PAPA PENDANT LA GUERRE

PAPA PENDANT LA GUERRE

Je ne veux pas de frontière
Je ne veux plus de bannière
Je n’ai vraiment qu’un pays
C’est celui de ma peau

         Juillet 2000.


     À Beauronne avec Mathilde et Solène. Mamie Georgette et Papi André sont heureux d’avoir près d’eux leurs petites-filles. Deux soleils qui éclairent leurs vieux jours. Le calme de la campagne environnante distille ses bienfaits. De temps en temps, un tracteur ou une voiture passe et les vaches meuglent dans le champ de l’autre côté de la route, mais ce n’est rien en comparaison avec les klaxons des voitures et le brouhaha des rues de Marseille encombrées de stridences.

     J’ai envie de tester Papa, il y a deux bouteilles entamées, une de très bon vin et l’autre d’un vin de qualité moindre. Discrètement, avant de passer à table, j’intervertis doucement les deux breuvages. Au début du repas, je fais le service et propose à Papa du vin de la bouteille dont l’étiquette est celle correspondant à celui de moins grande qualité. De suite, il dit qu’il préfère l’autre. Je le sers et il commence par goûter, comme il le fait d’habitude, la bouche en cul de poule. Apparemment, il ne se rend pas compte du changement de vin. Quand je parle de ma supercherie, après de grands éclats de rire, il nous signale qu’il s’en est aperçu mais qu’il n’a rien voulu dire… Mon œil !

    Aujourd’hui, Maman est en veine de confidences. Elle nous parle de Papa pendant la guerre. Et je n’en reviens pas…

Le 15 mai 1940, Papa, caporal-chef au 110ème régiment d’infanterie, se rend au poste de commandement de combat en Belgique. Il est atteint par l’éclatement d’un projectile. Grièvement blessé, il est évacué puis fait prisonnier. Il refuse catégoriquement l’amputation de son bras droit et tient malgré ses souffrances à être soigné. C’est dans un hôpital occupé par les allemands qu’il reçoit les soins pendant quelques mois et se remet de ses blessures. Il est ensuite libéré puis réformé.

1944, les alliés bombardent Lens. Dans la panique, contrairement à ses collègues qui décident de descendre dans les caves, Papa part en courant le plus loin possible des habitations. Il se sauve… Et il est sauvé ! De nombreuses personnes qu’il connait meurent, ensevelies sous les décombres.

Voilà, en quelques mots, tout est dit. Mais Papa ne dit rien. Je lui demande pourquoi il ne m’en a jamais parlé. Il répond : « Ça ne se raconte pas ! »
    Je comprends enfin le mutisme de mon père à certaines périodes et sa façon de se murer derrière un humour avec souvent les mêmes blagues. À 83 ans, il continue à se cacher, à essayer d’oublier. Soigné et sauvé grâce à des allemands et voir des amis et collègues mourir sous les bombardements des alliés. L’absurdité de la guerre lui colle à ses pensées depuis tellement d’années…

Ses repères ont été faussés il y a soixante ans. Difficile de s’en remettre !
Et dire que si j’avais su, Papa, je t’aurais mieux compris…

pour découvrir d'autres extraits du livre " En Vrac ", méli mélo de souvenirs et chroniques
et la liste des chapitres :
http://chantsongs.centerblog.net/6300514-sortie-du-livre  

Bernard Pichardie dans Inclassable.
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