Réflexions sur l'autobiographie

« Si  « autobiographie » signifie l’écriture de sa propre vie et de ses événements remarquables, cette écriture ne peut commencer et s’achever que par deux énoncés proprement imprononçables : « je naquis » et « je mourus », pour cette évidente raison que le premier ne peut être que la citation de la parole d’un autre « on m’a dit que je naquis » et que le second est dans sa formulation même un scandale sémantique, logique et métaphysique : ma mort en son lieu moment et circonstances, ne peut faire l’objet d’un récit que « moi-même j’écrirais ». LOUIS MARIN dans  « L’écriture de soi » ( p36)


Qu’est-ce qui constitue l’aporie du récit autobiographique ou de l’écriture de soi ? Que l’on pourrait tout aussi bien nommer « auto-thanato-graphie ». Cela ne se résume-t-il pas en cette proposition suivante : « J’écris que j’écris que j’écris…. » ? En effet, ne finit-il pas enchevêtré dans une cascade infinie de mises en abîme de sa propre vie ?
Par ailleurs, « Ce souci de soi-même », (qu’appelle FOUCAULT dans son cours au Collège de France « Herméneutique du sujet » en 1981 à 1982), se traduit dans l’écriture de soi par un sentiment une émotion esthétique bien à part. En lisant le récit autobiographique de Alfred KUBIN intitulé « Ma vie », l’auteur écrit l’affirmation suivante : « le caractère éphémère de tout ce qui existe ici-bas est quelque chose d’éminemment horrible ; y penser froidement, mais en cherchant ce qu’il a de bon, exige un authentique héroïsme ».  
Mais cette attitude, cette posture de l’agent, du sujet, (c’est-à-dire l’auteur, dans l’écriture de soi) pose plusieurs questions d’ordre logique, ontologique et métaphysique. Georges GUSDORF dans « Auto-bio-graphie » montre que ce genre littéraire est significatif à plus d’un titre sur le plan philosophique. En effet, le récit de soi, par le processus de l’écriture est particulier voire singulier. Le récit de soi n’a-t-il pas une part rédemptrice dans l’action de l’agent ?
Autrement dit, le récit de soi ne permet-il pas de dépasser un mode existentiel dans lequel l’agent est comme bloqué dans l’action passée pour lui permettre une capabilité sur l’action future ?
Cette capabilité fustige le temps et l’intime : ce sont des dimensions propres à l’écriture de soi. Concrètement que se passe-t-il lors du processus d’écriture de soi ? Y-a-t-il une dimension éthique et si oui, laquelle ? Par ailleurs, on peut se demander si l’écriture de soi ne correspond pas à une herméneutique de l’action autobiographique.

Le « je » narrant peut s’absorber dans le Je narré au prix d’un effacement  dont il convient de mesurer le calcul. L’autobiographie, ou l’écriture de soi, sont constituées par un trait caractéristique qui tient particulièrement au dédoublement entre le sujet actuel qui, par son travail d’énonciation, configure un sujet ancien. : travail d’énonciation qui est le fait même de la position de narrateur. C’est donc perdre la spécificité du rapport complexe du narrateur avec le protagoniste principal, et avec lui-même, par l’effet en retour de cette sorte d’ubiquité autobiographique. C’est ainsi, la question des paradoxes de l’identité personnelle, si on l’aborde sous l’angle de la permanence dans le temps.
Il y a dans l’acte d’écrire un rassemblement de l’attention. L’écriture doit bien en un sens ramener vers soi. Mais écrire quelques chose et c’est écrire sur quelques chose. L’écriture a un objet intentionnel elle transporte une intention qui est une expression. Dés qu’il y a intention il y a relation sujet/objet. Peut-il y avoir une écriture qui soit une relation sujet-sujet, de soi à soi ? Et peut-on dire que toute expression est une expression de soi ?
L’écriture est-elle un éloignement de soi, ou un rapprochement de soi ? Est-il pertinent de croire que nous devons et pouvons nous qu’exprimer que ce que nous sommes ou faut-il penser que nous ne parvenons jamais à exprimer ce que nous sommes ? L’expression dit quelque chose mais ce qui est dit participe-t-il d’une conscience du monde ou se rapporte –t-il  en quelques manières à la connaissance de soi ?
Enfin l’entreprise consistant délibérément à tenter de se décrire, à parler de soi ne revient pas à une sorte de jeu narcissique assez conciliant ? Si par exemple le journal intime est bel et bien une expression de l’intériorité, il s’en faut de beaucoup qu’il puisse à lui seul contribuer à un éclaircissement de soi, à une expansion de la conscience. La question de fond de toute autobiographie et écriture de soi, revient finalement à savoir comment l’écriture peut servir de support à un travail sur soi et de quelle manière un journal intime peut être d’une réelle utilité pour servir la connaissance de soi ? Donc dans quelle mesure l’écriture de soi peut-elle participer de la connaissance de soi ?
Choisir une forme d’écriture engage d’une certaine façon l’écrivain : écrire un roman, c’est s’engager dans un récit imaginaire, tout en s’inspirant le plus souvent de faits réels. Ecrire des poèmes c’est laisser vibrer la plus haute des sensibilités à ce qui est. Se lancer dans l’histoire, c’est écrire un récit qui devra largement être étayé d’une enquête sur les faits passés, par des documents relatifs à ce que nous entreprenons de raconter. Se faisant dés que nous prenons la plume, la forme même de l’écrit structure une certaine identité. Le style de l’écrit façonne l’identité de celui qui écrit. En est-il de même pour ce qui relève de l’écriture de soi ?
En apparence non, un récit autobiographique par exemple semble avoir pour objet « le moi » ou plutôt « le soi » ; c’est – à – dire que ce n’est pas l’objet qui importe mais le sujet. Cependant à y regarder de plus près, ce n’est pas le cas. Il y a une pente de l’écriture liée à la forme. Examinons ce qui distingue les différents genres de l’écriture de soi : les mémoires l’autobiographie, les confessions, les essais, le journal intime l’autofiction par exemple.
Les mémoires consistent à raconter le passé, c’est-à-dire retrouver les nœuds temporels de la temporalité consciente. Les Mémoires supposent que la durée, une fois repensée, permet d’accéder à la subjectivité de celui qui a été l’acteur des événements ; dans une telle vision le devenir de l’égo prend une cohérence et s’organise peu à peu dans un tout, dont la loi n’est pas imposée de l’extérieur par un chaos d’événement, mais plutôt de l’intérieur dans un réseau d’intentions. La mémorialiste cherche confusément à mettre au jour la continuité de projet qu’a été son existence. Un entité de sens  doit bien survoler et dominer la diversité du vécu, et permettre d’atteindre ce que le moi a toujours été, dans ce qu’il a toujours cherché à être.
Le fil conducteur des Mémoires serait donc résumé dans cette proposition : « j’ai toujours cherché à … » et c’est aussi la formule  qui nous permet de les comprendre. Cette expression signifie que le devenir possède un télos, un fin, ou qu’il est orienté. Ce télos organise la subjectivité de l’intérieur ; comme le caractère sel'on Démocrite il trace un destin. « j’ai toujours cherché, … » nous indique aussi qu’il faut chercher la manifestation du moi dans une oeuvre située dans le temps. Le destin peut être lu comme le tracé que le moi et le soi laissent derrière eux, mais qu’ils ne pouvaient pas découvrir dans les lignes du présent. Les Mémoires sont le fil qui permet de ressaisir les lignes d’un destin, inconscient de lui-même au début d’une vie, obscurément conscient en son milieu, pleinement inconscient au soir de l’existence. C’est pourquoi les Mémoires sont interprétées comme le récit de la formation d’une personnalité.
La forme privilégiée de l’autobiographie et de l’écriture de soi c’réside le journal intime. L’ébauche du journal nous le trouvons dans le travail de Montaigne dans les Essais. L’auteur y adopte une écriture très proche de l’écriture au jour le jour et il y a des passages où la notation de l’expérience. Ce que découvre notamment Montaigne c’est la fluidité du temps vécu et le jeu du changement. Il dit :  « je ne peins pas l’être, je peins le passage ». Son mode d’écriture lui permet  de cerner d’assez près les velléités du moi et du soi ainsi que le jeu des personnages que constitue une vie. Il reste que l’écriture des Essais n’accomplit pas encore le projet d’une écriture de soi par soi. En s’imposant une thématique, par exemple le fait de parler de tel ou le sujet comme la relativité des moeurs l’écriture dérive de l’auto-compréhension vers l’exposition, et l’analyse philosophique d’un objet qui concerne le monde et l’extériorité.

Si nous voulons entrer dans les paradoxes de l’écriture intime de soi, il vaut mieux se tourner vers des ouvrages tels celui de Frédéric AMIEL. Dans ce livre, le journal est à la fois magnifié comme entreprise de clarification de soi à soi, et décrié comme entreprise de fuite du réel par l’écriture. Le journal est aussi bien  exercice de lucidité que d’auto-négation. Pourtant si AMIEL n’écrit pas pour être publié, pourquoi tant de contradictions internes.
 Il faut remarquer que le  journal intime est un genre extrêmement varié qui oscille souvent entre deux pôles :
Premièrement, quand l’extériorité tend à prendre la première place, nous avons un glissement vers le journal objectif. Ecrire un journal revient alors à consigner des événements, des rencontres, à raconter des faits. Dans cette catégorie entrent le carnet de route et de voyage.
Aussi, quand l’intériorité prédomine sur l’extériorité, nous obtenons inversement le journal subjectif qui est le journal intime proprement dit. Le moi passe au premier plan, l’événement au second, et le travail d’introspection opère au fil des lignes. Dans ce travail la clé est nécessairement la connaissance de ce qu’est l’ego lui-même. Tant que je m’identifie à un personnage, l’écriture devient soit auto flatterie soit auto flagellation. Si par contre, j’ai une compréhension profonde du jeu de l’égo, et si je comprends ce qu’est la conscience alors l’écriture change radicalement. Il y a un dépouillement total du sujet, le point de vue est très impersonnel : c’est le dépouillement de la lucidité. Au contraire, dans l’écriture de soi on peut trouver de l’introspection dans lequel le « moi » fait problème et le jugement moral est très présent comme chez Amiel. Or, l’introspection et la lucidité ne sont pas du tout identiques. Nous voici donc reconduit dans notre problème: la connaissance de soi précède-t-elle l’écriture, ou s’accomplit-elle dans l’écriture ?
L’œuvre, « Rousseau juge Jean –Jacques », offre quelques indications intéressantes pour notre propos. Il est en effet possible que l’écriture intime de soi soit portée par deux courants très différents l’un de l’autre. D’une part celui de l’amour, que la vie se porte à elle-même et celui de l’amour, que l’ego entretient à l’égard de lui-même.
Dans le premier cas Rousseau écrit « tout ce que je puis connaître, je le connais à partir du sentiment ». Seulement ce que nous appelons sentiment d’ordinaire est assez confus ; il est fait d’émotions très réactives et de sentiments purs, ce qui n’est pas la même chose. Rousseau écrit plus loin que « les passions primitives, qui toutes tendent directement à notre bonheur ne nous occupent que des objets qui s’y rapportent et n’ayant pas que l’amour de soi pour principe sont toutes aimantes et douces par leur essence ». Le terme de primitif n’est évidemment pas à prendre dans un sens vital, le sens de l’homme primitif et de ses instincts vitaux. Non ici primitif veut dire passion de la Vie pour elle –même comme pure épreuve de soi  comme pure donation à soi sel'on la formulation de Michel Henry. La vie s’éprouve en moi comme passion car elle est originellement donnée à elle –même, comme sentiment. Ce que la vie cherche c’est naturellement sa propre expansion et l’expansion de soi et le bonheur sont intimement liés. L’expansion du bonheur est le but même de la manifestation et c’est dans la participation à l’expansion de soi que nous éprouvons le bonheur. La vie s’aime elle- même en soi, et celle-ci cherche sa plus vaste expression : par l’écriture ?
Mais alors, comment l’amour de soi se transforme –t-il en amour propre ? Par l’introspection de la pensée à l’origine du désir. Le désir ne supporte pas les obstacles, mais engendre les contraires : joie/ tristesse, plaisir / douleur, espoir / crainte, etc. La passion devient donc de passion primitive qui est la passion du soi, une passion de quelque chose, une passion définie par un objet et marquée par la temporalité et le désir. Alors les passions deviennent « irascibles et haineuse et voilà comment l’amour de soi, qui est un sentiment bon et absolu, devient « amour –propre », c’est –à-dire un sentiment relatif par lequel on se compare, et qui demande des préférences dont la jouissance est purement négative et qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien mais seulement par le mal d’autrui ». La passion pure est présence de l’absolu, la passion impure est chute dans le relatif. Entre l’un et l’autre intervient un processus du mental qui est celui de la comparaison. C’est le mental qui compare, juge et s’érige en juge, et en s’érigeant en juge il fait naître l’égo, qui n’existe que dans le rapport à autrui. Dés lors pour autant que l’ego se compare, cette comparaison est l’expression même de l’amour propre. Le piège est très subtil et complexe. Ce que l’ego exige, c’est le renforcement de sa puissance propre ce que l’ego exige c’est la satisfaction de son désir de reconnaissance. D’où une complexité impénétrable dans les sentiments marqués par l’amour –propre. «  ce qui importe à moi n’est pas tant ce que je suis que ce que je parais sous le regard des autres et ce qui a valeur à leurs yeux. C’est cela qui me gonfle d’importance  qui flatte mon orgueil : qui flatte mon amour-propre. Ce qui me gène c’est ce qui diminue ma valeur sous le regard des autres nous sommes piégés par la dualité désir/ aversion où nous nous enfermons dés l’instant où la pensée s’est aventurée dans le processus de comparaison.  Je lutte pour mes désirs pour m’affirmer en tant que « moi » différent d’autre « moi ». Ainsi, contrairement à ce que nous pourrions penser, l’amour-propre est complètement excentré dans le rapport de soi à soi. Il n’est pas l’amour de soi. Il s’est excentré du Soi pour avoir inventé de toutes pièces un autre centre le « moi »et c’est cela qui s’appelle l’égocentrisme » qui est la racine même de l’amour-propre et rien d’autre.
Ne peut-on pas regarder l’écriture de soi de ce double point de vue ? Sous la domination de l’amour-propre, le journal intime est un jeu de l’ego avec lui-même, un jeu dans lequel l’identification du soi avec l’ego est complète. Je me pose la question « qui suis-je » ? Et je réponds immédiatement « moi ». Comme « moi » est concept relatif à d’autres moi, je vais me définir, me juger me comparer. Je mettrai sur le papier tout ce qui me semble une imperfection. Je me jugerai sans cesse à l’aune de ce que je devrais être. On peut écrire des milliers  de pages sur le sujet : impuissance de la volonté chez Amiel., besoin de justifier de vaincre des rancoeurs, besoin de se donner l’image d’un maître et non d’un esclave. Tant que règne sans partage le souci de l’amour-propre, l’écriture intime est une introspection qui cultive en réalité le conflit. Si on ouvre le livre « la connaissance de soi » de KRISHNAMURTI p 190 : « nous appelons introspection le fait de regarder en soi-même, de s’examiner soi-même. Or pourquoi s’examine –t-on ? En vue de s’améliorer, en vue de changer, en vue de se modifier. Vous vous livrez à l’introspection en vue de devenir  quelque chose, sans quoi  vous ne vous complairiez pas en l’introspection. Vous ne vous examineriez pas s’il n’y avait pas le désir de modifier, de changer, de devenir autre chose que ce que vous êtes. »
L’écriture réifie l’égo, parce qu’elle n’est pas sortie du jeu de l’amour-propre. Parce qu’elle est prise dans le jeu de l’identification, mais également par ce qu’elle n’est pas éclairée par une connaissance lucide des processus de la pensée en jeu de l’ego. Tant que l’ego n’a pas été correctement observé, il occupe le devant de la scène.

Parmi les nombreuses choses qui rendent l’entreprise de l’écriture de soi si intéressant à nos yeux, le fait qu’il n’existe pas de corrélation entre la croyance d’une personne, son intention, son désir, son espoir, etc. (qui sont des attitudes propositionnelles) et le comportement  de cette personne. S’il y avait une telle corrélation, tout serait plus simple car chaque action mémorisée se rattacherait un événement mental déterminé. Ce schéma simpliste mais dualiste a été soumis à diverses critiques dont celle de Nietzsche dans ce qu’il dénonce comme l’« antecendentia d’action ». A contrario, RYLE se concentre sur la séparation  dualiste intérieure et extérieure. Le behaviorisme réductionniste qu’il propose, tel que le projet autobiographique consiste juste à raconter les actions antérieures et postérieures , et à montrer leurs relations à d’autres actions avant et après, se donnant comme un récit global qui affiche la forme d’une vie au fil du temps, et cela sans recours explicatifs à de fantomatiques causes extérieures.
Il s’agit donc ici d’établir une pensée de l’agir, qui se révèle dans l’écriture de soi. En effet, comme le montrent la réflexion cartésienne et hobbesienne sur le soi, et l’extension donnée par Kant  de cette problématique réflexive au domaine pratique. L’enchaînement de ces deux moments de pensée ne débouche selon, Paul RICOEUR, sur aucune théorie de l’action, lacune qui contraste avec le statut de la théorie de la connaissance. « Or, sans théorie de la reconnaissance point de théorie sur l’agir ». On passe de l’actif (reconnaitre un quelque chose en général, verbe actif qui intervient dans l’ordre de la connaissance) au passif (le soi demande à être reconnu : je reconnais activement quelque chose, des personnes, moi-même mais je demande à être reconnu par les autres).

Fabien Rogier dans Inclassable.
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