Partie 1 - À l'ombre de moi même

Ce texte est une réponse à Sommaire : À l'ombre de moi même de Raf.

Introduction

Sa peau est si douce, son cou si fin, elle est si belle. Mais je souffre trop. Je dois la tuer. Telle une poupée je la jette sur le canapé pour retrouver mes esprits et soulager la crispation de ma main meurtrière. Je ne regrette pas mon geste. On pense se connaître, mais nous ne savons pas qui nous sommes réellement. Partagés par nos émotions de tous les jours, nous apprenons toute notre vie à nous contrôler pour pouvoir supporter sans rougir le regard des autres. Moi, je suis moi, et j’ai décidé de prendre le dessus pour contrôler mon existence. Cet enfant n'est pas le mien, cet enfant est une source de souffrance, cet enfant doit disparaître. D’une rage, indescriptible, je l’empoigne des deux mains, la regarde une dernière fois, et tandis qu’une larme coule sur mon visage je m’empresse de la tordre et de la tasser comme un chiffon pour la rentrer dans le sac à dos posé à l’entrée de l’appartement avant de me rasseoir dans le canapé et fermer les yeux.

John

Mon nom est John Stargasm, j’ai 36 ans. Mes amis ont toujours dit que j’avais un nom héroïque, moi je le trouve ridicule et particulièrement imprononçable. Nous sommes déjà mardi, je dois me rendre au centre-ville de Bruxelles pour mon rendez-vous chez le médecin. Depuis la mort d’Hélène je me sens mal, seul et tristement responsable de sa disparition si soudaine. Nous nous aimions.
Je marche. Mon sac à dos vissé sur les épaules qui ne me quitte jamais, mon tee-shirt bleu passe partout et un vieux jean délavé que je portais déjà la veille mais qui me va comme un gant. Je marche. Le centre est plein de touristes. Emplis de touristes. Saturé de touristes ! Les petites rues étroites et mal pavées de la vieille ville sont sinueuses et traîtres. La Grande Place, comme tous les jours, me réconcilie un peu avec le monde. Un peu seulement, juste le temps de la traverser. Elle me transporte, cette vaste dame bariolée, dans des siècles que je ne parviens pas à imaginer, mais dont l’idée seule laisse une image claire et chaleureuse devant mes yeux, des cris et des rires, des odeurs d’alcool et de parfums de femmes. Mais plus le sien. Les gens sont drôles à regarder, d’habitude c’est mon jeu favori, je me suis même déjà surpris à rester une après-midi entière à la terrasse d’un café à zieuter les gens qui jouent, comme des comédiens, leur rôle en public avec brio. Par exemple la bourgeoise soi-disant distinguée qui fait de la surenchère dans le snobisme, la femme célibataire inaccessible qui veut prouver (et se prouver) qu’elle n’a besoin de personne en regardant les hommes de haut mais qui pleure en silence à chaque passage de poussette, le commerçant à l’aise et souriant dans ses baskets mais qui, en réalité, sait bien que son commerce coulera un jour ou l’autre… Aujourd’hui je m’en fiche, alors je marche. Je n’arrête pas de penser à Hélène, c’est plus fort que moi. Il y a quelques semaines nous étions si heureux de la nouvelle, c’est cette image qui me rend si triste, l’image de ma femme euphorique devant l’échographie, les larmes aux yeux, et sa main dans la mienne. J’aimais ma femme.  Nous n’avions même pas décidé du prénom à ce moment-là, on avait encore un peu de temps mais nous savions juste que c’était une petite fille et que nous allions vivre heureux, tous les trois. C’est plus tard que le prénom de Caroline est venu comme une évidence : Caroline Stargasm.
Paul vient de se planter devant moi en tendant sa main molle accompagnée d’un sourire hypocrite, Paul c’est le genre de type qui aime tout savoir sur tout pour briller auprès des autres. Confiez-lui un secret et vous pouvez être sûr que tout Bruxelles est au courant le lendemain. Un homme costaud au premier coup d’œil, et un regard en biais qui en dit long sur sa personnalité. Pas très futé le Paul.
- Bonjour John. Toutes mes condoléances pour ta femme.
- Merci.
- Si tu as besoin de quelque chose…
- Non merci Paul, besoin de rien. Ne m’en veux pas je suis pressé.
- Pas de problème, à plus tard ?
- Pas de soucis, à plus tard Paul.
Enfin si on pouvait éviter ça serait mieux, si seulement j’arrivais à être méchant. Je ne comprends pas pourquoi il est aussi difficile d’envoyer balader une personne. Va-te-faire-foutre, c’est tout de même simple, si simple. D’où peut venir ce sentiment qui m’oblige à rester poli même avec ceux qui m’énervent et me débectent, la pitié ? Après tout, il est peut être gentil le Paul, quand on y pense lui aussi a perdu sa femme dans un accident de voiture. Oui mais ce n’est pas pareil, d’ailleurs je me demande ce qui est le pire, mourir soudainement quand on est en train de donner la vie, mélange de joies et de douleurs, ou banalement en allant au travail un matin à cause d’un chauffard qui rentre d’une soirée trop arrosée ? Je suis idiot de me poser des questions comme ça, faut vraiment que j’arrête.

Après avoir autant marché je suis bien content de me poser enfin dans la salle d’attente du médecin Tennecy Milord. Elle aussi à un nom d’héroïne d’une série américaine, à croire que nous étions destinés à nous rencontrer. Jour de chance je n’ai que quelques minutes devant moi et pas trente comme mardi dernier, il n’y a rien de plus chiant que de faire semblant de s’occuper dans une salle d’attente, dans celle d’un psychiatre c’est encore pire car on n’ose même pas se regarder, alors nous lisons. J’ai déjà du mal à m’intéresser à ma vie, et je dois en plus me préoccuper de celle des peoples, absurdités de la vie. C’est mon tour.

Comme à son habitude elle est souriante mais me parait ailleurs, j’ai toujours l’impression que c’est à ce moment précis qu’elle réfléchit à tout ce qu’elle va me dire (ou ne pas me dire) au cours de la séance. Un « bonjour monsieur » impersonnel sort de sa bouche fine et déshydraté, les lunettes immenses posées sur son large nez arrondissent son visage maigre dépourvu de maquillage. C’est incroyable toute la place que peut prendre un nez dans un visage, et en particulier ce nez dans ce visage. C’est un sphinx en négatif. Si l’absence de nez caractérise ce dernier, l’envahissante présence du sien n’est pas moins remarquable. Je sens ses petits yeux noirs vicieux se poser sur ma tenue mais elle fait comme si de rien n’était, si elle s’attendait à un costard c’est sûr qu’elle doit être déçu la doc’. C’est ma deuxième séance et je sais déjà comment celle-ci va se terminer : « Monsieur, il va falloir prendre du recul, ne vous laissez pas ronger par vos cauchemars ». Comment voulez-vous que j’aille de l’avant avec une psychiatre qui me demande de prendre du recul. De toute façon nous savons tous que c’est mon argent qui l’intéresse et qu’elle fera durer les choses tant qu’elle pourra. Déprimé mais pas idiot le John. Je viens ici pour une seule raison, ma mère. Je ne peux rien refuser à ma mère… ma pauvre mère…
- Installez-vous monsieur, et dites-moi comment vous allez aujourd’hui.
- Je vous ai déjà répondu il y a une semaine, ça ne change pas. Et vous ?
- Et votre enfant, comment va … ?
- Caroline. Elle vit et semble heureuse, tout va pour le mieux.
- Joh… euh, vos cauchemars, ils continuent ?
- Oui (regard fuyant)
- Pouvez-vous me raconter ?
- Je ne sais pas, cela ne nous mène nulle part. Je ne vois pas l’intérêt de…
- Il y a un intérêt.
- Non aucun. Ecoutez madame Milord, je suis fatigué de tout cela, je voudrais être tranquille pour pouvoir me reposer. Ma femme n’est plus là depuis un peu moins d’un mois et je dois m’occuper de ma mère, lui dire tous les jours que je vais bien et voir dans son regard triste les mensonges qu’elle lit dans le mien, nourrir la gosse… et ces foutus cauchemars sont de plus en plus présents, ils me grignotent de l’intérieur, chaque nuit. Je ne veux pas les laisser parasiter mes journées.
- Il est pourtant important de les comprendre pour que nous puissions avancer.
- Je n’ai plus envie d’avancer.
- Et de les comprendre ?
- …
- Quand cela a-t-il a réellement commencé ?
- Il y a deux semaines… C’était si réel … Je marchais, il était tard et j’étais seul dans la rue, pour une raison quelconque je me suis tourné  et je l’ai vu. Sous le lampadaire, un homme, je ne voyais que sa silhouette pourtant et rien que cela me donna la chair de poule. Il était là pour moi, je le sais. J’ai couru, à ne plus pouvoir respirer sans me retourner. A mon réveil j’étais en sueur, dans mon salon, mon sac sur le dos. J’étais réellement effrayé.
- C’était la première fois ?
- Oui.
- Connaissez-vous le nom de la rue dans laquelle vous vous trouviez ?
- Non aucune idée, je n’avais jamais vu cette rue auparavant. Ca a recommencé les deux nuits suivantes, toujours le même rêve mais dans des endroits différents. A chaque fois je ne voyais pas son visage, juste son ombre, une silhouette gigantesque et cette sensation étouffante qui vous prend les tripes. Alors je cours, à n’en plus finir, et mon seul objectif est de fuir.
- Et maintenant ?
- Et maintenant quoi ?
- Que se passe-t-il dans vos rêves ?
- Je vois des morts.
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Raf dans Littérature.
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