L'Orage

Le tonnerre gronde entre les rocs acérés, roule et se déroule de ravin en ravin, frôlant les arbres sombres et effrayant les troupeaux.

Là-haut, au-delà des pâturages.

Il y a un homme sur une cime. Bizarrement, il ne regarde pas le ciel de colère qui gonfle et s'abat, déferlante silencieuse, sur les sommets qui sont autant de récifs impuissants. Non il n'est pas inquiété par le grondement sourd qui ébranle les géants de pierre.

Il regarde en bas, nostalgique au fond d'une vallée invisible qu'une brume trop pudique cache, comme tout ce qui est en bas.
Il est là où tant rêvent d'être, à l'air libre, mais l'ascension des sommets dans la brume n'est réservé qu'à quelques fous, qui savent que là-haut, les pierres glissent et la chute n'a pas de pitié, aucun pardon.
Alors, doucement, dans un lourd silence désacralisé par le tonnerre toujours plus menaçant et quelques cris d'animaux, il se retourne, et descend avec précaution, mais en homme qui connaît son chemin. Il sait que le temps lui fait défaut, pourtant il ne peut s'empêcher de s'arrêter pour admirer les sommets plus élevés qui sont de plus en plus happés par les nuages d'anthracite qui s'abattent comme sur une proie.
Il ne peut s'empêcher d'écouter le roulement violent des milles tambours des cieux qui rebondit sur chaque paroi abrupte, s'amplifie, et s'éloigne dans la chaîne de montagnes.
Mais des taches sombres d'abord éparses, puis de plus en plus serrées apparaissent sur la roche grise, et bientôt ce sont des torrents d'eau que les nuages déversent, balayés par un vent implacable qui siffle de rage en se faufilant entre les cimes, effrontés sommets qui espèrent faire décélérer les sabres d'air glacé.

L'homme accuse la première rafale et s'assoit sur un rocher plat. Il sourit sous sa vieille capuche de cuir délavée : ce n'est pas la première fois qu'il se fait piéger, mais pourtant il ne peut s'empêcher d'être fasciné. Il sait que s'avancer serait se suicider, car les pierres sur lesquelles glisse l'eau n'offrent aucune résistance à ses semelles pourtant adaptées.
Mais son sourire s'évanouit bientôt, car l'eau s'infiltre à travers ses nombreuses couches de vêtements chauds qu'il a achetés à travers ses voyages.
Le tonnerre gronde de plus belle, les éclats de lumière se rapprochent, se répondent, dans un discours toujours plus saccadé.
La musique de la pluie les accompagnent, comme des milliers de percussions jouées par des musiciens déments.

Devant lui, la tour de Babel de rocs et de sapins n'en devient que plus mystérieuse.
Elle ne montre pas son visage, et son corps est flouté par la pluie torrentielle.
L'imagination de l'homme s'envole, il voit des créatures d'effroi s'envoler de cavernes dissimulées.
Il imagine une peur sans nom cachée dans les nuages, il se dit que peut-être là-haut, tout là-haut, il y a

le Soleil

qu'il n'a jamais vu.
Qu'il ne verra jamais, car en bas sont les Brumes éternelles qui recouvrent tout, cachent tout.
Il se dit qu'il aime sa vie de voyageur, de commerçant, que pendant des décennies il aura été utile et aura vu des merveilles.
Suscité l'admiration et la jalousie, eu la reconnaissance tout en gardant la simplicité de sa vie.

Il aime son monde, il voudrait faire partie de cette terrifiante montagne d'effroi qui, bien qu'immobile, lui impose le respect, la peur aussi.

Alors, lentement, il se lève. De sa barbe coule l'eau qui s'infiltre dans sa poitrine gelée. Plié sous le vent il remonte, très lentement, prenant garde à ses pieds comme lors de sa première ascension. Par moments, une puissante rafale le fait bondir d'un mètre ou deux, mais il s'y attend, et ses mains gantées le sauvent. Puis c'est le sommet. Il est de nouveau debout, entre les Brumes d'en bas et les nuages infernaux d'en haut. Partout autour de lui, le feu céleste se déchaîne, ses oreilles bourdonnent à cause du grondement, du sifflement et des percussions.

Il est heureux.

Il regarde à nouveau la montagne, il aimerait en faire partie.
Il ferme les yeux, et doucement, comme il caresserait du bout du doigt les courbes d'une femme,
il pose son pied sur une pierre trop glissante...

Gnou dans Inclassable.
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