René

René était imposant. Il était grand et son embonpoint lui donnait un port royal. Il avait tout d’un Henri VIII moderne, la barbiche en moins et la calvitie en plus. C’était mon grand-père. Le patriarche, le chef de famille que personne n’osait contrarier. Il trônait en bout de table lors des déjeuners dominicaux, appréciant du regard sa famille réunie, ses 4 enfants et leurs conjoints ainsi que les petits enfants dont le nombre grandissait chaque année. Ma grand-mère, toute menue, elle, virevoltait en tous sens, couvrant la table de mets variés qu’elle avait passé la semaine à préparer, s’assurant que chacun était bien installé, distribuant un baiser à l’un, ébouriffant les cheveux d’un autre ou nouant la serviette d’un petit.
Quand tout était prêt, les assiettes remplies et les verres pleins, tous les regards se tournaient vers mon grand-père qui seul pouvait donner le départ des agapes. Je me souviens de l’effroi dans les yeux de tous quand Paul, le tout nouveau fiancé de ma plus jeune tante, pas encore au fait des habitudes familiales, leva sa fourchette pour entamer la tranche de gigot fumante qui venait d’être déposée dans son assiette. Le silence consterné qui s’abattit soudain sur la tablée le laissa pétrifié, le morceau de viande à quelques centimètres de la bouche. Mon grand-père le toisa d’un regard qui aurait changé en statue de sel tout autre membre de la famille. De sa voix de ténor, il s’écria alors : « Bon dimanche et bon appétit ! » signal pour tous que l’on pouvait commencer. Le malheureux Paul put enfin engloutir son morceau de viande. Mais il avait compris la leçon !
Mon grand-père était un fin gourmet, son poids en était la preuve. Aussi admettait-il qu’on jacasse quand, lui, savourait avec quelques bruits de bouche évocateurs la nourriture de son épouse. On ne l’entendait pas avant la fin du repas et on pouvait donc s’étriper sur la montée de la délinquance ou se désoler de la nouvelle hausse des impôts, la faute à la Droite – ou à la Gauche – tous pareils ! Mon grand-père n’en avait cure et se resservait généreusement de mousse au chocolat.
Quand ma grand-mère disparaissait enfin en cuisine pour préparer le café, il se calait sur sa chaise, poussait un soupir d’aise en posant ses larges mains sur son ventre et déclarait invariablement : « Vous ai-je raconté la fois où…….. » Personne n’aurait osé répondre avec franchise à la question. D’ailleurs, ce n’était pas une question qui attendait une réponse ! Sa rhétorique était immuable, ses histoires mille fois racontées commençaient toujours ainsi. Un silence religieux, plus dû aux effets du début d’une digestion difficile qu’à une attention passionnée, s’instaurait. Ma mère découvrait toujours une petite tâche sur son chemisier blanc. Simon, le fils aîné, tournait inlassablement son café qu’il prenait toujours sans sucre. Marie, son épouse, étudiait avec toute l’intelligence dont elle était capable, les fleurs de la nappe. Quant à mon père, il hochait la tête à intervalles réguliers, hélas, son regard vitreux montrait davantage sa lutte intérieure contre un sommeil envahissant qu’un assentiment quelconque aux propos de mon grand-père.
Mais, moi, je buvais ses paroles. J’étais hypnotisée par sa voix caverneuse, par ses yeux pétillants qui revivaient la scène qu’il décrivait. Je l’imaginais, non sans mal, jeune, mince, bravant les dangers de la guerre et de l’occupation pour gravir les montagnes en pleine nuit et sauver des familles entières. Il devenait pour moi un preux chevalier, un héro mythique, bref, un être exceptionnel dont le sang coulait un peu dans mes veines. J’étais subjuguée et me désolais que mon époque ne donnait naissance qu’à des pleutres boutonneux dont les seuls exploits consistaient à vous tirer les cheveux à la récréation avant de se réfugier dans les jupes de leurs mères à la moindre réaction un peu violente.
Il en était à l’apogée de son histoire, ce moment fatidique où il fut arrêté par une escouade allemande avec quelques grenades négligemment cachées sous des pommes de terre dans le panier posé sur le guidon de son vélo, quand Paul, repu par le généreux repas ne put réprimer un profond bâillement. L’assistance se figea. Simon stoppa la valse de sa cuillère dans son café. Ma mère porta la main à son cœur et mon grand-père ne finit jamais sa phrase. Il leva sa grande carcasse de sa chaise, ne jeta même pas un regard au malotru mais toisa ma tante qui comprit aussitôt que le malheureux Paul n’avait pas sa place dans la famille et qu’il ne pourrait plus se délecter des déjeuners dominicaux à la table de René.

smjfalco dans Inclassable.
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