VOUS ME SUIVEZ ?

VOUS ME SUIVEZ ?

première rencontre 

                 «    Vous prenez un verre ? 
- Non !
- Moi, oui
- Vous voyez bien que j’en ai déjà un …
- Permettez-moi que je vous l’offre
- Non !
- Ah !
- Il est déjà payé 
- Bon, d’accord … »

                 Vous me suivez ? Mais non, ce n’est plus à elle que je m’adresse mais à vous. Vous remarquerez que la première approche est plutôt délicate. D’habitude, ça se passe plus facilement. Aujourd’hui, j’éprouve quelques difficultés. Vous allez me rétorquer que vous ne me connaissez pas.
Exact ! 
Alors, que je vous dise … 
Je suis en principe direct face à une dame ou une demoiselle; je fais évidemment un peu de cinéma, un air timide de débutant le temps d’une poignée de secondes, et puis je m’enhardis en laissant doucement mes yeux explorer les siens.
Je commence toujours par les yeux, je descends plus bas par la suite, quand je suis certain que je commence à l’apprivoiser.
Vous me cernez un peu mieux maintenant ? 
Comment ! Vous voulez des détails … Ça viendra plus tard, laissez moi tout d’abord avec la dame que je puisse continuer ma progression.

                 Je plonge dans ses yeux … Deux ! Et d’un bleu ! le bleu d’un lagon non pollué, ça existe encore. J’ai l’impression de m’y noyer, je fais un voyage en apnée.
                 «    Vous venez souvent ici ?
- Non !
- Ah !
- Et vous
- Non !
- Ah ! »
La conversation est papitante. Je ne sais plus quoi dire. J’ai l’impression de rajeunir. Déjà, je ne fais pas mon âge, beaucoup plus jeune, disons, de trois jours au moins, mais là, je retombe en enfance.
Le serveur amène le double whisky. J’en profite pour descendre plus bas … Au niveau de son visage, le nez, la bouche qui est décorée d’un sourire narquois.
Narquois ? Il faut que je vous précise que machinalement  j’ai pris une paille sur le présentoir posé sur la table et j’aspire mon whisky … Mon whisky avec la paille ! ! ! 
 
* * * * * * *
 
je me calme !

                 Sous la douche, le jet froid me fait du bien.
Qu’est-ce que vous pensiez ? Que j’allais de suite passer à l’action. Non ! … Ce n’était qu’une première approche. Le temps quand même de lui montrer quelques documents, pour l’apâter et ne pas prendre la pâtée. En attendant le prochain rendez-vous, je me calme. D’habitude, je reste serein, mais là, pour la première fois, j’ai eu comme un coup de foudre. Pas bon pour le contrat !
L’eau me repose. Je reste un bon quart d’heure, je me sèche, et me dirige nu comme un ver vers le frigo. Je ne suis pas pudique, si ça vous dérange… Tant pis ! Je ne vais pas changer juste pour vous. Faut faire avec.

                  Dans le frigo, j’ai le choix entre un morceau de fromage sec qui se vautre dans le bac à légumes, un yaourt dont la date de péremption ferait frémir une diététicienne et une tranche de jambon qui a perdu ses couleurs depuis belle lurette. Je n’arrive pas à me déterminer, je prends le tout, le dépose sur une assiette que j’ai oublié pour la troisième fois de laver et j’accompagne ces nourritures indignes des Restaus du cœur. Pour les faire passer, je débouche un Julienas. Le verre dans lequel je fais doucement couler le breuvage est nickel, je ne plaisante pas avec le vin !

                 Je sens que vous voulez en savoir un peu plus sur moi. Logique ! Disons que je suis à la recherche de contrats. Les prospections se font surtout dans les domaines de la défense et du nucléaire. Je rencontre donc des personnes ayant des responsabilités importantes et leur propose des collaborations. Il faut pour bien remplir mes missions que je garde la tête froide, pas de sentiment, uniquement de la technique.
Cette fois-ci, j’ai presque fait une erreur professionnelle, la dame m’a communiqué un certain trouble, je dois me ressaisir pour ne pas faire capoter ce que je dois entreprendre auprès d’elle.
La fin de l’entretien de cet après-midi fut court mais bref. Elle s’est rendue compte que :
1) je pouvais lui apporter des documents compromettants une organisation terroriste préparant une action d’éclat contre la défense nationale même si 
2) j’avais l’air d’un parfait idiot … 
Rendez-vous demain pour la suite des informations moyennant une contribution pécuniaire de son service. Elle avait un certain pouvoir de décision, le choix de mon employeur sur sa personne n’était pas fait au hasard.
Vous me suivez ? …        
 
* * * * * * *
 
deuxième rendez-vous                  


                 «    Voici le dossier.
- Merci.
- Prenez votre temps, je ne suis pas pressé.
- D’accord, de toute façon, j’ai ma soirée de libre.
- Ça ne vous gêne pas de lire dans ce pub ?
- Si !
- Allons chez moi si vous n’avez peur du grand méchant loup.
- Pas de problème, je ne crains presque rien, j’ai eu mon troisième dan en judo.
- Et moi, une foulure à la main au karaté ! »

                 Vous me suivez ? Non, pas vraiment. 
Vous êtes en train de vous dire que vous avez loupé des épisodes … Pas du tout ! Je ne vais quand même pas tout vous raconter. Je veux bien, étant bon prince, vous résumer les dernières heures de mes aventures palpitantes.
Après une nuit d’un sommeil agité, j’ai préparé l’appartement pour recevoir d’une manière correcte Sylvia, si elle acceptait de venir chez moi… C’est vrai que je ne vous avais pas encore dit son prénom.
Nettoyage du frigo, commande de tout ce qui peut plaire à une dame pour essayer de lui plaire, rangement complet de toutes les pièces. J’ai failli oublier le lave-vaisselle qui contenait encore le linge que j’y entreposais pour faire la lessive en remplacement de la machine à laver en panne.
Un dernier coup d’œil… Parfait !
Je me rends au même endroit qu’hier pour le rendez-vous…
Nous sommes maintenant chez moi.

                 «    Voici le dossier.
- Merci.
- Prenez votre temps, je ne suis pas pressé.
- D’accord, de toute façon, j’ai ma soirée de libre. »
Ça peut vous paraître étrange, mais le début du dialogue est le même que celui que vous avez lu un peu plus haut, quand nous étions au pub. Je suppose que vous devinez que c’est en faisant copier / coller que je vous le ressers. La suite est différente puisqu’elle se passe chez moi.
«    Ça ne vous gêne pas de lire dans ma chambre ?
- Si !
- Allons plutôt dans le salon. Pendant que vous étudiez les documents, je prépare les cocktails et le repas. 
- Je ne suis pas venue pour manger ! 
- Bon, alors juste les cocktails. 
- Oui, mais quand j’aurai terminé la lecture.
- O.K., je vous laisse. »

Je préfère ne pas rester dans la pièce. Malgré ma décision de rester zen, je reconnais qu’elle continue de me faire de l’effet. Attention avec mes sentiments, il y va de ma carrière.
Vous me suivez ? 
Où ! Mais dans la cuisine, voyons !

* * * * * * *
 
fin du contrat

                  Elle va prendre son temps. Je prends donc le mien pour tout préparer en attendant ses signatures. Je veux conclure ce soir.
Je prépare les amuse-gueules, les rondelles de citron et pour le cocktail, le champagne, la liqueur de fruit de la passion, le curaçao bleu et la tequila. Vous avez l’air effaré en lisant la liste des ingrédients. Je reconnais que c’est un mélange étonnant et détonnant, mais je ne vous donne pas les proportions, c’est une recette perso dont je suis fier et j’aime garder quelques petits secrets. 
Retour dans le salon.
Vous me suivez ? 

                 «    Vous avez tout étudié.
- Oui.
- Vos conclusions ?
- Le dossier que vous m’avez fourni, c’est … C’est ...
- De la bombe.
- Exactement !
- Si ces renseignements viennent au grand jour, c’est le conflit mondial assuré.
- C’est bien pour cette raison que je vous ai contactée, vous avez le pouvoir de faire un transfert des données sur le serveur de la Haute Autorité.
- Contre un montant colossal !
- Que vous pouvez nous verser, vous avez tous les pouvoirs pour faire la tansaction. »

                  Elle pousse un long soupir. J’en fais de même. ENFIN … Tout est signé. Les feuillets prennent place dans la malette. Après vérification, les versements ont bien été effectués. Le serveur vers lequel le transfert devait se faire a été piraté. Aucune communication ne va transparaître. Il y a aura un trou grandiose dans le budget de la Haute Autorité mais il sera impossible de déterminer où l’argent est parti.  
Je peux terminer l’entretien en mettant mes sentiments dans ma poche et une enclume par-dessus.
Le coup est parti. Elle fait « AH » et puis plus rien. Un trou en plein front, quelques gouttes de sang qui s’échappent. Je range le calibre. Mission accomplie.
Je mets des gants, je remplace la puce de son téléphone portable par une autre, préparée par des experts de l’Organisation O., et je change aussi le disque dur de son ordinateur.
Je sais que l’argent que Sylvia a fait transiter sur un compte est déjà entre de bonnes mains. Impossible de retrouver les destinataires, des experts se sont chargés des différentes opérations en quelques clics … 
Un quart d’heure, pour effacer toutes les traces de mon passage. Je vaporise un produit spécifiquement élaboré pour cette besogne.
Je ferme la porte.
Je pars pour une destination que je ne connais pas encore. Un jet privé m’attend. Trois mois de farniente tous frais payés jusqu’au prochain contrat. À chaque fois, trois mois de travail puis trois mois de repos… Pas besoin d’un syndicat pour me défendre ! ! !
Vous voulez me suivre ?
 Non ! … C’est terminé, vous restez là.

* * * * * * *   * * * * * * *   * * * * * * *   * * * * * * *   * * * * * * * 

début d’enquête

                   Le palier est encombré.
Des représentants de la Direction Générale de la Sécurité, de la Police Juciciaire, du Ministère de la Défense, de l’Autorité de Sureté Nucléaire et le Premier Ministre en personne.
Devant la porte de l’appartement, pendant que l’équipe chargée de prendre tous les indices possibles s’active, les grosses légumes piétinent. Leurs portables jacassent dans un concert cacophonique. Le Haut Responsable qui est chargé de l’enquête et de la coordination entre les différents services impactés par l’accident survenue est blême. Il a prévenu, la Presse ne doit pas être informée. Rien ne doit transparaître ni filtrer. Attention, il est en train de parler.

                   « Vous me vérouillez tout ! Pas d’infos, le corps doit disparaître après l’autopsie, prévenez la famille… et vous …
OUI, VOUS ! Vous, le seul témoin, vous nous suivez … 

Bernard Pichardie
Janvier 2010
texte déposé

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Bernard Pichardie dans Inclassable.
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