maman tu es la plus belle

Le système d'éducation rigide du Lycée français de Barcelone m'éteignais. Aucun cours de dessin, de théâtre, ni de chant au programme. Aucun espace artistique attribué à la créativité. De plus, je devais faire une heure de bus scolaire chaque jour pour rejoindre ma salle de classe. A la cantine, les repas étaient trop salés, et je supportais mal les effluves d'eau de cologne entêtantes dont étaient aspergés des pieds à la tête, les petits écoliers espagnols, pimpants en tablier bleus et blancs...extrêmement soignés.

Le soir, ma mère voyait bien que je faisais une drôle de tête. Je décidais de ne plus rien avaler. Un matin je ne me levais pas, espérant qu'elle m'aurait oblitérée de ses pensées, mais celle-ci, loin de m'oublier, m'expédia comme un colis que l'on emballe, dans le bus scolaire parfumé à l'eau de toilette.. tubéreuse.   

Du côté maternel, on tenait bon. Quand un matin, le visage jaune citron, flottant dans ma chasuble, j'avançais comme un fantôme vers le bus de la déportation, l'air résigné....ma mère flancha. J'avais perdu 5 kgs. Mes chaussettes dégringolaient un peu sur mes mollets et je me pris les pieds dans les franges du tapis marocain, cadeau de mariage de ma tante,  juste avant d'atteindre le seuil de mon angoisse la plus extrême.  

Cet incident détermina  ma mère à s'entretenir avec mon père, et trois jours plus tard, nous partions en direction de chez le médecin de famille. Ce dernier me pesa, explora ma gorge, essaya mes réflexes, et palpa mon menton. Puis il s'adressa à ma mère et lui dit dans un français approximatif (mais vraiment très) : 

- la petite elle ne tourne pas rond.

Ma mère resta sans voix. "Petite chérie", sa benjamine, la prunelle de ses yeux avait un grain ? Puis soudain son regard d'un brun de velours bleuté se porta sur moi, avec douceur et compréhension. 

- Elle n'aime pas vivre en ville. Le bruit, les voitures, les trajets, le Lycée avec ses 2'000 élèves...Elle vient d'une école privée, dans un village tranquille, tout cela est assourdissant pour Lalie (diminutif de Laeticia). Et elle a parfois de l'asthme, à cause de la pollution,

Le médecin au français défaillant la rassura en lui disant que c'est ce qu'il voulait en fait dire. Que je n'allais pas bien car j'étais délicate, trop stressée et énervée.

Ma mère vint me voir dans ma chambre. Elle me proposa d'aller faire une balade un voiture en dehors de Barcelone. 

Nous arrivâmes dans une sorte d'immense urbanisation, ponctuée de petits immeubles à trois étages, espacés dans les pins et au bord de la mer. Ma mère gara la voiture et me dit :

- Tu sais, ici il y a des appartements secondaires, pour l'été. Ils ne sont pas aussi  grands que celui où nous habitons en pleine ville. Est-ce que cet endroit te plaît ?

Un mois plus tard, nous quittâmes Barcelone pour la pinède en bord de mer. J'avais trouvé mon bonheur.  

Puis n'étant plus scolarisée, je décidais par moi-même à l'âge de 12 ans, d'en finir avec les cours par correspondances qui me reliaient à l'école universelle. Je demandais à aller à l'école anglaise, à moins d'un kilomètres de chez nous. Mes parents loin d'être inquiets me prirent au mot et trouvèrent que c'était une bonne initiative que de vouloir côtoyer Shakespear. Ma mère se souvenait de quelques mots d'anglais appris pendant la deuxième guerre et proposait même de s'y remettre pour m'aider.

Plus tard, lorsque je veillais tard à étudier les écrits en vieil anglais littéraire de certains auteurs, et que je préparais des examens, ma mère arrivait une tisane et des petits gâteaux dans une assiette, pour me dire soutenir encore, dans la longue épopée des vers de John Keats ("The Eve of St Agnes"  ou de John Donne "No man is an Island").

J'allais donc à l'école anglaise, à vélo. Une balade matinale pendant laquelle je longeais le bord de mer, et respirais les embruns à grandes lampées, tel un poisson qui retrouve son élément. Je découvrais le goût de la liberté la plus incontestée, d'une autonomie acquise avec le soutien inconditionnel de mes parents. Ils avaient compris à quel point il était vain de me forcer la main dans quelque domaine qu'il serait.. J'étais capable d'une résistance passive à toute épreuve.

Le magicien se fut aussi mon père, qui avait voulu arranger les choses, et  accepta tout ce transport en bord de mer, pour me rendre à la vie d'une enfant libre et libre de ses choix. 

Laetitia dans Inclassable.
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