Le tragique

Le tragique
«La maladie de l’âme vient de ce que nous avons un                      corps » J.PIGEAULT 
 
« Le comique étant l’intuition de l’absurde, il semble plus désespérant que le tragique »  Eugène IONESCO   «  Il faut tout prendre  au sérieux, rien au tragique »  A. THIERS
 
Je me reconnais proche de la croyance profonde du peule roumain , sel'on laquelle la création et le péché sont une seule et même chose. Dans une grande part de la culture balkanique, la création n’a cessé d’être mise en accusation . que-ce que la tragédie grecque sinon la plainte constante du choeur , c’est – à dire du peuple, à propos du destin ? Dyonisos, du reste  venait   de Thrace.[1](CIORAN in oeuvres complètes dans glossaires,1972 p 1758, édition Quarto Gallimard, PARIS 1995.)
 
«La tragédie en reprenant la définition de son essence même, qui découle de ce que avons dit, est donc l’imitation « mimesis » d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue en un langage relevé d’assaisonnements dont chaque espèce est utilisée séparément sel'on les parties de l’œuvre ;c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et la craint, accomplit la «catharsis » des émotions de ce genre .par « langage relevé d’assaisonnements, j’entends celui qui comporte rythme,mélodie et chant, et par « espèces utilisées séparément « le fait que certaines parties ne sont exécutées qu’en mètres, d’autres en revanches à l’aide du chant. » ( Aristote, Poétique, 1449 b 20-33)    
S’il est un genre par lequel l’homme se sait exister comme étant et en tant qu’espèce, « species », c’est le genre tragique qui au demeurant nous laisse dans l’expectative. S’il est question de prendre des sources dans la tragédie comme sens inépuisable d’exemplarité nous tomberons dans l’illusion. Toutefois, entre les anciens et les modernes, nous nous attarderons sur ce qui constitue l’essence du tragique à travers cette longue tirade d’HAMLET, dans la Tempête  avec ce célèbre passage : « …être ou ne pas être… ». Cette alternative existentielle voire existential, ne peut être réduite qu’a un ou bien …ou bien, elle est nécessairement complétée par un « et/ou ». On accepte dés lors à la fois la contradiction d’être et de ne pas être indiquant en cela notre finitude, et métaphysiquement une conception duale de la temporaneïté : temps linéaire- voire  suspendu en « esthétique », et cyclique avec l’intégration d’un éternel retour. Le tragique s’assume en tant que tel énigmatique ; traumatisme originel, quel qu’il soit  nous permettant de découvrir son moi, sa liberté évanescente, sa mort possible, sa faute et sa propre culpabilité – responsabilité, les premiers élans mélancolique, ou vague à l’âme, etc.
  
  Le tragique dans sa forme esthétique originelle, sur la scène du théatron,  par l’intermédiaire de la situation et de l’action des caractère tout à la fois : Exultation et exhortation des passions, exaspération des sentiments ? C’est le héros face au destin, au choix assumé de la faute tragique, et la responsabilité incarnée des conséquences à venir, la confrontation au mal, au dieu, à soi-même comme un autre. Ne peut-on pas hypostasier, le fait de l’émergence de la conscience comme subjectivité moderne, ou plus prosaïquement les prémices de la construction du mythe de l’intériorité ?
 
            Le tragique, c’est aussi ce par quoi le traumatisme, le choc bouscule l’équilibre de la psyché. On est tenté d’osciller entre une interprétation  pragmatique d’Aristote et de la purgation de l’âme chercher la sagesse tragique agrémenté de la rupture nieztchéenne et l’interprétation kierkegaardienne pour qui le tragique ancien et moderne ne se distingue que par cette découverte dans l’âme de la modernité de la mélancolie et de l’angoisse tragique de notre finitude.  

I /Le tragique de la poétique

                 S’il y a un début à controverse c’est bien sur ce passage de la poétique d’Aristote, sur la tragédie, et la définition qu’il en donne.[2] On ne saurait dépasser cette aporie entre vérité et fausseté de cette dernière, si l’on n’essaie pas d’inscrire cette question en essayant d’en comprendre son essence même, l’objet d’imitation le ce sans quoi il n’y aurait pas de tragédie : le tragique.  En effet, pour comprendre l’art (poeïsis) de « l’être produit » - ici  la tragédie comme imitation (mimésis) de « l’être naturel » - là le tragique, nous devons dans un premier abord renvoyer ce texte à la pensée aristotélicienne dans son ensemble et notamment la relier  à la Rhétorique, la Métaphysique et les Analytiques.[3]  
En effet, sel'on les distinctions du Stagirite, la rhétorique est ce qui s’occupe de ce qui est (le langage), la poétique traite de ce qui n’est pas et ce qui pourrait être (mimésis). Ainsi l’esthétique est la mise en forme de l’alternative. Elle crée une vision propre : elle est la métaphore qui se sait telle tout en s’ignorant ». Autrement dit le propre de l’art (poeïsis) est de produire l’énigmatique : stupeur, admiration, étonnement. C’est en s’accrochant à cette interprétation, écartant en exégèse l’excès d’importance accordé aux termes mimésis, « katarsis », et « armatia » que nous pouvons chercher le lieu du tragique. Ces trois termes imitation - purgation - faute ont également une connotation éthique ( de surcroît « cathartique ») qui n’a pas permis d’en saisir proprement le sens, un galvaudage inhérent voire les méfaits d’une transvaluation  bien malheureuse.
Toutefois en prenant appui sur des études récentes on peut éclaircir le propos d’une par sur l’imitation,[4] celle- ci se décline sous trois formes ontologiques en ce qui concerne l’œuvre poétique :  
- imitation d’un objet,
- imitation par certains moyens,
- imitation d’une certaine manière
Comment dés lors déterminer les critères concernant à l’une de ces trois modalités de l’imitation ? Les 3 premiers chapitres de la Poétique l’explicite, sel'on le commentateur sur lequel nous nous appuyons et ce en vertus de quoi nous montrerons la relation de quiddité entre tragique et mélancolie.
 
Aristote écrit « il semble que la poétique dans son ensemble doit son origine à deux causes toutes deux naturelles. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dés leurs enfance et tous les hommes prennent plaisirs aux produits de l’imitation. » ? Toute œuvre poétique est une imitation réalisant le plaisir qui lui est propre.  Cette relation dynamique s’appuie sur l’ontologie - genre et espèce (génésis), puissance et en acte. Ainsi le plaisir propre à la tragédie est désigné par la crainte et la pitié, suscité par l’imitation de l’action, accomplit par la katharsis.[5] Dés lors la finalité de la tragédie, son télos, c’est l’effet de la mimesis tragique qui est lié au plaisir propre à sa forme. Elle imite un changement d’état (du bonheur au malheur,etc.) et celui-ci est dans l’action et non dans les caractères. Cette finalité met en valeur le mythe (muthos) le récit. Lequel  nécessite la reconnaissance (anagnorisis) un changement de l’ignorance à la connaissance, la péripétie (un changement des événements en cours, et le pathos une action qui fait périr ou souffrir. La tragédie se subdivise en 6 parties et métaphoriquement les normes de grandeur d’un poème doivent être comme celles d’un corps, si l’on en retranche l’une d’entre elle le tout en est ébranlé. L’intérêt de la poétique d’Aristote est d’y voire non pas une énigme mais l’expression d’un système de la pensée grecque, d’interpréter ce passage comme exemplifiant sa méthode de raisonnement (empiriste) articulé à son ontologie et sa métaphysique : entéléchie du mouvement et des êtres et la métempshychose (sagesse tragique).
 
Le tragique dés lors ne peut-il s’entendre comme l’acte ultime de Démocrite se crevant les yeux, car il avait suffisamment de lucidité pour n’avoir plus besoin de voir car le tragique pour lui est une éthique  de la joie.
  II De la tragédie d’être né au monde : l’angoisse tragique ou de la mélancolie d’avoir un corps qui pense
 
Sören KIERKEGAARD écrit  [6]» : « je n’aurais pas grand chose à objecter à quelqu’un qui dirait que le tragique reste toujours le tragique , puisque tout développement dans le temps se trouve au-dedans de ce que la notion circonscrit » (…). Et parlant d’Aristote et faisant référence à ce célèbre passage de « La poétique » -que nous aborderons plus avant  qui définit la tragédie et le rôle de la catharsis, le danois ajoute « les esthéticiens reviennent toujours aux définitions établies par Aristote, adhèrent aux exigences qu’il avait pour le tragique et considèrent ses définitions comme adéquates ; ce doit être un avertissement d’autant plus frappant que chacun de nous n’est pas sans éprouver par ailleurs une certaine mélancolie à constater que malgré tous les changements subis par le monde , l’idée tragique n’a pas varié dan son ensemble de même que pleurer reste toujours aussi naturel à l’homme. »  
 
Il va de soi que de la comédie au tragique il n’y qu’un pas. La voix est tragique, le rire n’en est –il pas tout autant ? La règle immuable de la comédie - provoquer le rire – comporte un grands nombre de variations , liées à la notion de comique dans la conscience universelle , sans toutefois pousser les différences jusqu’au point où leurs conséquences somatiques feraient  se manifester le rire par des pleurs. N’en va-t-il de même du tragique ?
 
Dés  lors l’approche envisagée est de constater que l’époque moderne et la sphère de l’existence - sel'on KIERKEGAARD – c’est celle de l’isolement : « auprès de cette époque de la grecque la nôtre a une particularité , c’est d’être plus mélancolique et, par conséquent plus profondément désespérée » celle-ci est assez mélancolique  pour ne pas ignorer ce qui a de l’importance la responsabilité. »
La différence caractérisant le tragique ancien du moderne reposant sur cette non thématisation de la subjectivité réfléchie. Laquelle invite à penser la responsabilité et la solitude, à l’orée de l’apparition du Christ, tragédie, portant les péchés du monde entier. La faute originelle et la faute tragique. L’ « amartia » aristotélicienne (faute de jugement). Mais ce qui différencie la tragique ancien du moderne repose sur ce que dans le tragique antique l’action ne résulte pas uniquement du caractère - (mais l’action) - et n’est pas assez subjectivement réfléchie, mais possède en elle-même une part relative de souffrance. Raison pour laquelle ne fut pas développé le dialogue à un degré de réflexion tel que tout s’y confondent. Le monologue et le chœur possèdent en leurs intimité les motifs discrets du dialogue. L’action dans la tragédie antique possède un motif épique elle est événement autant qu’action. Ainsi la chute du héros n’est pas seulement une conséquence de son action, elle est en même temps une souffrance, tandis dans la modernité la chute du héros n’est pas à vrai dire souffrance, mais action. (…) Ce qui prédomine de nos jours c’est donc au fond situation et caractère. C’est pour cette raison que situation et réplique suffisent à épuiser le tragique , parce qu’en somme absolument rien ne reste de ce qui est spontané. » (p 112). C’est là que se constitue la diversité de la faute tragique (Hamartia) qui tout autant que l’action est l’intermédiaire entre l’acte et la souffrance. C’est là que se trouve le choc tragique.
 
« Par contre plus la subjectivité devient réfléchie, plus on voit l’individu, d’une manière pélagienne, livré seul à lui-même, plus la faute devient éthique. Le tragique se trouve entre ces deux extrêmes. Le vrai délit tragique se trouve dans cette innocence à double face (Faust, Don juan, Hamlet, etc.). »
 
« Le tragique contient une mélancolie et une vertu curative qu’en vérité on ne doit pas dédaigner ; tout en voulant se gagner soi-même de cette manière miraculeuse que notre époque essaie de faire sienne, on se  perd soi-même et on devient comique. Aussi original que soit chaque individu, il est pourtant enfant de Dieu, de son temps de sa nation, de sa famille de ses amis ; c’est seulement en cela qu’il possède sa vérité  et si dans toute cette relativité il veut être absolu, il devient ridicule. (…) Si par contre il abandonne cette prétention et accepte de n’être que relatif, il possède eo ipso le tragique, même  s’il est l’individu le plus heureux, oui je dirais même que ce n’est que lorsqu’il possède le tragique que l’individu est heureux. »
 
« Le tragique détient en soi une douceur infinie ; à vrai dire , il est à la vie humaine, au point de vue esthétique, ce que sont par ailleurs la grâce et la miséricorde divine, il est même plus doux, et c’est pourquoi je dirai : c’est un amour maternel qui apaise l’inquiet. »
 
L’ataraxie, la sagesse tragique se posent et s’impose. Toutefois ce qui différencie F. NIETZCHE du Danois repose en ce que la modernité veuille rendre l’individu responsable de tout.  Annonçant par là, ce par quoi le tragique moderne se définit : l’angoisse. Ce texte est prépondérant en ce sens qu’accolé à l’interprétation nietzchéenne, il suffirait de passer au tamis de la raison les distinctions opérées par ces deux penseurs, lesquels souffraient du père
 
 
 
III /Anatomie de la Mélancolie  ou vivisection du tragique
 
  Robert  BURTON, dans sa somme, « anatomie de la mélancolie » nous invite à méditer ironiquement : « j’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie  (…) rien n’est pire que l’oisiveté contre cette bile noire, ce mal anglais qu’est la mélancolie. » Je n’étais pas peu affligé par cette maladie , la mélancolie, ma maîtresse, mon Egérie, ou malus Genius ».[7] [hr][1] On peut tout autant rappeler que DEMOCRITE, connu comme la première figure du mélancolique finit sa vie  en THRACE. [2] «La tragédie en reprenant la définition de son essence même, qui découle de ce que avons dit, est donc l’imitation « mimesis » d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue en un langage relevé d’assaisonnements dont chaque espèce est utilisée séparément sel'on les parties de l’œuvre ;c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et la craint, accomplit la «catharsis » des émotions de ce genre .par « langage relevé d’assaisonnements, j’entends celui qui comporte rythme,mélodie et chant, et par « espèces utilisées séparément « le fait que certaines parties ne sont exécutées qu’en mètres, d’autres en revanches à l’aide du chant. » ( Aristote, Poétique, 1449 b 20-33) [3]  Revue Kairos, numéro 9, presse universitaire du Mirail,  février 1997, Toulouse . ARTICLE  « LAPOETIQUE D’ARISTOTE » de Hermina HAEFLIGER (p 97 –119) [4] Pour une analyse plus philologique  ibidem p 106 –108. [5] Ibidem p 110-111 [6] Sören KIERKEGAARD, dans Ou bien… Ou bien ou L’alternative écrit page 109, [6]dans « le reflet du tragique ancien sur le tragique moderne »  collection TEL, Paris [7] R. BURTON , Anatomie de la mélancolie, p73 édition Gallimard 2005, PARIS nouvelle traduction Giséle VENET. Edition  première 1621 londres.

Fabien Rogier dans Inclassable.
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