Que veux-tu faire quand tu auras le bac ?

Sous un soleil cagnard, deux jeunes lycéens, marchent le long d’une rue. Boutons de chemises dégrafées. Ils sont en nage. L’ombre des immeubles, sous lesquels ils progressent, s’amenuise promptement. Ils se faufilent dans la pénombre, l’un derrière l’autre, comme si leur vie en dépendait. L’ire de Phébus grillerait aisément un steak sur l’asphalte.

Ils reviennent du bahut. Tous deux en Terminale, série générale. Et comme tout jeune de cet âge, ils sont sur le point de passer le baccalauréat. « La clé qui permettra d’ouvrir, plus tard, toutes les portes » comme aiment à le rappeler incessamment leurs professeurs respectifs. Sur ce point, il aurait fallu que les pédagogues y mettent d’avantage de vitalité. Un peu plus de poigne dans la formulation. On le sentait, eux-mêmes n’y croyaient pas.

S’ils se connaissent ? Ils se sont très souvent croisés dans les couloirs filiformes du lycée et quelques fois aperçus dans le gymnase. Ils ont fréquemment échangé.   

Réussir le bac ne semblait pas être leur préoccupation majeure, du moins pour le moment.

D’excellentes notes pour Mos, et ce, depuis le collège. Une solide culture générale, l’une des raisons pour laquelle il a penché pour un cursus scientifique. Il avait un de ces phrasés impeccables. Sa plume était tout aussi harmonieuse pour un lycéen de son âge. Il avait toutes les chances de son côté. S’il se maintenait sur ce cap, le bac, il l’avait en poche dès le premier tour. Pour lui, ne restait seulement qu’à décrocher une mention, et pour cela, il fallait redoubler d’effort, il le savait.
Son copain, Far, n’avait pas les mêmes qualités. Ses notes restaient plutôt bonnes. Quand il s’agissait de parler, c’était un bel orateur capable d’électriser les foules. Les jeunes filles de son lycée étant, de loin, l’auditoire qu’il chérissait le plus. Ses qualités, il les puisait dans sa personnalité exubérante, son charme inné et ses nombreuses lectures : sa filière en littérature l’y obligeant en partie. Il se débrouillait assez bien à l’écrit au vue des nombreuses lettres libidineuses et enflammées qu’il expédiait secrètement (et anonymement) à certaines filles. Le bougre ! Comme Mos, il ne se faisait pas trop de souci pour le bac. C’est l’« après » qui semblait réellement l’affrioler.   

Les pas ralentirent à l’approche d’un carrefour dénivelé. Une suée de monde s’agglutinait aux alentours attendant que le feu, de l’autre côté de la rue, passe au vert.

-   Bonjour Far. Comment vas-tu ? lança Mos, placé à l’arrière.
-   Yo, man, on fait aller ! Et toi, ça roule ma poule ? fit Far en se retournant.
-   Je te remercie, je vais bien.
-   Cool, man.
 
Far aimait haranguer avec emphase tel un rappeur, Américain de surcroît, ses répliques faisaient le plus souvent penser à un savant mélange de rap et de mimique… rasta, les dreadlocks en moins. Il était friand de gangsta rap et musique rastafari. Pour un lycée en littérature, cela contrastait évidemment. Il était atypique, il le savait, il le revendiquait sans problème.

-      Alors, man ce bac, reprit Far ! Je veux sérieusement lui faire sa fête, ouais ! Je vais me le faire. J’te le dis moi.
Le feu passa au vert, Far et Mos se dépêchèrent de traverser.
-      Mos d’enchainer : il y a un dicton chinois qui dit qu’il faut se méfier de ce que l’on veut, tu sais ?
Mos est tout à fait posé, il ne manque jamais une occasion de placer un mot censé, une citation sagace.
Far, le zieuta aussi sec, avant de rembarrer : « allez vas-y, arrête de te la jouer intello et redescends deux minutes sur terre, mec, pose-toi man et vas-y balance ce qu’tu comptes faire une fois ton bac en poche. »
-      Heu ! Je crois que je vais continuer sur ma lancée, je suis réellement tenté par un parcours en médecine, je vais éventuellement enchainer avec une spécialisation en chirurgie cardiaque.
-      Mouais, signer des ordonnances à la chaîne, je suis pas trop emballé t’sais Mos, c’est pas mon truc !
-       Servir son prochain, soigner les plus démunis, rendre service au vulgum pecus. Je crois que c’est une mission des plus honorables, déclara Mos.

Mos n’avait qu’une idée. Irriter Far par ses formules savantes.

-      Yo ! Man ! Je te vois venir, dit Far, t’sais, tu vas bosser comme un forcené toute ta vie pour quasiment rien ! T’sais ça au moins ?!  Les médecins ne sont pas bien payés.
-      Bosser pour répandre le bien autour de moi, je le ferai gratuitement.
-      Mouais ! fit Far, en lâchant un soupir. Avant de continuer. Tu sais ce qui me botte ?
-      Non, mais tu ne vas pas tarder à me le dire !
Far stoppa net. Appuya le dos contre le mur. Redressa son falzar, qu’il portait au deçà des hanches, puis s’exclama : «  Voler ! »
-      Comment ? s’inquiéta Mos. Tu veux voler après ton bac. C’est pas encore un de tes trucs rasta ?
-      Pas voler au sens planer, voltiger dans les airs ; mais voler dans le sens, délester, dévaliser, dépouiller, escamoter. Ouais, man, c’est de ça dont j’te parle.
-      Heu…
-      Ouais, man ! Je veux pas me farcir un travail de bureau toute ma vie mec, je veux voler…
-      Mais, c’est direct la prison si…

Far, se redressa. Continua à marcher. Mos laconique le suivait, il semblait être suspendu à ses lèvres.

-      Voler légalement, c’est le MU-ST ! tonna Far.
-      Depuis quand voler et légalement sont-ils compatible ? s’écria Mos, tout surpris.
-       Depuis aussi longtemps que la politique existe man !
 
      Avant de se fendre la poire et de lâcher : « La grande différence entre les oiseaux et les hommes politiques, c'est qu'à un moment les oiseaux s'arrêtent de voler ».
 
Celle-là, n’était pas de lui, mais de Coluche.

 Far, n’avait pourtant pas tort, le bougre ! Loin d’être un oxymore, voler légalement était pourtant parfaitement possible ! D’ailleurs en politique, TOUT est possible. Les politicards étaient les seuls personnes qui vivaient sur le dos des autres ! Tels des parasites.

-      Mais avant ça, faudra que je m’entraine mec, poursuivit Far, t’sais, ils t’apprennent pas ça en fac de médecine ! Tu pourras te faire plein de thunes. Et tout ça, le plus peinardement du monde.
-      Je ne sais pas où tu pourras apprendre ça, objecta Mos.
 
Nos deux compères arrivèrent à un abribus. Mos, un peu sonné par les récentes confessions de son ami, préféra s’asseoir. Far enflammé comme jamais continua. 

-      Je vais faire politicien pour plusieurs raisons : d’abord tu bosses moins tout en faisant travailler plus les autres. Mais pour ça, il faut que je fasse gober aux intéressés assez de couleuvres pour qu’ils consentent à me confier un poste de responsabilité, je m’en fous, je commencerai par le bas. Un poste de maire adjoint, ça va le faire.
-      Il te faudra beaucoup de diplômes, dit Mos.
-      Pas faux, mais pas que ça ! Les diplômes ne sont pas la condition sine qua non, il te faut apprendre des choses que l’école ne peut t’apporter.
-      Quoi donc ?
-      Bon sang de bonsoir, suis donc un peu Mos. La marque de fabrique des politiques, c’est quoi donc à ton avis ? Le mensonge, la manipulation, la sournoiserie, le sadisme… La chutzpah voyons !
-      Tu es carrément marteau Far.
-      Non, Mos. Je suis pragmatique. Je veux seulement être du bon coté du manche. C’est inéluctable, tu saignes ou t’es saigné ! Tu peux continuer à faire des pieds et des mains pour intégrer ton cursus en médecine. Moi, je vais m’entrainer.
-      T’entrainer ? lâcha Mos stupéfait.
-      Oui, m’entraîner à parfaire mes discours. M’entraîner à me fendre de répliques pouvant surplomber l’Everest de la mauvaise foi politicienne. M’entraîner à faire des promesses qui prendront des proportions d’insultes à l’intelligence et à la Nation. Soit dit en passant entre nous, pendant ce temps, je serai auréolé d’une aura impénétrable… Qui bousculera le sens et la raison. Et le comble, c’est qu’ils en redemanderont.
-       Je te le dis sincèrement. Tout ceci n’est pas bien fameux, répliqua Mos.

Au coin de la rue, surgit le bus. Il ralentit et s’arrêta juste devant les deux lycéens. Far monta les marches, jeta coup d’œil vers Mos, sourit puis dit :
-      Te fais pas de nœud dans le cerveau man, ya pire — Je pourrai être président de la République.
 
 
 

Mahad dans Inclassable.
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