LES JOUETS DE LÉON






Une nouvelle de mon premier recueil « Nouvelles FraÎches », paru en 2003
Je vous rassure, ce n’est pas du vécu ! J’avais envie d’écrire une nouvelle dont l’intrigue se passe à Lille.
Évidemment, l’histoire peut se dérouler à Marseille, Toulouse, Lyon, Strasbourg, ailleurs en France ou dans un autre pays ; on ne découvre le lieu que vers la fin.
Quand j’avais une vingtaine d’année, un copain habitait place Louise de Bettignies à Lille, c’est un petit clin d’œil tourné vers ma jeunesse …

LES JOUETS DE LÉON
 
…C’était la fille du Père Noël
J’étais le fils du Père Fouettard 
Elle s’appelait Marie-Noëlle…
                    Jacques Lanzmann
  
          Le crachin crachait…
Il avait trop mal. Il ne sentait même plus l’humidité gluante traverser son manteau.
En cette veille de Noël, il était tout retourné.
Léon retournait chez lui, le cœur à fleur de rides. Marie-Noëlle n’était pas venue au rendez-vous. Une fois de plus elle s’était encore amusée avec lui et profitait de sa faiblesse. Il ne comprenait toujours pas pourquoi elle l’utilisait comme un jouet. Lui, le spécialiste du jouet, il se faisait piéger à chaque fois. Ce soir, il ne le supportait plus.
Lentement, il grimpa jusqu’à son atelier pour admirer une dernière fois ses créations. D’abord, il brûla méthodiquement toutes les traces laissées par son amante. Les lettres, les petits mots doux partirent en fumée. Il nettoya scrupuleusement la pièce et tous ses jouets pour ne laisser aucune empreinte digitale.
Il déboucha une bouteille de champagne, prépara quelques toasts de caviar, alluma plusieurs bougies et posa le revolver devant lui.
Il choisit un C.D. et programma en boucle «la Fille du Père Noël » de Jacques Dutronc.
Il prit son téléphone et composa le 17.
        * * * * * * *
       « Dis, tu m’aimes ?
-     Mais oui je t’aime ! …
-     Tu m’aimes comment ?
-     Comme une folle ! …
-     Tu m’aimes beaucoup ?
-     Bin oui.
-     Beaucoup comment ?
-     Comme ça.
-     Pas plus ! …
-     Bin non, j’ai pas les bras plus grands ! …
-     Allez, soyons un peu plus sérieux pour une fois. Tu veux voir mes nouveaux jouets ?
-     Ah oui ! …»
Léon plongeait à nouveau dans sa grande passion. La construction de ses jouets lui prenait la majeure partie de ses loisirs. Depuis peu, il les partageait avec sa deuxième et nouvelle passion…Marie-Noëlle.
Marie-Noëlle avait une place importante à côté de ses petites créations et l’intérêt qu’elle portait à son univers ludique lui procurait un bonheur intense.
Ses copines précédentes le prenaient rapidement pour un farfelu, une espèce d’extraterrestre utopiste vivant la plus grande partie de son temps en dehors du temps, en dehors de la réalité quotidienne.
Et lui ne comprenait pas qu’elles ne le comprenaient pas ! … Il aimait leur faire partager un petit coin de sa bulle et cela coinçait ! …Elles  ne supportaient pas de le voir sans cesse sur son nuage, dans cet ailleurs qu’il chérissait. Mais voilà ! … Avec Marie-Noëlle, tout était différent. Elle comprenait, acceptait, adorait et enviait sa différence. 
* * * * * * * 
        « Je l’aime bien celui là, tu me le donnes ?
-     Si tu veux.
-     Merci… Tu ne m’as pas encore expliqué pourquoi tu fabriques tous ces jouets.
-     Pour jouer, voyons ! …
-     C’est tout ?
-     Pour éliminer mon enfance aussi.
-     Ah bon, mais pour quelle raison ?
-     Mon enfance, je l’ai passée sans vraiment jouer, coincé dans un monde d’adultes.
-     Mais, à cause de quoi ?
-     La maladie.
-     Grave ?
-     Assez, oui. Je n’ai pas envie de te donner de détails.
-     Mais, tu t’en es sorti.
-     De la maladie, oui… Mais pas de mon enfance.
-     Tu joues sur les mots.
-     Non, je joue sur mes maux, M.A.U.X.
-     Ah ! … Toi et tes jeux de mots. J’adore ! …»
Elle se sentait bien dans ce royaume si particulier où elle avait l’impression d’être au repos. Chaque fois qu’elle venait chez Léon, un calme intérieur l’habitait, l’abritait. Elle jouait avec lui sans cesse dans ce microcosme où la pensée «adulte » était exclue. C’était une cure de jouvence qui la nourrissait, la régénérait. Une mini cour de récréation où tout était permis.
Une poésie s’échappait de ce lieu féerique.
Mais un jour… 
* * * * * * * 
      14 heures… Déjà une heure de retard ! …
Léon attendait Marie-Noëlle sans s’impatienter, en rêvant à de nouveaux projets. Il avait dans la tête un prototype très original de robot télécommandé. De nombreux petits croquis encombraient sa table de travail. Ses pensées voguaient dans cet espace confiné devenu son terrain de jeux, le domaine où s’étalait depuis quelques années les belles envies évadées de ses souvenirs d’enfance.        
Plus de deux heures de retard ! … Elle n’arrivait pas. L’inquiétude commençait à l’envahir. Habituellement, elle venait toujours à l’heure ; quand survenait un empêchement de dernière minute, elle le prévenait de suite.
Il n’était jamais pressé pour prendre des décisions mais au bout de trois heures il se décida à lui téléphoner. Personne ! … Le répondeur se déclencha. Elle n’était pas chez elle… Il ne voulut pas rester seul, il prit un de ses jouets, l’emballa soigneusement dans un joli papier cadeau et sortit de chez lui.
Le soleil distribuait encore ses rayons timides de fin d’automne. Léon marchait d’un pas rapide vers le centre ville. Changeant d’avis, il fit brusquement demi-tour et longea quelques ruelles peu fréquentées. Il avisa un enfant qui jouait seul sur le pas d’une porte. Il lui adressa un sourire amical et lui tendit le paquet.
Il continua son chemin sans se retourner. Il se sentait bien dans sa tête, bien dans sa peau. Il savait qu’il retrouverait Marie-Noëlle le lendemain matin. 
* * * * * * *            
       « Pourquoi me mens-tu sans arrêt ?
-     Je ne sais pas, au départ ce n’est pas un mensonge, j’ai vraiment l’intention de venir te rejoindre et puis je me rends compte que j’ai besoin de m’aérer, de souffler un peu.
-     Souffler n’est pas jouer ! … Et avec moi, tu joues un jeu cruel… En joue, feu ! …
-     Pardonne-moi, s’il te plaît.
-     Difficile après le cinquième rendez-vous manqué en un mois seulement. J’ai l’impression que tu te sers de moi comme d’un jouet. Tu appuies sur un bouton pour me faire avancer, ensuite sur un autre pour me faire reculer. 
-     Je te promets de faire un gros effort. Tu sais bien que j’ai d’énormes problèmes ; tant qu’ils ne seront pas résolus, j’aurai besoin de m’évader de temps en temps.
-     OK… OK, mais fais un effort pour ne plus me faire de promesses.
-     Je vais essayer, promis ! …
-     Bon, passons maintenant aux choses sérieuses, il est temps de jouer…
-     Tu me montres un nouveau aujourd’hui ?
-     Oui, regarde celui-ci.
-     Comme il est beau ! … Tu as vraiment du génie.
-     Et voici la surprise… Je t’offre son jumeau.
-     Tu es un amour ! …Je t’aime, tu sais.
-     Je te montre son fonctionnement.
-     Non ! … Après… Viens… » 
* * * * * * *     
       Léon était furieux. Cela faisait au moins la dixième fois qu’elle le laissait tomber ainsi, comme une vieille chaussette… Et bien sûr, pour ne pas changer, elle lui exposerait le lendemain une raison valable pour justifier son absence.
Trop ! … C’était trop pour lui… Il n’arrivait plus à la comprendre. Quelques larmes amères s’écoulaient de ses yeux fatigués. Ses fantômes se réveillaient dans son cerveau embrumé. La mort dans l’âme, il décida de se préparer pour aller offrir un jouet. Il prenait à chaque fois un soin méticuleux dans la confection du cadeau.     
Il s’habilla chaudement, vérifia que la bouteille de champagne était au frais et descendit dans la rue. Ce soir de Noël, il se sentait terriblement seul. Les passants, peu nombreux, se pressaient sans le voir. Il aurait bien aimé rencontrer un regard, mais non, il se sentait presque transparent, inconsistant.  
À cette heure tardive il ne rencontra pas d’enfant. Il en fut excessivement peiné. Des frissons lui parcouraient le corps, lui fendillaient l’esprit. Il savait que la fin du jeu se rapprochait, sans le moindre espoir d’une partie supplémentaire.
Il était le grand perdant. Echec et mat ! … Et le pion retournait à la case départ… Vite ! … Un misérable réveillon de fête l’attendait, pour la défaite finale. Les dés étaient définitivement jetés.
Le crachin crachait… 
* * * * * * * 
La Voix du Nord du 25 décembre
       Extraits de l’article
LE TUEUR AUX JOUETS S’EST SUICIDÉ
 
       Depuis quelques mois, la région lilloise est en état de choc suite à des assassinats perpétrés sur une dizaine d’enfants de 6 à 10 ans. L’horrible malfaiteur offrait aux jeunes victimes un jouet piégé…
…Les enquêtes et les appels à témoin n’ont débouché sur aucune piste sérieuse…  
…Suite à un coup de téléphone anonyme, la Police est intervenue cette nuit dans un immeuble de la place Louise de Bettignies à Lille. Dans l’atelier où il fabriquait des jouets, le serial killer, dont l’identité ne nous a pas été communiquée, s’est donné la mort…
…Nous ne sommes pas en mesure de fournir, pour l’instant, d’autres renseignements. L’enquête étant menée dans le plus grand secret… 
* * * * * * * 
       Marie-Noëlle est effondrée. Bien sûr, elle se doutait de la véritable personnalité de Léon. Mais l’amour était trop fort, l’amour la rendait aveugle. Maintenant, elle sait qu’elle a une mission à accomplir. Elle va poursuivre l’œuvre de son amant. À son tour elle préparera les pièges en utilisant les nombreux jouets qu’il lui a offerts. Par delà la mort, elle a pactisé avec lui. Elle lui restera fidèle. Le sang des enfants sacrifiés scellera leur union à tout jamais…
 
Bernard PICHARDIE
Marseille, octobre 1999 / janvier 2000

Bernard Pichardie dans Inclassable.
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