L'enfer des tranchées.

Tonne les canons de feu, haut le drapeau tricolore, tu tiendras.

J'avance entre les trous boueux, les cadavres et les rats, les balles sifflent autour de moi, mais j'avance toujours, j'avance, même si mes compagnons d'armes tombent fauchés par la puissante mitrailleuse allemande.

J'ai juste le temps de poser un regard furtif sur leurs corps déchiquetés et inertes, comme un dernier adieu, que déjà un capitaine hurle ses ordres, avancez, avancez, un pistolet à la main, pour abattre tout déserteur.

J'avance donc tel un automate...

Dans la tranchée allemande, je me précipite, lance mes grenades de mort, des cris terribles sortent des entrailles de la terre, corps méconnaissables s'offrent à mon regard désabusé.

De jeunes soldats allemands de 18 ans à peine, viennent vers moi, les mains levées, le regard terrorisé, jeunes victimes de la folie des hommes, victimes innocentes, ne faisant comme moi que leur devoir de soldat.

Dans les barbelés, quand une trêve se décide entre officiers, nous dégageons nos morts enchevêtrés, puants, à moitié dévorés par les rats et les corbeaux, prenant les plaques d'identification.

Je vomis devant ce spectacle digne des plus sombres enfers.

Les pieds dans la boue glacée et collante, couvert de poux, j'essaye d'oublier l'inoubliable, j'essaye de sourire à mon capitaine, pantalon rouge, pistolet à la main. Bon travail les gars, double ration d'alcool, nous dit-il.

Bon travail, bonne boucherie, nous sommes partis à trois cent hommes, pour revenir  à moins de cent, juste pour essayer de gagner 30 mètres. Le mètre ici se paye à coup de litre de sang. J'allume ma pipe, essaie de penser à autre chose entre les coups de canons et les râles des mourants.

Guerre de la honte, barbarie sans nom, entres mines, lance flammes et gaz moutarde, pilonnements 
incessants où chaque minute de vie est un miracle.

Tonne le canon, cratères se font et se défont, projetant parfois des restes de cadavres. Partout la désolation, plus un arbre, plus de chants d'oiseaux, les pieds dans l'urine, les excréments parfois, je prépare une autre pipe, relie la lettre de ma pauvre mère, seule au magasin. Je n'ai pas de nouvelles de mon père parti également aux chemins des dames.

A l'arrière, dans les tentes de toile, nous entendons les cris des hommes amputés à la chaîne, dans une hygiène désastreuse.

Toute cette jeunesse sacrifiée, pendant que nos généraux dans les châteaux réquisitionnés, jouent au billard, un verre de cognac à la main.

Sur une carte d'état major, ils commentent : la côte 268 doit être prise, peut importe le prix à payer.

Le jeune sergent, que je suis à perdu son illusion d'une guerre brève, sa joie de vivre, son optimiste, il vieillit bien trop vite, à la vue des horreurs de tous les jours, à la vue de ces soldats partant sur des brancards , ses gueules cassées, défigurés, agonisants, sans jambes ou sans bras. La mort déjà dans le
regard en sursis, qui ne voit plus que l'indicible carnage, n'entend plus que les mourants réclamants leurs mères ou leurs enfants.

Le lendemain, après une nuit à surveiller les cadavres entassés dans un coin de la tranchée, contre les attaques de rats, et après un café à peine chaud, quelques biscuits durs, notre officier réglant sa montre;, nous annonce une nouvelle charge pour dix heures du matin.

Juste le temps d'écrire un mot à la famille, au cas ou, personne ne parle, chacun se perdant déjà dans des pensées morbides.

En rangs serrés derrière notre officier, face aux échelles de bois, j'attends, presque indifférent le coup de sifflet, ayant pris, quelques minutes plus tôt, une verre d'alcool versé par notre adjudant, histoire de nous donner du courage.

Au coup de sifflet, nous nous élançons sous la mitraille et les obus, courageux sacrifiés, ombres de la mort.

Combien reviendront de cette assaut, de ce suicide collectif, peu sans doute...

J'appris plus tard, qu'un jeune de 19 ans, fut abattu par un officier, pour avoir fait demi tour devant l'ennemi, effrayé d'avoir reçu en plein visage, les boyaux d'un soldat ayant sauté sur une mine.

Je sus alors que mes yeux ne verraient jamais plu l'humanité de la même manière, je sus que mon sourire de la vie, ne saura jamais plus sincère.

Comment pourraient-t-ils oublier, ces rescapés de l'enfer...

A la sortie du train, lors de sa permission, quand il vit sa mère pleurer, il s'écroula en larmes dans ses bras, des larmes empreintes de celles de ces jeunes compagnons tombés au combat, de ceux abandonnés entre deux lignes, agonisants des heures entières, des jours parfois, réclamant inlassablement leurs chères mamans.

Ce soldat était mon grand père, et même s'il n'en parlait jamais, je n'ai jamais vu briller un vrai bonheur dans ses yeux, son innocence à été volée à tout jamais. 

Repose en paix, cher grand père.

PS/ Tout ce qui est raconté dans ce texte difficile est véridique, j'ai retrouvé lors d'un déménagement, ses carnets, où il relatait ses journées, ses angoisses. Je ne peux relire ses carnets, sans sentir en moi, ses larmes imprimées à jamais dans ces carnets. Ses dernières paroles sur son lit de mort, furent, ne restait pas là, ça va sauter, il est inutile d'en dire plus.

Marc de st Point.

Marc de St Point dans Inclassable.
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