ses angoisses d’adolescente, sur lequel aussi, elle avait écrit ses premiers mots d’amour ; la petite bibliothèque que son père lui avait construite et où elle avait déposé les objets si précieux qui lui semblent maintenant ridicules, sa première étoile, la petite tour Eiffel de son voyage scolaire à Paris, les livres qu’elle avait dévorés et dans lesquels elle avait cru découvrir la vie et même son âme.
2hrs 56 : Rien n’a changé. Ses parents n’ont touché à rien, comme s’ils avaient tout ce temps attendu son retour. Elle s’y sent désormais comme dans un mausolée, presque enterrée vivante. Toutefois, elle avait voulu y revenir, une dernière fois, comme pour en finir à jamais avec les douceurs de l’enfance, et, tout particulièrement ce soir.
3hrs08 : Elle fixe sans la voir la longue robe de dentelle blanche qui pend le long de la porte et cache le poster de la statue de la Liberté. Elle avait tant rêvé y aller. Quel symbole ! Ces quelques mètres de tissu vont dans quelques heures lui ravir à jamais sa liberté. Pire, elle l’a voulu, a tout organisé mais a l’impression à cet instant, d’être un condamné qui pose lui-même la tête sur l’échafaud.
3hrs14 : Les images de son enfance défilent à toute allure dans sa tête ; ses rentrées scolaires, ses meilleures amies, ses anniversaires.
3hrs32 : 16 ans : l’été dans le Sud, le soleil sur sa peau, ce garçon tout timide à l’accent chantant qui avait fait battre son cœur.
3hrs45 : Paris, enfin, la fac, les bistrots, les copains, le monde à ses pieds et, elle, pourtant, si pressée, rejetant d’un revers de la main les conseils de sa mère et ses « Tu as la vie devant toi ! »
4hrs00 : Cette rencontre, il y a quelques mois et une vérité qui s’impose. L’envie de lui et d’être à lui pour la vie.
4hrs15 : Ridicule ! Romanesque ! Mortifère ! Toute la vie ? Mais quelle vie ? Elle a à peine commencé la sienne. Là, derrière la porte de sa chambre, un monde inconnu l’attend.

smjfalco dans Inclassable.
- 155 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.