Les deux cousins. Conte Provençal

C’est une petite histoire que racontent encore les cigales au cœur de l’été, accrochées à leur tronc d’arbre, entre deux chants gorgés de soleil. Cabrediou, c’est que notre Provence fourmille (n’en déplaise à la cigale) de contes, légendes et récits. Et pourtant de mémoire de Lyristes rien d’aussi cocasse à se mettre entre les antennes ne s’est produit depuis l’an dix huit cent et tant.  Voyez plutôt !!
 
Le petit village de Creisset, perché tout en haut de la montagne de Lure où résonnent les vers de Giono par jour de grand mistral, bruit depuis quelques jours de paroles chuchotées et de rires étouffés.
Le bedeau après la messe est venu le dire au boulanger, qui entre deux fournées l’a répété à Baptistin le puisatier, qui aussitôt l’a raconté au maitre d’école et de bouche en oreille comme un air de fifre et de tambourin, la nouvelle est remontée jusqu’à monsieur le maire.
Bénezet et Antonin se sont fâchés !!
Imaginez deux vieux garçons, l’un aussi sec que l’autre est rond, des barbes de trois jours, jaunes et rêches comme du chiendent, des casquettes raidies par la crasse, qui cachent des yeux enfoncés et noirs. Des cousins germains, qui s’entendent comme larrons en foire ; à la braconne l’un pêche à la main, quand l’autre fait le gué, à la coinchée ils se partagent les pantomimes  pour cacher leurs tricheries et au comptoir du petit bistrot, ils chopinent de concert, comme deux alambics de cuivre attaqués par le vert de gris.
Avec ça, toujours courant la colline après la sarriette et le serpolet, qui parfument si bien le civet de lièvre et à renifler, tels des cochons truffier, le diamant noir dans les bois de châtaigner. Double Patte et Patachon je vous dis !!
Et voila ces deux compères, qui ne se parlent plus, changent de trottoir et évitent jusqu’à leurs ombres, quand ils se croisent. Monsieur le curé, le saint homme, a bien essayé de les réconcilier, mais peine perdue et on pourrait tuer un âne à coup de figues molles, avant que ces deux rustres veuillent bien se serrer la main.                                                                                                                                                                                                                                                                    C’est que l’affaire est d’importance et ravive une vieille querelle. Leurs deux familles se disputent depuis toujours, le titre honorifique de meilleurs paysans du plateau du Contadour. Quand l’une récolte cinq cent kilos de pommes de terre, l’autre en ramasse une tonne, si le picrate de Bénezet titre onze degrés, celui d’Antonin aussitôt en fait treize, et les oliviers sont plus beaux chez l’un que chez l’autre et les pommiers produisent plus
chez l’autre que chez l’un.  Il y a bien une bonne part d’exagération dans tout ça, mais comme elle vient d’aussi loin que le râtelier du trisaïeul, tout le monde en rit sans malice et retourne à ses affaires.
Mais on sentait bien depuis quelques temps, qu’entre les deux cousins le mistral franc et sans détour de leur amitié,  se transformait en une bise froide et aigrelette.
 
 
Ce matin là, à l’heure où le soleil cligne des yeux derrière la colline, juste à la croisée des chemins du Vieux Bras d’Asse et de Peyresc,  à l’endroit où la patache à toujours du mal à passer, les deux cousins se rencontrent.
 
-       Adieu  Bénezet où tu vas de si bon matin ?
-       Adieu  Antonin et toi qu’est ce que tu fais debout de si bonne heure ?
-       Et peut-être que je te surveille !! Je te trouve un air de conspirateur.
-       Qué  conspirateur, je vais sur le plateau, au champ de l’Olivette.
Et puis ça te regarde ?
-       Et peut-être un peu, parce que mon champ est à coté du tien et j’aimerais pas que tu débordes.
-       Qu’est ce que tu veux que j’y fasse dans ton champ, où il y a que des pissenlits qui poussent.  Sur le mien, je vais planter deux hectares de radis.
-       Deux hectares de radis !! Tu es fada mon pauvre Bénezet, dans ton champ il y a plus de cailloux que de puces sur un chien. Et puis, comment tu veux que ça vienne du radis, là haut en plein vent.
-       Tu n’es qu’un jaloux Antonin, retourne dans ton potager tirer sur les pampres de tes poireaux pour les faire  pousser plus vite, et laisse faire ceux qui savent.
 
Antonin rentre sa colère et s’en retourne au village en rouméguant.
-       Je t’en foutrais deux hectares de radis, il faudrait tout le canal du midi pour que ça pousse sur son pierrier. C’est encore une de ses galéjades, pour faire semblant qu’il est mieux que tout le monde. Attend que tu descendes de ton désert, je t’en dois une. 
 
Il faut vous dire qu’Antonin est fier comme Artaban de son potager, il y cultive, à grand renfort du fumier que lui donne son cheval Pompon, des courges immenses, des pommes d’amour qui rendraient jaloux Cupidon, des aubergines luisantes et violettes comme l’aurore, des romaines et des sucrines épanouies comme des roses. Tout ce peuple végétal croît et embellit, les radicelles rafraichies par l’eau fraiche du vieux puits, que guident les sillons d’une belle terre noire comme peignée par une main de géant.              C’est le Paradis fait potager.
Alors entendre Bénezet dire du mal de son jardin, lui fait monter la rage aux yeux comme une vieille moutarde forte.
 
 
Le soir s’avance et les ombres s’allongent peu à peu pour passer la nuit. Bénezet qui descend de son plateau, les outils sur l’épaule, entend venir le claquement des sabots d’un cheval et le crissement des roues d’une charrette. Soudain, elle apparait flamboyante, auréolée d’orange et de rouge dans le soleil couchant
 
-       Ouh Antonin c’est toi ? Tu m’as fait peur. On dirait le char des Enfers. D’où tu viens ?
-       Je reviens de mon potager. J’y suis monté cet après-midi avec trois gars du village. Tu sais, les trois fils du père Ursule.
-       Dis moi, t’as pas pris les moins gaillards.
-       Ebeh il fallait bien, j’avais à charger une courge énorme.
-       Et alors ?
-       Et bien quand on l’a mise sur le tablier de la charrette, elle était tellement lourde qu’elle a soulevé le cheval.
-       Oh c’est pas possible ?
-       Si je te le dis ! Tu aurais vu Pompon, mon cheval, quillé tout là haut, accroché aux bras de la charrette par les harnais, et puis remuant les pattes comme un hanneton au bout d’une brindille. Avec ça, des hennissements à fendre l’âme.
-       Et qu’est ce que vous avez fait ?
-       Couillon, on l’a vite déchargée. Pompon en touchant terre avec ses sabots était tout tremblant et roulait des yeux de cheval fou. C’était pitié de le voir.
-       Et après ?
-       J’ai renvoyé les garçons au village et je me suis mis à réfléchir. Qu’est ce que je pourrais bien faire avec une courge pareille !
-       Et bien !!?
-       Bé je l’ai curée et je m’en suis fait un cabanon !!
 
Sur ces mots Bénezet part d’un grand éclat de rire en se tapant les cuisses.
-       Alors là, Antonin tu m’as bien eu. Tu t’es bien vengé de mes deux hectares de radis. Nous sommes deux grosses bêtes de nous disputer pour des vantardises. Allez viens, je te paie une chopine au bistrot du village.
-       C’est pas de refus Bénezet, parce que d’inventer cette histoire et de te la raconter, ça m’a donné une soif terrible. Allez, monte sur la carriole, et comme il ne faut jamais repartir sur une jambe je te paierais moi aussi une chopine de retour.
 
Les deux  cousins descendent  vers le village, gentiment balancés par les cahots de la charrette, leur amitié retrouvée. Le soir est installé  maintenant, le crépuscule recouvre toute chose d’une douce pénombre. On entend quelques éclats de rire encore. Le clocher sonne l’angélus, qui fait écho dans le lointain, là-bas contre le Mont d’Or.  
 
Voila, la jolie histoire, que content les cigales de l’arrière pays manosquin, saoulées de lumière au plein de l’été, leurs ailes stridulant comme des cymbales. Elles l’ont apprise au grillons, qui au cœur de la nuit, autour d’un rayon de lune la disent au peuple des collines. 
 
 
 
 
 

Diderot de Poche dans Inclassable.
- 88 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.