Oiseau de Paradis

Il est encore tôt et une douce lumière baigne la pièce. La porte qui donne sur le jardin est ouverte et l'on entend pépier les oiseaux, dehors. C'est le seul bruit qui brise le silence. Au milieu de la pièce trône une table très longue. La gazinière est encore endormie, les casseroles rangées, le temps semble suspendu.

D'ordinaire, la cuisine n'est pas particulièrement jolie ni chaleureuse. Elle est sobre, presque terne avec son carrelage marron et ses murs de chaux blancs. Pourtant, lorsque je pousse la porte et que mes yeux se posent sur Marie, elle devient le plus bel endroit du monde. Le carrelage se fait tapis, les murs blancs se muent en cocon et l'air devient doucement ouaté. Elle est assise à la table et sa peau noire tranche sur la chaux. Je frotte mes yeux tout emplis de sommeil. 

Sur la table, elle a posé deux bols blancs, une motte de beurre et une baguette de pain frais. Une théière fumante nous attend. L'odeur du pain chaud me pousse à enjamber le banc - ce n'est pas facile car il est un peu haut pour moi - et à m'asseoir à côté d'elle. La table semble s'étendre à l'infini, au-delà de Marie. Elle verse le thé dans nos deux bols, puis s'empare du grand couteau à pain et commence à couper des tartines. Un peu de beurre et nous commençons à manger.

Les oiseaux chantent toujours dehors. Dans la cuisine, par contre, c'est le silence : nous dégustons religieusement ce petit déjeuner. Je regarde avec émerveillement l'auréole brillante qui se forme autour de ma tartine quand je la plonge dans mon thé. A l'époque, je ne buvais jamais de thé  et il était impensable à mes yeux de manger du pain sans confiture. Pourtant, ces petits-déjeuners avec elle avaient, je le sais, le goût du Paradis.

Bee dans Inclassable.
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