L'évaluation

L'évaluation nous poursuit et nous traque en mille circonstances. L'homme contemporain ne peut s'y dérober à moins de se soustraire au regard d'autrui, ce qui suppose quand même beaucoup de talent dans une société où nous devons sans cesse rendre des comptes. Ainsi, hormis quelques cas marginaux, chaque personne normalement constituée subit-elle de la naissance à la mort la mesure de ce qu'elle est par rapport aux autres. Ecole maternelle puis primaire, collège, lycée, université ; une incroyable armada d'évaluateurs se presse à notre chevet, nous pèse et nous repèse avec des constellations de notes distribuées à longueur d'année, avec surtout des examens de plus en plus sélectifs et des concours de plus en plus terrifiants à l'occasion desquels s'opèrent des sélections toujours plus douloureuses.
Le monde économique lui-même n'est pas en reste. Bilans de compétences, entretiens annuels, contrats d'objectifs, démarche qualité ne sont que les exemples les moins dissimulés d'une frénésie évaluative qui sécrète sa propre dynamique et s'érige en valeur suprême. Au travailleur sommé par temps de chômage de manger son mouchoir en donnant des preuves répétées de ses savoir-faire - car le monde d'hier, chacun le sait, n'était peuplé que d'incapables - s'ajoute le demandeur d'emploi tiraillé de toutes parts entre un curriculum vitae introuvable et une lettre de motivations cent fois réécrite. Hélas ! Etre le premier signifie a contrario qu'il existe des perdants. Et le jeu précisément consiste à l'ignorer tant que leurs malheurs ne vous ont pas sauté au visage. Mais là encore, il est aisé de trouver une parade philosophique : afficher bruyamment son devoir de solidarité envers ces "accidentés de la vie" sous couvert d'un humanisme de bon aloi.
D'aucuns jugeront que, selon une arithmétique infaillible, compétition et évaluation vont de pair. Comme l'on recherche les meilleurs, encore faut-il les connaître. La première se nourrit de la seconde comme l'éthylisme de la dive bouteille puisque sans bureau de renseignements, toute opération militaire serait vouée à l'échec. Est-ce à dire que cette double logique doit nous faire cautionner pareille fuite en avant grâce à quoi peut-être les champs de ruine jouiront d'une promotion inattendue ? "Aie !" s'écriront certains, vous voudriez mettre un frein à la compétition ? Vous rêvez, Monsieur, vous rêvez". Eh bien oui ! je rêve, j'imagine un monde où un tel mot céderait la place à un vocable moins guerrier, plus inoffensif : l'émulation. Ce terme-là me convient infiniment mieux, il exprime un état d'esprit différent ; par lui le vainqueur me paraît moins outrecuidant et le vaincu moins misérable. Mais personne aujourd'hui ne l'emploie, excepté le cas échéant deux professeurs illuminés et trois psychologues avertis. D'ailleurs, à l'instar de leurs congénères, ces derniers malgré tout ne laissent pas de nous évaluer à tour de bras, comme si l'enseignement avait pour fin en soi l'étiquetage en série et comme si les émules de Freud maniaient uniquement le mètre d'arpenteur.
Certes, la méfiance est d'autant plus de mise que des gens fort respectables, fort attentionnés, qui nous veulent le plus grand bien, se penchent sur nos cerveaux avec une délectation non feinte. De leurs récents travaux, ils ont ainsi tiré un nouveau concept devenu lui-même le sésame des recruteurs patentés : le savoir-être. Autrement dit, le savoir-faire ne suffit plus. Nos attitudes, nos façons d'être, notre personnalité font l'objet d'un examen minutieux, sont passés au peigne fin, suscitent des remarques et des critiques, bref notre comportement à lui seul tient dans une balance dont les lois nous échappent. Blessés, voire meurtris, nous nous remettons entre les mains d'individus éblouis par leur science et prompts à nous montrer du doigt l'enfer ou le paradis. "Parlez-moi de vous ! Etes-vous suffisamment autonome ? Avez-vous de l'aisance relationnelle ? Quelles sont vos capacités d'adaptation ? Que détestez-vous chez les autres ? Opposez-vous une bonne résistance à l'échec ? Manifestez-vous une autorité naturelle ? En quelques phrases, comment vous définiriez-vous ? De quelle manière s'affirme votre sens de l'équipe ? Qu'est-ce qui vous met en colère ? Quelles décisions auriez-vous du mal à prendre ? " De questions en questions, un sentiment de gêne nous gagne, et à l'expression mi-amusée, mi-dubitative que l'on se compose tant bien que mal au début de l'entretien, se substitue peu à peu une sorte de masque froid derrière lequel l'humiliation trouve un refuge provisoire. Quelquefois, l'on se dit : "mais que puis-je répondre ? Je n'ai jamais envisagé le problème sous cet angle-là. Cela les regarde-t-il ? "L'évaluation prend l'aspect d'un interrogatoire inquisitorial où nous finissons par nous demander dans notre désarroi si une certaine façon de bouger la tête ne va pas nous priver du poste que nous ambitionnons d'occuper. Parfois aussi, le vilain bonhomme auquel nous abandonnons nos destinées, fait de brèves incursions dans notre vie privée en usant d'une rhétorique habile qui nous pousse à la faute ou à l'aveu. Acculés alors à des esquives désespérées, à des faux-semblants vite mis au jour, à des raisonnements contournés d'où filtre ici et là quelque demi-révélation, nous en venons presque à haïr l'artisan de notre déroute. En effet, malgré tous nos efforts, l'espèce de carapace illusoire qui nous tenait lieu de système de défense, se lézarde à vue d'oeil, craque de toutes parts. Avec effarement la première fois, nous découvrons que le fait de postuler à un emploi n'a vraiment rien d'une sinécure.
Et faut-il décrire ici l'époustouflante, l'incroyable batterie de tests concoctée par les officines spécialisées ? Un livre n'y suffirait point tant leur diversité dépasse l'entendement, tant s'y glissent de pièges et de chausse-trapes destinés à nous confondre, à nous jeter "scientifiquement" à la figure nos erreurs et nos insuffisances. Au bout de ce long viol méthodique (songeons notamment aux fameux tests de personnalité dont personne à l'évidence ne se risquerait à justifier la fiabilité), les meilleurs éléments obtiendront sans coup férir un certificat de légitimité, un label de bonne conduite. Parmi ces "veinards", quelques-uns auront beau jeu de faire sonner leurs mérites avant de mordre la poussière à leur tour. Eh oui ! le plus étrange, c'est que le succès et l'échec ne sont jamais assurés. Si bien qu'à part les fats, les bêtes à concours et les récalcitrants notoires, les vieux routiers du questionnaire feront souvent preuve, au fil des années, d'une confondante modestie. Si vous leur demandez l'ombre d'un pronostic, ils vous riront au nez.
Lorsqu'un employeur élève ses exigences à des sommets vertigineux, certains cabinets de recrutement mettent en oeuvre une débauche de moyens digne du grand cinéma hollywoodien. Rien n'est alors trop beau pour dénicher le mouton à cinq pattes. Outre les chasseurs de têtes qui à l'occasion reviennent bredouilles, sont tour à tour mobilisés les experts en graphologie, les psychologues de toute obédience, les techniciens de tout poil, les astrologues - mais oui ! mais oui ! - les psychomorphologues, les personnalités qualifiées, les savants de tout acabit et au besoin - devinez qui encore ? - les voyants. Cette réunion de talents quelquefois singuliers, ce conglomérat d'intelligences saura bien entendu jeter son dévolu sur l'oiseau rare, le phénomène unique dans son genre venu, comme par magie, occuper la bonne case ou le bon tiroir. Or tout n'est pas aussi simple. Le destin peut se montrer cruel. Tel chef d'entreprise convaincu d'avoir mis la main sur l'homme idoine, va faire la terrible expérience du désenchantement. La montagne en fin de compte accouche d'une souris. Au lieu de Superman, c'est monsieur tout le monde qui sort du chapeau.
Que l'on ne se méprenne pas ! L'évaluation sait également tenir ses promesses. Nous connaissons tous d'admirables cerveaux, des hommes vraiment... vraiment supérieurs dont il eût été dommage de se priver des lumières. L'école ici semble quand même avoir du bon car elle permet - singulièrement en mathématiques et dans les sciences exactes où le talent s'affirme tôt et où l'expérience de la vie apparaît moins déterminante - de révéler certaines facultés exceptionnelles qui, sans ces outils d'investigation, auraient peut-être sommeillé à jamais. De même, grâce aux progrès d'une pédagogie plus tournée aujourd'hui vers les réalisations concrètes, nombre d'habiletés manuelles perceptibles dès l'enfance, ont tout lieu d'être reconnues, encouragées, applaudies. Nul ne s'offusquerait non plus que l'on évaluât des mécaniciens sur leur niveau en mécanique ou des soudeurs sur leurs compétences en matière de soudage. L'accumulation des pannes et des défaillances rendrait ipso facto les patrons soucieux et les clients agités.
Mais si bien des pratiques évaluatives tombent sous le sens, combien d'exemples ont de quoi aussi nous fâcher avec elles ! Chez certains professionnels aveuglés par leurs dogmes, la peur de l'inconnu, le refus du mystère donnent lieu à des extravagances d'autant plus pitoyables qu'un vernis de scientificité en légitime les excès. Et cette propension à vouloir tout maîtriser semble n'avoir plus de bornes. Enfermée dans ses certitudes, marquée par un souci aigu de transparence, une sorte de rationalisme aveugle confisque la poésie des êtres, les prive de leur quant à soi, met des chiffres et des mots là où brillent des sourires et où se cachent des battements de coeur. Au nom d'une vérité improbable, l'ignorance devient faiblesse, le hasard est traqué sans merci, le discours s'installe en maître. Ce que l'on dit sur nous contribue moins à notre identité qu'à notre enfermement. Quelques-uns même ne se relèveront pas du jugement porté à leur endroit ; loin de l'apprécier comme un phénomène négligeable, ils croiront y voir la mesure de ce qu'ils sont et, partant, de ce qu'ils ne pourront jamais être. Malheureusement les dégâts occasionnés aux âmes sensibles ne suscitent en général pas plus d'intérêt que le sort d'une peuplade reculée, en butte au déchaînement des éléments. A-t-on vu en effet beaucoup de voix s'élever contre ce nouveau darwinisme qui recueille tant de suffrages ?
Enfin, qu'évalue-t-on au juste ? Dès que l'on s'éloigne de la sphère économique - oublions un instant la formidable machinerie scolaire débitant les notes aussi vite que les saucissons - le décor brusquement change du tout au tout. La créativité, la vraie - en dépit de quelques rares tests chargés de la mettre en évidence, mais le peuvent-ils ? - fait songer à un vieil article demeuré introuvable au magasin de la qualité. La fantaisie, guère mieux lotie, provoque sinon de l'hostilité, du moins des ricanements pleins de sous-entendus. Depuis longtemps, peut-être depuis toujours, l'art et le goût du beau éveillent la méfiance, défient l'analyse et jettent le trouble chez ceux que préoccupent les seules contingences du quotidien.
Mais jamais, mais jamais comme aujourd'hui, la société n'a autant écrasé de sa morgue les saltimbanques, les visionnaires et les poètes auxquels elle doit pourtant l'essentiel de sa culture. Si morts, ils lui offrent l'occasion d'enrichir les épreuves du baccalauréat en accablant les élèves de contrôles inédits, vivants, ils ne servent à rien et passent volontiers pour des empêcheurs de tourner en rond avec leur manière toute personnelle de regarder le monde. Alors c'est peu de dire que les réalisations du cerveau humain ne jouissent pas des mêmes égards, que le talent de l'informaticien ou du responsable de production importe plus que les géniales trouvailles d'un faiseur de sonnets. C'est peu de dire encore que l'on se soucie comme d'une guigne de l'imagination du peintre, des féeries sonores du musicien, de la force magique du sculpteur et de l'univers particulier de l'écrivain. Oui vraiment, vive l'évaluation !

Thierry CABOT dans Inclassable.
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