L’engagement enragé - pièce de théâtre

L’engagement enragé

Dans une chambre d’hôtel, Pierre Leloup vit reclus du monde qui l’entoure. Face à la fenêtre, il se tient debout, regardant la vie qui fourmille dans la cité, à contrebas. Une ombre, son ombre joue de ses frayeurs, comme des milliers de pensées répondant à lui-même. Aux murs, des miroirs reflètent et projettent son visage, répondant à ses questionnements existentiels.

Premier acte

Les personnages:
Pierre Leloup – écrivain cinquantenaire
Les miroirs – reflets de sa propre conscience
L’ombre – le côté obscur
Le téléphone – Vous avez un message, répondeur d’une vie extérieure

Un décor d’une chambre. Au milieu, une table avec un ordinateur portable et un téléphone. Debout, l’Écrivain regarde, absent, par la fenêtre. A sa droite, le lit. De chaque côté, les miroirs reflètent sa propre image qui devient conscience. De temps en temps, les reflets se retournent et contemplent l’écrivain qui ne sourcille pas. A contre champs, l’ombre tourne selon la projection de la lumière extérieure et intérieure et semble lui faire des signes pour entamer la discussion.

Miroir de gauche: Ce monde est agonisant? Penses-tu écrire sur les dernières heures annoncées ? Et qui lira ta nouvelle !

L’Écrivain (étonné): Je contemple ce que fut la vie dans cette cité. Je ne m’étonne plus de rien, même pas de toi. Tout est dans mon esprit. Evidemment, certains parleront de folie, n’est-ce pas ? Je n’ai aucune pitié pour moi, si tu savais. Tant d’horreurs m’assaillent de leurs images.

Miroir de droite (se retournant et faisant face à l’écrivain): Pourquoi lui réponds-tu alors ?

L’Écrivain(haussant les épaules): Il faut bien que le silence des heures soit brisé par la parole. Et puis, après tout, autant s’occuper dans sa propre folie.

Le téléphone (vibre puis sonne):
Vous êtes bien sur le répondeur de Pierre Leloup, je suis actuellement occupé, mais laissez votre message après le bip sonore… (BIP). Pierre, c’est ton éditeur ! Où en es-tu avec ta nouvelle. Ça urge ! Rappelle-moi

Le miroir de gauche (autoritaire): Pourquoi n’as-tu pas décroché ! Tourner en rond en espérant obtenir la source d’une idée, d’un faisceau d’idée aidera-t-il à ta création ? Crois-tu que ce soit si facile d’ébaucher l’esquisse d’un concept ? Créer c’est vivre…

L’Écrivain (avec un geste de détachement): Je n’ai plus d’idée depuis longtemps, ce monde coure après sa perte. Plus personne ne lit de livres. Depuis la révolution informatique et d’internet, les gens passent leur temps à feuilleter des pages binaires. Ecrire pour qui, pour quoi ? Contre les hommes qui assassinent les talents de demain ! Quel combat devrais-je encore mener ?

L’ombre (songeuse) : Toute lutte mérite sa peine.

L’Écrivain (regarde ses pieds) : Toi qui me parles, alors que je t’écrase constamment tous les jours, tu penses vraiment que cela en vaut la peine ? J’ai cherché les idées à mettre en place. Bousculé les concepts de toute une vie pour changer le monde, Mais je ne suis pas Don Quichotte des temps modernes, je n’ai plus la force de me battre contre des moulins à vent – Mon temps est compté, la crise de la cinquantaine d’un être humain dépassé par son temps limité; Je ne supporte plus cette putain de vie !

Le miroir de gauche (baissant la tête) : Tu baisses les bras, sans regrets. Tu ne veux plus affronter ce monde. Qu’espères-tu ?

L’Écrivain (enjoué) : Une dernière lutte, juste une dernière lutte qui en vaut la peine. Partir avec les honneurs et pas avec les horreurs de la vie. Mais je ne trouve pas ce fil ténu pour cette lutte.

Le miroir de droite (despotique) : Alors, écris ! Ecris pour les enfants du Rwanda. Ecris pour Gaza, que sais-je encore, il y a tellement à écrire pour que la lutte soit belle.

L’Écrivain (avec un geste de renoncement) : Tu veux que je devienne le nouveau Bernard-Henri Lévy ? Le porte-drapeau d’un monde qui s’entretue ?

L’ombre (grandissant) : Oui, c’est une très bonne idée, l’étendard sanglant de toute une cause. (Haussant la voix tout en augmentant la projection de son ombre), L’écho de tout un peuple décimé et oppressé. Tu deviendras célèbre…

L’Écrivain (étourdie) : Mais je ne veux pas être célèbre, c’est là que le bât blesse. On pense toujours que l’écrivain écrit pour être célèbre. Mais, tout ce que je veux, c’est écrire sur les difficultés de la vie, l’oppression de l’Humanité par l’être humain. C’est tout ce qui compte à mes yeux.

Le miroir de gauche (troublé) : Tu m’émeus, vois-tu. Tu as la trame, il suffit de prendre un sujet et de s’y mettre.

L’Écrivain (étourdie) : S’y mettre ! Tu n’as que ces mots à la bouche, enfin au reflet de ta forme. Toi qui est si inerte, comment peux-tu me donner des leçons de vie ?

Le miroir de droite (voix suave) : N’aimerais-tu pas la reconnaissance de tes pairs ? Obtenir un prix comme certains journalistes obtiennent le prestigieux Pulitzer !

L’Écrivain (haussement d’épaules) : Mais je ne suis pas Pulitzer. Les prix m’ont toujours fait peur, obtenir un prix d’un jury c’est comme mourir et renaître tout à la fois. De la souffrance avant, pendant et après.

Le miroir de gauche (troublé) : Aveugle tu es né, aveugle tu mourras. Il faut se donner un but dans la vie. Un sens pour être l’espoir d’un nouveau monde. Ecrire comme tu le fais sans conviction, sans te donner comme un chirurgien redonne la vie au désespérée de la mort, alors tu ne seras qu’un scribouillard de plus qui jouait mal de sa vie.

L’Écrivain (il sourit) : C’est si facile pour toi, de prendre bonne conscience, de me renvoyer le reflet de moi-même avec une certaine envie d’auréole et de gloire. Toi, qui te caches à l’ombre de moi-même, tu restes planqué dans cette pièce, pendant que les projecteurs se portent sur moi.

Les deux miroirs (voix graves) : Nous sommes tes marionnettes qui ne veulent plus être muettes. Nous ne voulons plus te voir morfondre dans le néant d’un jeu d’écriture si terne. Et s’il le faut, nous couperons nos fils afin de nous libérer de ton cimetière à idées.

L’ombre (lugubre) : Ne les écoute pas, moi qui te suis à chaque pas, ne t’ai-je jamais porté de bons conseils. Ne vois-tu pas le jeu de ces deux perfides ? Ils veulent que tu te mettes à la lumière et brûler comme Icare pour mieux retomber dans l’oubli d’un public délaissant son auteur favori.

L’Écrivain (triste) : Je ne sais plus ! Folie ! Vous me troublez de vos voix discordantes. Les uns excitant mon égo, les autres me dévalorisant, et toi, l’ombre de moi-même qui reflète ce que je suis réellement, un raté, une merde ! Tu ne penses à rien pour moi, tu me suis, comme une traînée dans un vieux bar ripoux de Pigalle.

[à suivre]

Hubert-Tadéo Félizé dans Inclassable.
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