A la vie, à la mort!

« A la vie, à la mort ! »
 
Clothilde quitta la route et s’engagea sur le chemin de terre. L’angoisse qui la tenaillait depuis son départ de Paris se décupla au point qu’elle ne pouvait presque plus respirer. Elle abhorrait tout ici : les grands arbres qui lui évoquaient d’immenses monstres prêts à s’emparer d’elle dès qu’elle quitterait l’habitacle sécurisant de sa voiture ; toute cette herbe peuplée d’un monde invisible d’insectes la révulsait ; sans parler de la terre meuble, qu’elle devrait bientôt fouler, dont son père était si fier mais qui pour elle n’était que noirceur et saleté. Elle coupa le moteur mais attendit encore quelques minutes avant de sortir. Elle l’aperçut à travers la fenêtre, debout derrière la table de la cuisine, une bouteille à la main. Elle remarqua sa silhouette légèrement voutée, ses cheveux devenus entièrement blancs, qui auraient bien mérité une coupe et le pull gris côtelé qu’elle lui avait toujours connu. Mais elle nota surtout la bouteille. Il n’avait pas pu s’en empêcher ! Il savait pourtant qu’elle détestait l’alcool. Elle attrapa son sac, s’empara de la poignée, respira un grand coup et s’apprêta avec un profond dégoût à enfoncer les talons fins de ses escarpins dans l’allée qui menait à la maison. « A la vie, à la mort ! » se dit-elle, en s’extirpant avec précaution de son véhicule. Elle sourit malgré elle à la résurgence de ces mots sortis de l’enfance. 
Derrière la fenêtre, il l’avait vu arriver depuis un moment. Il s’était empressé d’aller chercher la bouteille, qu’il avait débouchée bien avant pour laisser au vin le temps de dégager tous ses parfums. Il avait choisi du bon. Des bouteilles comme celle-là, il ne lui en restait plus beaucoup à la cave. Mais l’occasion était trop belle. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas vue ? Des mois. Il se sentait aussi fébrile qu’un adolescent à un premier rendez-vous. Le Bourgogne en mains, il admira la voiture de sa fille. De la berline allemande, il en était sûr, même si, de sa fenêtre, il ne discernait pas vraiment la marque. Elégante, racée, d’un bleu profond métallisé. Il n’osait imaginer le prix d’un tel engin. Il faut dire qu’elle avait réussi sa fille, à Paris ! Avant de déposer la bouteille entre les deux verres à pieds qu’il avait sorti du vaisselier du salon, il admira la robe pourpre du vin et huma son arôme fruité et légèrement boisé. Il entendait déjà le cliquetis joyeux du cristal quand ils trinqueraient : « A la vie, à la mort ! »
Elle ne prêtait qu’une oreille distraite au bavardage de son père. Elle ne pouvait plus guère mettre des visages sur les noms qu’il évoquait : les voisins, ses anciennes camarades de classe, toutes mariées et mères de famille. Tout cela faisait partie d’une autre vie, si lointaine aujourd’hui qu’elle n’arrivait pas à croire que c’était la sienne. Elle balaya la pièce du regard, tout en faisant tournoyer dans son verre le vin que son père avait insisté pour lui servir. Les meubles en bois massif, aux portes sculptées d’arabesques, l’évier en faïence où s’entassaient de la vaisselle sale, le lino d’un autre âge, le journal local abandonné sur une chaise, le pardessus et le chapeau de son père pendus à la patère de la porte. Cette cuisine était son univers et avait été aussi le sien. Elle se rappelait les devoirs faits sur la toile cirée de cette table pendant que sa mère s’activait aux fourneaux. Elle ne put s’empêcher de visionner sa cuisine, à elle, aux matériaux riches et froids où tout était lisse. Elle se sentait bien dans cet espace glacé, fait de noir, gris anthracite et blanc, où elle pouvait passer la main sans rencontrer une quelconque aspérité. Un endroit à son image, mais qui ne servait guère à la cuisine.
Son père se resservit pour la troisième fois et leva son verre dans sa direction. Il réalisa que sa bouche devenait pâteuse et qu’il butait sur les mots. Mais cela lui donnait le courage de combler le vide et d’hasarder quelques questions auxquelles elle répondait évasivement. Le divin nectar le rendait étrangement lucide. Il la voyait pour une fois telle qu’elle était, froide, distante, le visage fermé que de rares sourires n’arrivaient pas à illuminer. Ses yeux bleus acier parcouraient la cuisine et il pouvait y lire du mépris, presque du dégoût. Il eut envie, alors, qu’elle parte, remonte dans sa belle voiture et disparaisse. Soudain, il réalisa qu’elle avait dû lire dans ses pensées. Elle avait repris son sac, tiré sur sa jupe avant d’enfiler sa veste et se dirigeait vers lui. Il voulut se lever mais ses jambes se dérobèrent. Il n’insista pas et la laissa se pencher pour déposer sur sa joue un baiser rapide. Il n’eut pas le temps de prononcer un mot, la porte se refermait déjà. Il reprit son verre et le fit tinter sur la bouteille : « A la vie, à la mort ! ».
Elle démarra rapidement, avide de retrouver l’asphalte et le gris parisien. Elle se sentait poisseuse, comme salie par l’amour suintant de son père et l’atmosphère étouffante de sa cuisine. Elle n’avait pas touché à son verre, pourtant la tête lui tournait. Elle accéléra encore, avalant les kilomètres qui la séparaient de la capitale et utilisant toute son énergie pour refouler des souvenirs encombrants.
Son père n’avait pas bougé de sa chaise. Il se sentait pris d’une léthargie inhabituelle sans rapport avec l’ivresse. Il attrapa la bouteille, vida le peu qu’il restait dans son verre, le leva à la lumière pour admirer une dernière fois la couleur intense du vin.
Tout à coup, elle eut froid et se pencha pour monter le chauffage. Elle ne vit pas le camion déboucher sur sa droite et comprit trop tard qu’à une telle vitesse elle ne pourrait l’éviter.
Dans sa cuisine, son père engloutit les dernières gouttes de Bourgogne en murmurant : « A la vie, à la mort ! »
 

smjfalco dans Littérature.
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