Virtuel à mort

Jean, petit garçon de huit ans, avait le teint blafard de ceux qui ne voient pas beaucoup le soleil. De larges cernes disputaient le visage à quelques taches de rousseurs.
Seuls ses rares yeux buddleias éclairaient sa frimousse. La concentration et une certaine crispation plissaient son front, la sueur brillait à ses tempes et plaquait quelques mèches de cheveux roux.
Il devait y arriver à tout prix, c’était le dernier niveau à atteindre et sa tablette malgré ses 64 gigas se montrait récalcitrante à suivre le rythme effréné que le combat en ligne lui imposait.
Tous ses copains se moqueraient de lui le lendemain à l’école en le traitant de « mou du slip » s’il ne parvenait pas à éradiquer tous ces aliens, prêts à anéantir la terre.
Ses amis avaient l’avantage de ne plus avoir leurs parents sur le dos. Le temps passé devant leurs écrans ne comptait plus. La tyrannie des adultes avait cédé.
Jean avait eu beaucoup de mal à passer le cap ; il adorait ses parents. Mais leur dernière menace de le priver purement et simplement de tablette, au lieu des cinq heures journalières durement négociées, avait déclenché en lui un mécanisme sans retour.
Sa tablette était devenue le centre de son existence. C’est elle qui le récompensait, c’est elle qui le stimulait en lui donnant des idées pour devenir autonome.
Les synapses informatiques l’avaient renseigné sur les différentes façons d’agir, de prévoir les conséquences et la manière de se comporter une fois l’affaire entendue. 
C’est pour sa mère que cela avait été le plus difficile, ses yeux emplis de terreur et d’incompréhension avaient failli l’attendrir. Pour son père, le complexe d’Oedipe naissant l’avait beaucoup aidé, et la jalousie avait armé son bras.
Mais ces mauvais souvenirs s’estompaient déjà de sa mémoire vive et la promesse d’atteindre enfin le niveau ultime le guérissait de tout.
Le moment viendrait, pour lui aussi bien sur, de s’expliquer, tout comme ses amis l’avaient déjà fait. Il n’avait que huit ans, on le croirait lui aussi. Une dispute entre parents qui fini mal, cela arrivait tout les jours.
Par la porte de la chambre entrebâillée, on devinait deux corps allongés, deux regards vitreux qui ne verraient plus jamais le soleil.
 

Diderot de Poche dans Inclassable.
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