Saint augustin aux origines de l'autobiographie

Le caractère historique de la démarche autobiographique.


Dès l’antiquité, l’écriture autobiographique s’affirme comme expression de la personne, témoignage de la conscience et illustre ce souci de soi qui touche la société occidentale.  Le cheminement autobiographique ne s’avère plus séparable de l’homme et de son histoire. L’autobiographie apparaît comme une conséquence nécessaire de l’historicité de la vie humaine et de la prise de conscience qu’elle éveille en chacun. La tradition chrétienne en invitant la fidélité à se tourner vers soi pour scruter ses intentions, connaître ses fautes et les avouer à Dieu favorise la reconnaissance de l’intériorité. Le questionnement vertigineux du qui suis-je, la reconsidération des erreurs passées face à Dieu favorisent cette montée du moi. L’horizon de rénovation religieuse se trouve propice à dégager une consistance propre de sa sensibilité, de ses résistances, de son attachement au monde, dépeint le combat intérieur mené par le pénitent comme ses errances.
L’Antiquité classique, dans ses grandes philosophies épicuriennes ou stoïciennes s’en tenait à une conception disciplinaire de l’être personnel, qui devait chercher le salut dans l’adhésion à une loi universelle, sans aucune disposition pour se tourner vers la vie intérieure. Le christianisme se développe comme un dialogue de l’âme avec Dieu. Chacun est comptable de sa propre existence, d’où un intérêt nouveau pour les ressort secret de la vie personnelle. La règle de la confession des péchés vient donner à l’examen de conscience un caractère à la fois systématique et obligatoire. Le récit autobiographique  s’inscrit ici dans un contexte de formation spirituelle d’éducation chrétienne et de conversion et prend une valeur exemplaire.
Au cours des siècles qui suivent, l’écriture de soi revêt différentes formes et reflète l’évolution des sociétés et mentalités. L’histoire montre que la relation du sujet à lui-même est conditionnée par son environnement, par des circonstances extérieures propres à un temps donné qui s’imposent avec force (religion- société-pouvoir,…) à chaque individu, et retentissent sur sa façon de penser et de se penser.
Chaque époque particulière s’historicise et se thématise à travers le discours autobiographique. L’écriture de la vie  se met en cohérence avec l’espace et le temps. Le moment joue un rôle dans le processus d’individuation et l’écrit en recueille la trace.
Les différentes manières de parler de soi  dans l’autobiographie constitue le problème majeur de l’autobiographie qui consiste à comprendre la succession des vécus, de développement de l’individu, son identité.
Au XIX siècle avec l’héritage de la révolution française, le sujet fait retour sur soi et le monde, fait se rejoindre l’espace social et individuel. L’étude du moment chrétien avec Augustin, du moment subjectif avec Rousseau et du moment social avec Sand,  Nietzsche et Russell.

Saint AUGUSTIN : L’autobiographie devant Dieu.

Le IV et le V siècles de l’antiquité consacrent l’expansion chrétienne. Il y a rattachement de la culture hellénique au tronc commun de la révélation biblique. La relation de la nouvelle culture à l’ancienne, n’est pas une relation de rupture, mais d’accomplissement. L’affirmation chrétienne ne prétend pas abolir mais parachever. L’incarnation du Christ est un point d’inflexion pour le devenir du genre humain. La question du sens et l’origine s’impose aux hommes de ce temps. Elle est donnée comme un problème à résoudre et une situation à élucider.
Les humanistes de ce temps, les pères de l’église, font écho de cette préoccupation à travers leurs écrits, et tentent de remonter jusqu’à l’extrême source du sens. Ces pasteurs s’efforcent, au fil de leurs réflexion de dégager l’intelligibilité immanente du sens de la vie, liée à la force des origines premières et aux fins dernières. La culture chrétienne, la philosophie chrétienne s’orientent ainsi autour de la recherche des valeurs révélatrices du sens d’une vie. L’affirmation chrétienne se développe  autour d’un axe autobiographique. Au sein du peuple chrétien, chaque individu devient un centre d’intérêt. Le christianisme s’apparente à une sorte d’égocentrisme spirituel et développe une nouvelle expérience existentielle. L’intériorité personnelle se constitue comme dimension de recherche et de connaissance. La créature humaine s’affirme en dialogue avec son créateur, dialogue en fonction duquel se dessine sa ligne de vie. Les écrits autobiographiques prennent place dans ce mouvement général d’attentions aux pulsions intimes, aux intentions, aux motivations, et consacrent une étape maîtresse dans la conscience de l’occident.


1- L’antiquité chrétienne et les prémisses de la démarche autobiographique.

L’émergence du sujet
Au sein du christianisme, l’exigence religieuse de compréhension de la vie intérieure, à l’époque de l’antiquité tardive, favorise l’émergence de la personne et met en avant l’expérience personnelle. En chaque être réside un chrétien en puissance. La religion chrétienne se préoccupe de chaque individu. Chaque personne représente une âme, définit un fidèle. L’entreprise chrétienne place la personne place la personne dans une perspective de découverte avec elle-même et avec les autres, mais effectuée sous le regard de Dieu, et à la lumière de Dieu. Elle s’intéresse à la dimension de la personne prise dans son rapport avec Dieu et avec les hommes.
L’Eglise de l’antiquité chrétienne fait prévaloir une anthropologie nouvelle : chaque destinée si humble soit-elle suppose une sorte d’enjeu surnaturel. La vie terrestre est la dimension temporelle ou s’opère la conversion dont dépend le salut final. La religion témoigne du souci constant de la destinée de tout homme et de son évolution. Elle veut révéler les voies de la guérison et conduire au salut tout être humain. Elle invite chaque individu à prendre place parmi l’ensemble des membres de l’Eglise, afin de s’approcher du contenu universel de la foi. Elle veut favoriser l’éveil de la conscience. Elle incite chaque personne à sonder pour retrouver l’empreinte de Dieu.
«  Le chrétien est guidé dans sa recherche de soi par l’enseignement qu’il a reçu de la Révélation. Il sait que l’homme a été créé par Dieu à sin image, sa propre âme sera donc pour lui un miroir de Dieu » .Cette perspective justifie la quête de soi. La religion interpelle chaque être humain, elle le conduit à opérer un retour sur lui-même. « Le chrétien voudrait retrouver en soi son être tel que Dieu l’a vu et voulu »  . Cette recherche est éminemment personnelle. Elle engage tout l’être.
Le christianisme de l’Antiquité célèbre la vocation religieuse de l’individualité et consacre en tout homme la créature de Dieu. Il découvre la nécessité d’une pratique intérieure, d’une approche intérieure de soi. Cette dimension se trouve au cœur de la religion. « en invitant le fidèle à se tourner vers soi , à scruter la pureté de ses intentions, connaître ses fautes et les avouer à Dieu, la tradition chrétienne consacre une démarche et favorise l’émergence de l’autobiographie. »  Elle découvre en l’espace autobiographique, une voie favorisant le retour vers Dieu. Elle reconnaît dans la catégorie autobiographique l’organe d’une approche authentique de la vérité religieuse, et d’une véritable connaissance spirituelle de soi.
L’entreprise chrétienne débouche sur une exploration de l’homme. C’est une forme de religion toute entière tournée vers l’intériorité, attentive aux intentions, et aux mobiles. Il exige une minutieuse et méticuleuse connaissance de soi. La relation psychologique à soi-même fondamentale à la vie religieuse, le renforcement de la vie intérieure entraînent l’individu à s’observer soi-même et à prendre intérêt à sa propre subjectivité. La pratique de l’examen de  conscience, la traque des péchés tels que l’Eglise les demande, obligent chaque fidèle à se pencher sur soi et à s’interroger. Le chrétien répond à un devoir, devoir que lui enjoint l’Eglise en se livrant à cette analyse. L’analyse dans le sens de la « confession » mène à la guérison et au salut de l’âme et permet de rester vigilant face à sa vie personnelle.
Ainsi l’écriture se voit associée au parcours de chacun. Elle revêt une fonction dissuasive, préventive et un caractère moral. Elle donne la possibilité de mener un travail vis-à-vis de soi. Elle s’accompagne d’in progrès spirituel, d’une compréhension du message divin, d’un approfondissement de la foi. La religion chrétienne se préoccupe de l’aspect vécu de la foi, et de la pénétration de la parole divine, chez les fidèles. La réflexion théologique insiste sur la nécessité d’une expérience effective de la conversion et de la grâce divine. « Chacun doit être assuré de l’authenticité de sa foi ; il s’agit de savoir si la grâce de la conversion lui a été réellement donnée, il s’agit ensuite de ne pas oublier cette grâce dans les intermittences de la ferveur »
L’écriture autobiographique répond aux exigences de l’Eglise. Elle représente une expérience tournée vers l’aveu des péchés, le pardon, la conversion et la recherche de la grâce. Elle ouvre la voie de la spiritualité et de la mystique. Elle contribue à établir et à féconder toute une culture chrétienne. Elle restitue le rôle central de la personne au sein de la religion chrétienne, et l’importance de la démarche autobiographique.

2- La signification et les caractéristiques de la démarche autobiographique sous l’antiquité chrétienne.

Sous les premiers siècle de l’empire, la culture gréco-romaine orientait la réflexion philosophique vers la culture de soi, et la quête du vrai, dans une perspective éthique. La connaissance de soi s’inscrivait alors comme un constant rappel à l’ordre  et à la raison. L’écriture de soi jouait le rôle d’épreuve de vérité. Elle répondait à un souci d’une règle de vie cohérente, d’une recherche de rectitude morale, et dégageait une perspective de dialogue de soi à soi, et de conversion à la vie intérieure.
Les chrétiens vont conférer à la quête de soi une autre signification. Ils vont orienter la démarche autobiographique vers la découverte de la révélation judéo-chrétienne. Pour la pensée chrétienne, l’autobiographie définit l’immanence de l’être, en fonction de son rapport à Dieu, et du sens spirituel de la vie. L’exploration de l’espace du dedans sert une cause, la cause religieuse, et veut exprimer une conscience en recherche de dialogue avec Dieu et les autres hommes. L’homme se place toujours devant Dieu. Le moi se module sel'on les perspectives chrétiennes d’accomplissement qui sous-tendent sa présence au monde. L’homme est contraint d’interpréter son sort d’après celui de l’humanité. Il n’est pas en relation avec lui-même. Il explique sa situation par ce qui dépasse le personnel et l’individuel. Une vie humaine ne possède pas son centre en elle-même, ni sa valeur humaine. Le fondement de la conscience de soi, sa justification ultime, se situe dans le rapport que cette existence entretient avec DIEU son créateur et Jésus-Christ son sauveur.
L’entreprise autobiographique représente une quête du moi, comme conquête et constitution de la personne, qui ne se découvre dans sa na nature que devant Dieu et en Dieu. « Connaissance de soi et connaissance de Dieu se trouvent liées désormais étroitement ».  Si l’être individuel du chrétien acquiert la dignité d’un être permanent et indestructible, c’est dans sa relation à Dieu. C’est dans sa participation à la personnalité divine que prend forme sa personne. Le travail sur soi permet de comprendre quelle est la nature conférée par Dieu, la place assignée à tout croyant. Il a pour résultat  d’ordonner sa vie à Dieu, d’illustrer la reconnaissance du Divin. Le fidèle se trouve sauvé de sa propre insuffisance, par l’adhésion à un dogme et à une vérité, dont il doit faire l’application à vie personnelle. Le désaveu de l’analyse pour elle-même inaugure l’abandon à Dieu, qui enseigne à chacun ce qu’il est, lui révèle les secrets de son âme. La valeur véritable de la recherche et de l’approfondissement de soi, résident en la possession de la vérité absolue, condition et accomplissement de toute une vie.
La prise de conscience, générée par l’examen de conscience, tel qu’il se définit à travers l’écriture autobiographique, est subordonnée au sens théologique de la destination de l’homme. La vie personnelle n’est pas prise comme unité de compte. Elle ne constitue  qu’n moment qu’il faut dépasser. L’expérience mystique représente une forme de dépouillement absolu de la créature, qui s’efface de soi pour laisser la place entière à Dieu. La connaissance de soi est retour à Dieu, qui est en moi, plus moi-même que moi. Elle n’est qu’un aspect de la relation du fidèle à Dieu, qui lui est plus intime que lui-même. Elle n’est qu’une étape, dans un mouvement qui la dépasse de beaucoup, et  qui consiste à aller à son salut, en assurant en soi, avec l’aide de Dieu, le triomphe de la grâce sur le péché. Il n y’a donc aucun individualisme ici. Pour L’Eglise, le travail spirituel d’édification de soi à soi, l’exemplarité de la vie spirituelle, peut se transmettre, à travers le récit de différents parcours. Le témoignage personnel ne se substitue pas à l’enseignement de la doctrine, mais vient lui conférer une figure humaine par l’intercession de son créateur.
Le témoin de révélations divines ne peut pour lui le contenu. Il se doit de transmettre, de restituer son expérience, et sa découverte, telles qu’elles se sont imposées à lui, pour la grande connaissance de tous. La première personne, même lorsqu’elle semble relever de la vie privée, prétend à une valeur exemplaire. L’auteur se donne comme le témoin aussi bien de la déchéance du pécheur avant la conversion, que de la grâce et de la béatitude du pénitent. Il se préoccupe du maintien de l’espérance chrétienne et du salut de l’âme, au travers de son propre récit. Il laisse voir le processus évolutif de son expérience et des maturations, et cherche à livrer une leçon spirituelle à ses lecteurs. Il manifeste un souci d’exigence éthique et d’édification de soi. Il écrit pour que croisse la gloire de Dieu. L’agent qui expose son histoire, veut engager le fidèle sur le cheminement difficile, qui mène au salut. La mise en perspective  de l’existence s’effectue en fonction de l’événement capital, qui en constitue le centre de gravité, et lui donne sens, la conversion. Le récit écarte toute complaisance à soi-même, tout état d’âme rare et singulier. Il évite les abus  de l’observation intérieure et les excès de psychologie. Il restitue, ce que l’on peut être, ce que l’on doit être, et la manière dont il convient de répondre à l’appel général, adressé à tous les enfants de Dieu.
L’écriture renvoie à un ordre de transcendance auquel la personne  prononce son adhésion. Elle présuppose un essai de réhabilitation entre une réalité médiocre et l’exigence d’une idéalité. Dans la perspective chrétienne, l’exercice moral et ascétique de l’antiquité devient un exercice moral et spirituel tourné vers la recherche de Dieu et du salut. La pratique religieuse de la confession rejoint dans ses effets la recherche profane de la lucidité de soi à soi-même comme guérison de l’âme.  Cependant, l’homme renonce à trouver en lui-même les moyens de son propre salut intérieur, de son ordre intime. Le report en Dieu est nécessaire sous peine d’échec de vie. L’unité personnelle ne se fonde qu’indéfectiblement en Dieu. Cette mission fonde la cohérence de la démarche autobiographique. Celle-ci prend place dans une perspective de propagation et de diffusion du christianisme.

3- L’autobiographie spirituelle, consécration d’une démarche et d’un type d’écriture, chez les premiers chrétiens.

L’antiquité chrétienne donna naissance à un mouvement autobiographique et débouche sur la production d’un type « autobiographique spirituel ». Celui-ci dévoile la prééminence d’un modèle, en tant que traque et formulation des péchés, et narration orientée autour d’une conversion.
Ainsi, l’autobiographie chrétienne possède un modèle qui fixe un contenu, impose un projet, un ton et des thèmes obligés. Ce qui était une forme privilégiée de la recherche de soi, une expérience spirituelle, devient un mode d’écriture reconnu, qui consacre un phénomène humain, une qualité et une conception morale de la démarche autobiographique, en terme  d’exercice moral et spirituel mais aucunement littéraire. Les écrits manifestent l’esprit de la nouvelle religiosité qui imprègne  l’antiquité tardive. Ils représentent un appel à considérer sa vie et sa formation, à la lumière de la découverte divine. Ils révèlent que les premières motivations intimes d’introspection sont religieuses. Les documents laissés attestent bien que la quête de soi n’est que la contrepartie ou la conséquence de la quête de Dieu. L’écriture autobiographique consacre un parcours et une rencontre : ceux d’hommes qui se sont découverts et trouvés à la lueur de la lumière projetée par le divin ; et qui restituent chacun à leur façon, l’histoire de Dieu, dans leur vie, et non pas leur propre histoire.
La période de l’antiquité chrétienne définit et situe la personne, en tant que créature ordonnée à Dieu, qui se sauve de sa propre insuffisance, en rattachant se spas à ceux du seigneur. L’examen de sa vie, le recentrage sur soi, conduisent toute personne à atteindre son âme, et à retrouver l’essence de la vie spirituelle. Celle-ci réside au plus profond de chacun, et il est du devoir de chacun d’écouter et de développer en lui ce trait, qui lui confère sa dignité et sa valeur d’homme. La perspective autobiographique prend donc place dans un contexte et un cadre très précis. Elle s’intègre à un projet de vie pour ceux qui y ont recours.
A un moment aussi tourmenté que celui du Bas-empire, la démarche autobiographique restitue le sens profond de l’existence, sa valeur et sa justification. Le chrétien s’affirme comme celui qui a trouvé sa voie. Son témoignage instruit ses frères. « Dans une époque aussi profondément imprégnée de préoccupation religieuses, l’homme ne pense pas seulement comme un citoyen dans l’Etat membre d’une partie terrestre, mais aussi et peut-être surtout comme un citoyen du ciel, membre d’une société spirituelle, dans le cadre de laquelle trouve sa solution le problème à ses yeux fondamental, celui de ses rapports avec Dieu. »
Aux IV et V siècle, les problèmes religieux occupent une grande place dans le cœur et l’esprit des hommes, mais beaucoup encore ne peuvent se départager entre l’héritage antique et l’inspiration chrétienne. La culture chrétienne, la doctrine de l’expérience vécue, pour pénétrer les esprits et s’imposer peu à peu. La démarche autobiographique se trouve au service de l’idéal religieux nouveau. L’écriture autobiographique consacre à travers les témoignages un équilibre atteint, une unité retrouvée. Elle veut apparaître comme une histoire dotée d’un sens général et unificateur. Elle manifeste la volonté de se constituer comme maîtrise et explication de soi au sens religieux. Elle répond à une attente spirituelle, fournit une réponse aux besoins spirituels d’une génération. Elle illustre le parcours du chrétien, le cheminement que doit accomplir toute personne pour atteindre le but suprême.
Le récit autobiographique retrace une vie orientée par une conversion qui en constitue la justification. Il veut offrir un modèle de vie et ne saurait dépasser le cadre spirituel qui le rend légitime. Les chefs spirituels qui livrent leur témoignage, ne font que resituer la conduite de Dieu sur eux, et révéler l’expérience qu’ils ont de Dieu. Ils tentent de rendre grâce à Dieu. Ils ne se hasardent pas à retracer leur vie en dehors de l’action de Dieu et de ses  influences. Ils n’exposent que leur relation à Dieu et leur itinéraire spirituel. Ils se gomment au profit d’une expérience qui est toujours et tout au long déclarée comme étant de Dieu. « le saint n’écrit en fait, que pour s’éprouver ou pour se confesser. La réticence concerne essentiellement ce qui dans l’écriture se rapporte à soi, ramène à soi une expérience dont le caractère est spécifiquement de conduire et de  mettre tellement hors de soi qu’on s’y perd et de même toute parole »  Les épreuves comme les hauts faits ne sont  là que pour manifester ce qui s’accomplit à la lumière de la révélation divine. La connaissance de soi ne saurait se dissocier de celle de Dieu. Se connaître soi-même consiste à écouter Dieu. La conscience de soi, l’âme, est le relais qui doit servir à appréhender les destinées de l’infini et à repérer la trace de Dieu.
Ainsi pour les chrétiens le moi se subordonne à la référence religieuse. Dans la démarche autobiographique, la connaissance de soi n’est pas l’intention initiale, elle se trouve subordonnée à la connaissance de Dieu qui est première et autorise toutes les autres. Cette perspective caractérise et rassemble les différents témoignages autobiographiques chrétiens.

4- Un exemple d’autobiographie spirituelle : les confessions de Saint Augustin

Augustin appartient à ce quatrième siècle de l’antiquité qui constitue l’âge d’or des Pères de l’Eglise. Il fait de cette génération des Pères de L’Eglise, nés au cours des années 330-350, qui rassemble des figures telles Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse, Ambroise de Milan, Jérôme, Jean Chrysostome. Ces personnalités représentent un moment d’équilibre particulièrement précieux, entre un héritage antique encore assez peu atteint par la décadence, particulièrement assimilé, et une inspiration chrétienne elle-même parvenue à sa pleine maturité. Les Pères de l’Eglise forment un groupe assez cohérent qui se rassemble autour d’un idéal  religieux nouveau. Ils laissent derrière eux une œuvre considérable (sermons, exégèse, théologie, commentaire des écrits saints, correspondance) et ils s’illustrent par leurs prédications. A travers leurs écrits, ils jettent les bases d’une véritable doctrine chrétienne, reposant sur le sens de la vie spirituelle, et l’idée de responsabilité intérieure. Ils contribuent à la richesse et à la vigueur de la culture chrétienne, en développant un mouvement de connaissance de soi, dans une perspective chrétienne, comme chemin vers Dieu.
Parmi ces Pères, Augustin d’Hippone figure comme exception remarquable, car il reste certainement l’un des personnages les plus complexes de l’Eglise latine, et l’un des plus grands écrivains chrétiens de l’Antiquité. Presque toutes ses œuvres sont des œuvres de circonstances, nées sous la pression d’une menace ou d’une nécessité immédiate ; mais il en est une retient particulièrement l’attention, car elle se situe comme démarche autobiographique : les confessions.
Augustin informe ses lecteurs des motifs qui se trouvent à l’origine de son œuvre. Il s’exprime en ces termes au début du livre X « c’est en la confession que je veux faire la vérité dans mon cœur devant toi, mais c’est en mon écriture que je veux le faire. »  Le verbe faire est à l’honneur  et souligne que l’auteur ne cesse de réfléchir tout en se livrant à l’écriture devant de nombreux témoins. La formule est d’une densité rare : la confession du « je » augustinien inséparable de la présence  du « tu » divin et du « il » humain, se situe ici dans la dynamique johannique. L’initiative du « faire » est à première vue volontariste, mais elle n’a de sens que parce que la lumière à venir est hors de doute. Ainsi le lecteur des confessions se trouve conduit à trouver sa place sous le grand soleil de Dieu.

5- Les confessions ou le récit d’une expérience personnelle authentique.

Augustin surpasse de loin ses prédécesseurs, par l’aptitude à analyser ses états de conscience personnels, et à les décrire en images fortes et audacieuse. Il peint une expérience personnelle authentique en se conformant pour l’exprimer en se conformant pour l’exprimer, à une longue tradition littéraire. Celle-ci l’invite à écrire sa propre vie comme une quête du moi, anxieuse et ardente, à travers mille détours matériels et moraux, jusqu’à la découverte de la voie unique, qui lui procure enfin certitude et sécurité. « A me ipso de me ipso : être soi-même l’auteur d’un texte dont est soi-même le sujet /objet ou plus littéralement être en matière d’écriture à l’origine de ce dont on est l’objet originel, n’est-ce pas la plus simple et, en même temps, la plus rigoureuse du statut de l’autobiographie »
L’illustration de cette formule par l’ensemble des Confessions fait de ce livre un modèle du genre. Le récit des confessions est au plus haut point existentiel, personnel et vécu, tout en prenant une signification universelle par suite de sa vérité et de sa profondeur humaine. On y retrouve les thèmes essentiels et naturels du développement de la vie humaine, comme marche vers Dieu, et comme progrès vers la plénitude de la vie spirituelle. Augustin écrit les confessions dans l’après-coup de la parole divine à laquelle il ne peut se dérober, soit quelques dix ans après sa conversion, alors qu’il exerce les fonctions d’2vêque d’Hippone. Il s’y révèle comme un homme épris de solitude et de silence, attentif à soumettre sa pensée au rythme de la vérité divine. Il affirme son besoin de réfléchir devant Dieu, de dialoguer et le plaisir qui s’y rattache. Il désire également conserver à l’esprit, le malheur d’une existence privée de la révélation, pour mesurer de quel abîme il est sorti. Augustin veut renouveler le souvenir des actes coupables du passé pour en saisir la signification profonde, dans un dialogue incessant avec Dieu  qui pardonne. A Hippone, le christianisme a pris le rôle dominant dans l’organisation du monde intérieur d’Augustin semble subordonnée à cette préoccupation dominante, celle qui restera le thème de l’augustinisme éternel « faire à Dieu sa part ».
Le souvenir de ses fautes et de ses erreurs passées s’exaspère chez Augustin. Pour avoir jadis erré loin de la voie, il veut s’attacher à celle-ci de façon la plus étroite possible. Les Confessions répondent à ce vœu fondamental d’un christianisme éprouvé plus intimement et d’un devoir être. Elles participent au projet de vie d’Augustin : celui de vivre sous le regard de Dieu et de témoigner en sa faveur.
Augustin occupe deux fonctions dans l’ouvrage. Il apparaît  à la fois comme pasteur autorité, ecclésiastique et théologique, et comme écrivain, narrateur, qui se confesse et invoque Dieu. Sa sincérité est garantie par la présence de Dieu. «Je ne dis en effet rien de vrai aux hommes que moi toi d’abord tu ne l’aies entendu (…) » . Sa confession, confession de foi et confession des péchés, s’effectue devant Dieu, et en présence  de Dieu, mais se trouve destinée aux hommes, partenaires obligés et indispensables de son entreprise : « Pour qui ce récit ? Non certes pour toi mon Dieu, mais pour ma race, la race humaine (…) E t à quel dessein ? Afin que moi-même et que mon lecteur qu’el qu’il soit nous concevons de quelle profondeur il faut crier vers toi(…)
Il y a trois protagonistes dans l’ouvrage : Augustin, dieu et le monde des hommes, la place de l’Autre est inscrite par le nom de Dieu. L’Autre est à la fois le destinataire et le lieu de vérité. L’unité du livre se réalise par l’acte même dont il témoigne : la conversion qui fonde les phases successives du récit. Cet acte invite Augustin au regard rétrospectif de celui qui veut montrer comment la grâce faisait en lui son chemin, et comment se sont toujours manifestées la présence et l’action de Dieu, dans sa vie.
L’existence d’Augustin prend valeur universelle. Livré à se seules forces, il était faible et attaché aux choses d’ici-bas ; mais par une série d’avertissements et d’accidents, la Providence le mène à la connaissance du Verbe incarné et le conduit jusqu’au Père. L’histoire du genre humain et celle d’Augustin ne cesse de guider ses lecteurs, tout au long de leur lecture des Confessions, afin de leur faire réaliser ce message. Il marque également la nécessité de recourir à l’expérience autobiographique pour parvenir à la recherche du vrai.

6- Les confessions et la démarche autobiographique entreprise par St Augustin

La rédaction des Confessions consacre la liberté d’augustin et son libre arbitre à disposer de lui-même. Elle atteste de l’importance accordée par Augustin à la vie personnelle et au mystère de la personne. L’ouvrage illustre et proclame le choix essentiel d’Augustin et l’usage qu’el entend faire de sa vie. Il souligne l’identité personnelle, la personnalité de l’écrivain chrétien et révèle son histoire. En cela il correspond totalement à la démarche autobiographique.
Les Confessions constituent un acte de volonté. Celui-ci fait passer l’être personnel de l’imprécision et de l’irrésolution, à la résolution. L’écriture du moi suppose la présence du moi, l’adhésion et l’adhérence de l’être personnel. « Le recours à l’écriture s’impose comme moyen d’investigation, qui permettra de fixer une matière différente, et d’entrer en possession de soi-même. »  
L’écriture est corrélative de l’identité. L’auteur vient à sa propre vie par l’écriture. L’écriture s’affirme comme instrument d’investigation existentiel. Elle fait partie du projet  de vie d’Augustin dont elle constitue une étape nécessaire, et obligée. En écrivant sa vie Augustin affirme qu’une vie forme un tout et en livre le secret. Il dévoile aussi son être le plus intime et le plus profond. Il fait état du vœu de cohérence de soi à soi qui l’anime. Le projet d’augustin concerne toutefois beaucoup moins sa propre personne, que la vérité à laquelle il entend désormais se consacrer tout entier. « Augustin ne se considère que comme un intermédiaire. Sa parole n’importe pas, ni la parole d’aucun homme sur sa propre vie, mais la parole de Dieu qui est le secret de chaque existence ».
Augustin entend célébrer la présence et de l’action de Dieu au coeur de sa vie et le choix qui est le sien. Il se porte  garant d’une vérité et l’atteste. En s’énonçant, il s’engage devant Dieu, lui-même, les autres hommes, et définit les sens de la vie. «Son but est de  témoigner non en sa propre faveur, mais en faveur de Dieu qui l’a sauvé : dieu, le médecin intérieur… »
L’écriture autobiographique relève donc d’un choix délibéré et approprié pour Augustin, car elle révèle une multitude de possibilités et s’accorde à ses nombreuses préoccupations. Elle permet à Augustin de prononcer la centralité du moi, et le principe de l’identité personnelle, sous le regard de Dieu. Augustin opte pour une certaine vision de son individualité. Il devient opérateur de son  individualité. Il entreprend une quête dont il est l’objet. Il est lui-même la mesure de ce qu’il écrit, à la fois meneur de jeu, arbitre du jeu, et enjeu du jeu. Il se trouve doublement impliqué dans son écriture et atteint la plus haute conscience de soi, à travers cet exercice réflexif. Il cerne sa vie dans ce qu’elle a de plus profond et de plus déterminant dans sa genèse. Il s’interroge sur son identité de circonlocution en circonlocution, comme animé par le désir d’arracher le sens de sa destinée, et de trouver le point où se manifeste son identité véritable.
Augustin restitue ainsi l’économie interne de la vie humaine Mais surtout, il met en avant les choix constitutifs d’une existence, ceux-là même qui justifient une vie, et la capacité où se trouve chaque homme d’exercer son libre arbitre. Pour Augustin, une vie vécue sel'on l’ordre de l’affirmation personnelle, repose sur l’adhésion à une ou des valeurs librement consenties. Chaque existence doit s’ordonner, sel'on un ordre conforme à une exigence intime et à un choix défini. « Elle t’invoque, Seigneur ma foi, que tu m’as donné, que tu m’as inspirée par l’humanité de ton fils, par le ministère de ton prédicateur. »
Le désir de résolution s’affirme ici. Il convient de reconnaître celui que l‘on veut être, et d’être tel que l’on se veut en référence à son projet écrit. Il faut régler sa vie en fonction d’un projet conforme à ses intentions.  « Puissé-je te confesser tout ce que j’aurai trouvé dans tes livres, et entendre la voix de louange et considérer la merveille de ta loi, depuis le principe où tu fis le ciel et la terre, jusqu’au règne éternel avec toi dans ta sainte cité »
Les écritures du moi obéissent à la fois, à un  vœu rétrospectif et prospectif d’intelligibilité globale, pour Augustin. La rencontre entre le vécu et sa projection écrite, devient le moment décisif par rapport auquel s’organise l’ensemble de l’histoire personnelle,   et le foyer de toutes les significations. Le présent qui s’exprime est relatif au passé, le passé devient une modalité du présent. Augustin se souvenant après plus de dix ans d’événements décisif de sa vie, l’image du moi passé et celle du moi présent, rejaillissent afin de faire apparaître le nouveau moi issu de la confrontation. L’écriture fait autorité sur le vécu. Elle le modèle en fonction du projet de valeur d’Augustin. Celui-là même qui organise toute son existence : faire la vérité de son âme et de sa vie devant Dieu.
L’autobiographie impose à l’écrivain ses fautes passées se prononce hautement en vue d’un nouvel avenir. « Je t’en conjure, mon Dieu, éclaire –mo aussi sur moi-même, pour que je confesse à mes frères, qui prieront pour moi, toute les blessures que je découvrirai en moi. »
Il porte témoignage non seulement sur  ce qu’il a été mais surtout sur ce qu’il est ; et ce qu’il sera. Le déterminisme des causes et des effets ne s’exerce pas en direction du présent, mais à l’inverse, du futur au passé et au présent, en vertu d’une exigence d’aspiration.
Augustin réalise à travers la projection autobiographique une deuxième lecture de son expérience, plus vraie que la première, puisqu’elle débouche sur une prise de conscience aiguë. En se déprenant de sa vie,  il se montre capable d’en maîtriser les significations éparses. Il fait état d’une vigilance active intervenant dans le désir de connaissance de soi, et de présence de soi à soi. Il assure, corrige et justifie son expérience personnelle. Il prévient et réfute les accusations. Sa recherche et sa réflexion émanent d’un désir d’exactitude, de sincérité, d’un besoin de structure et de synthèse, ainsi que d’une volonté d’unité de sens.
En affirmant son existence sur le mode autobiographique, Augustin montre comment l’homme peut-être l’agent de propre réalisation, avec l’aide du Divin. A travers cette démarche, Augustin acquiert une certaine émancipation, mais aussi une liberté, et le sentiment qu’il peut l’exercer, à travers ses actes. Il exprime l’unicité d’une vie et l’irréductibilité de la personne. Il s’explique sur la voie qu’il a choisie. Il raconte sa transformation intérieure, la façon dont elle s’est accomplie à la lumière de l’événement qui a bouleversé toute son existence : sa conversion au christianisme. Il montre comment son rapport à Dieu le ramène à lui-même, et le conduit à s’expliquer sur ses actes, ses engagements et son parcours.
L’exercice autobiographique revêt pour Augustin un caractère libérateur et se voit investi d’une grande valeur psychologique. Il met fin à des tensions et des contradictions. Il rétablit un équilibre. La rétrospection permet d’unifier le parcours, d’éliminer les écarts, d’ordonner en série linéaire les événements du passé, de manière à justifier l’aboutissement, connu par avance. Le projet autobiographique d’Augustin se situe dans une perspective chrétienne. Augustin veut que sa propre histoire serve aux autres. Il désire faire connaître l’homme dans la vérité de Dieu, en s’appuyant  sur sa propre expérience. Son récit doit inciter ses lecteurs à se rapprocher de Dieu, à travailler à leur conversion et à leur salut. La démarche autobiographique n’est pas s’parable pour Augustin des préoccupations de l’évêque qui chercher à évangéliser. Augustin adresse un message à ses frères et veut leur indiquer une voie. Il s’ouvre à autrui et au monde extérieur, de sa propre histoire, pour favoriser la reconnaissance de Dieu.
A travers la démarche autobiographique, Augustin réalise un acte concret, car il passe du silence à la parole par la voix de l’écriture. Il manifeste la façon dont il vit son histoire et la transforme en mythe. Il exprime qu’il est parvenu au bout de sa recherche, en convertissant sa vie en un texte. Celui-ci définit la justification de l’entreprise. Augustin souligne le pouvoir de l’écriture autobiographique pour accéder à une redéfinition de soi et de l’existence. Sa décision autobiographique fait passer son récit de vie d’un temps historique à un temps phonétique.

7- La conversion religieuse d’Augustin et sa conversion à l’écriture autobiographique

L’aspect de conversion est central dans l’existence d’Augustin. Cet événement bouleverse et transforme radicalement la vie d’Augustin.il en change définitivement l’orientation. Il l’incite à témoigner et à proclamer sa foi, à travers son oeuvre la plus importante : les Confessions. La démarche de foi d’Augustin s’accompagne d’une révision de vie. Celle-ci se concrétise aussi à travers l’écriture. La procédure  autobiographique illustre le changement survenu chez Augustin, marque le passage d’un état à un autre. Sa conversion à fait d’Augustin un autre homme, mais celui-ci éprouve la nécessité d’écrire son histoire, afin d’inscrire de façon concrète son changement.
Il y a donc concordance entre la conversion au Dieu de Jésus-Christ, et sa conversion autobiographique. La conversion religieuse, consacre la découverte en Augustin, de l’homme nouveau, qui supplante  l’homme ancien. La conversion seconde à l’écriture actualise le renouvellement de l’esprit, sous la forme d’un récit de vie, dont  l’événement majeur est rencontre d’Augustin avec Dieu. Cet événement domine la vie entière d’Augustin et irradie le teste des Confessions. Augustin consacre en la démarche autobiographique  une étape obligée de son cheminement spirituel. « Le recours à l’écriture s’impose comme moyen d’investigation, qui permettra de fixer une matière diffluente et d’entrer en possession de soi-même.» Augustin reconnaît à l’écriture une dimension de connaissance et d’auto-discipline. Il attache à cette expérience une responsabilité  d’ordre moral et religieux. Augustin réalise d’autre part, que ce n’est qu’ne livrant son discours à l’autre, qu’il peut véritablement marquer la transformation de l’existence achevée par la conversion. « Voilà le soldat du temps céleste, et non pas la poussière que nous sommes. Mais rappelles-toi Seigneur (…) de cette poussière tu as fait l’homme, et il était perdu et il est retrouvé (…) Fortifie-moi afin que je puisse. Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux.»  
La conversion autobiographique est génératrice d’une nouvelle vie, dont le principe se trouve dans la recherche même du sens de cette vie.  La mise en mémoire écrite du devenir de la vie passée, est corrélative du devenir de la vie, qui se poursuit au fur et à mesure de la progression des écritures. La procédure autobiographique met en oeuvre une nouvelle modalité d’existence. Le travail sur soi inaugure une vie nouvelle. L’écriture autobiographique joue un très grand rôle. Augustin se raconte pour être un autre, pour marquer son retournement moral. Il n’est plus l’homme pécheur, et incrédule des débuts,  mais un homme désormais habité par la grâce de Dieu. L’écriture de soi est donc constitutive pour Augustin d’une nouvelle identité personnelle. « L’interrogation d’identité contribue à la constitution de l’identité, grâce à la recherche et reprise en appel des expériences de vie. »
Le nouveau moi d’Augustin est le résultat de l’écriture. La médiation narrative offre à Augustin la possibilité d’être interprétation de soi et souligne le nouvel homme qui se met en place. Elle atteste du retournement qui s’est opéré et l’entérine. Désormais Augustin a pris un nouveau départ. Il s’est fait l’artisan de sa seconde naissance, aidé par la miséricorde divine. Cette réalisation cependant nécessite le recours à l’écriture. Augustin s’affirme dans l’écriture. Celle-ci le fait être. Mais plus encore, elle lui offre une nouvelle dimension. S’il est évident que l’écriture de soi est l’ouvre du moi, il est tout aussi vrai que le moi, « le nouveau moi » d’augustin est l’œuvre de l’écriture de soi. Augustin se donne les moyens de lire sa propre vie, de trouver dans son dessin un nouveau sens et une nouvelle direction, relatif à cet événement majeur de la conversion. Il dégage les grandes lignes du chrétien qu’il entend désormais incarner. Il en dévoile la manière de penser, d’agir, de se comporter. « Or pour moi, rester attaché à Dieu est mon lien, parce que si je ne demeure pas en lui, en moi non plus je ne le pourrai ; mais lui demeurant en soi, rend nouvelles toutes choses.»  
Augustin se saisit de ses propres transformations, prends acte et fait des événements, des rencontres qui se sont révélées essentielles pour opérer un changement en lui-même. Dire les choses, c’est se risquer à devenir autre. L’écriture autobiographique est opératrice du changement d’Augustin. Elle lui permet de voir ce à quoi il adonné forme en lui. Elle débouche sur de  nouvelles potentialités. La quête autobiographique fait advenir un nouveau sens à la vie d’Augustin et donne une nouvelle configuration à son existence. Le projet autobiographique témoigne de la volonté de rectification, de réforme et de complétude qui habite Augustin. Il exprime le désir d’insuffler une nouvelle direction à l’existence, à partir d’une recollection du passé. Dire sa vie, c’est changer sa vie. L’autobiographie est prise de conscience du pouvoir d’agir sur soi, par le biais de l’écriture.
L’enquête autobiographique n’est pas séparable d’une conquête. La démarche autobiographique est prescriptive de la réalisation de soi. Elle implique un remodelage, issu de tout un processus de conscientisation. Elle invoque bien l’intention d’une mutation, dans le sens d’un progrès morale et d ‘une  recherche de la perfection. En termes de dynamique, le travail autobiographique produit un effet de rebondissement. La récapitulation du passé conduit vers l’avenir de ce passé et vers la sommation du présent. Elle est cumulative du devenir de la vie et se trouve tournée vers le futur. La reprise de sens se réalise dans l’actualité du présent et permet de construire l’avenir.  « Te voici, tu es là, tu délivres des misérables erreurs, et tu vas nous rétablir dans ta voie, et tu consoles et di : courez et moi je vous porterai, et moi je vous mènerai au but, et, là, moi je vous porterai. »
La conversion autobiographique illustre bien le retournement moral d’Augustin et vient consacrer sa seconde naissance. Elle traduit l’apparition du chrétien en lui et illustre sa possession d’un ordre plus élevé, car le verbe s’actualise désormais dans l’âme augustinienne. L’œuvre des Confessions se veut sous-tendue par l’application à la réalisation d’un destin mais comporte aussi une dimension militante. A aucun moment Augustin n’oublie sa position d’ecclésiastique et de pasteur. Il sait qu’il a le devoir de conduire à Dieu de nombreuses âmes. En ce sens son témoignage se veut exemplaire. Il cherche à déclencher auprès des lecteurs une démarche de réflexion et un désir de réforme. L’évêque se préoccupe de gagner à l’idéal chrétien un monde romain encore pétri de culture païenne et d’ambitions terrestres. Il met sa « conversion autobiographique » au service de l’idéal religieux.

8- Le style des Confessions illustration du changement qui s’est opéré en Augustin.

On ne peut aborder les Confessions sans se préoccuper du style et de l’écriture d’Augustin, car ceux –ci ne sont pas séparables de l’œuvre et revêtent en eux-mêmes leur propre signification. En effet le style correspond à l’homme et se veut représentation de sa personnalité. Il dévoile, par-là, l’être intime de l’écrivain, de même que le choix des mots, l’ordonnance des phrases, les images et le ton. L’architecture de l’ouvrage reflète parallèlement le caractère et les intentions du narrateur.
Augustin structure les Confessions en deux grandes parties et treize livres. Les neuf premiers livres offrent une succession de tranches d’existence et restituent la quête de la vérité sous la conduite de la Providence. L’épisode de la conversion, événement central, des Confessions, se situe au livre VIII et introduit la deuxième partie de l’ouvrage. Il fait basculer le récit de la narration autobiographique dans la méditation métaphysique pour se centrer dans les derniers livres (IX, X, XI, XII, XIII) sur la parole de Dieu. La deuxième partie exprime la joie ressentie par la possession de la vérité à travers l’écriture sainte. Elle présente la parole d’Augustin convertie à la parole de Dieu qui s’efface devant les écritures : « Laisse -moi t’offrir en sacrifice le service de ma pensée et de ma langue(…) que je fasse mes chastes délices de tes écritures sans me tromper en elles et sans tromper par elles. »
Augustin a donc voulu marquer le changement accompli en lui à la lumière de la vérité divine à travers l’écriture même des Confessions. Cette intention est fondamentalement inscrite au coeur de l’ouvrage et ne peut que frapper le lecteur. L’interruption de l’autobiographie, le centrage sur la bible marquent la réduction de la tension en Augustin et la conversion de sa propre parole à la parole divine.
Augustin a conscience d’avoir un public. Il se rend compte que celui-ci est mêlé, hostile, indifférent ou sympathique. Son écriture doit parvenir à restituer la présence de Dieu. Il consacre par le choix de l’écriture sa seconde naissance et proclame en lui le chrétien. Le style d’Augustin se veut le miroir de son histoire et de son cheminement. Il reflète la vérité intérieure d’Augustin, son parcours et son drame spirituel. La langue des Confessions se veut comme une image vivante de l’auteur et illustre la conversion d’Augustin au christianisme. La propre histoire d’Augustin est support apostolique. Par ailleurs, ce qui est notable dans l’œuvre d’Augustin c’est qu’il considère que l’éducation est autobiographique.et qu’elle s’effectue sous le regard  de Dieu. Dans le De magistro Augustin démontre cette position qu’il prétend défendre. Sel'on lui chaque homme se trouve enseigné par la vie, se constitue et se forme au travers des expériences successives de la vie. La démarche autobiographique  permet d’accéder à la conscience de soi et à la conscience de cette vie. La personne instruit sa vie, à travers la seconde lecture qu’elle en réalise, au sein de l’acte autobiographique. En ce sens l’écriture autobiographique est éducation.

Fabien Rogier dans Inclassable.
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