Partie 2 - À l'ombre de moi même

Ce texte est une réponse à Partie 1 - À l'ombre de moi même de Raf.

Juan

J’aime cette sensation de pouvoir. Je me prénomme Juan Abad mais tout le monde m’appelle Juan. Parfois on me surnomme « la tour », une idée de ma mère, sûrement due à mon précoce embonpoint. Je suis un homme libre. Mais comme cela ne vous aide pas à m’imaginer, chers lecteurs, je vais faire preuve de compassion et vous livrer un autoportrait. Je suis de petite taille, davantage un village qu’une mégapole si vous voyez ce que je veux dire. Brun comme un espagnol. Je suis espagnol par ailleurs, mais cela n’a strictement rien à voir. Ou si peu. Je suis multiple. Vous me verrez une fois, ainsi que vous le faites en ce moment, vous percerez mon âme en pénétrant mes yeux, comme penché sur une fenêtre qui donnerait sur une place inondée de soleil et de lents éventails. Mais ce ne sera jamais la même fenêtre ni la même place. Je suis une multitude de fenêtres abreuvées de soleil. Et c’est tout.

Les gens me considèrent comme un meurtrier et me pensent fou mais je m’en contre fous, sans mauvais jeu de mot (n’est-ce pas ?). L’important dans la vie n’est-il pas de vivre en paix avec soi-même, de n’avoir aucun regret en se couchant le soir ?

Ne pensez pas que j’essaye de vous convaincre, je sais bien que c’est impossible car vous êtes tous formatés par le système. Dans un monde où chacun d’entre vous se veut différent, vous me faites marrer à tous vouloir la même vie et les mêmes objectifs. Vous n’êtes que des pantins, vous êtes faibles, salement ridicules. Une huître. D’ailleurs, l’être humain est une huître, qui se sent protégée par mère (ou mer) nature mais celle-ci l’étouffe et l’empêche de respirer. S’enfermer dans une coquille qui paraît solide de l’intérieur mais qui est entourée de failles, penser être la seule capable de protéger une perle pour se donner de l’importance, s’accrocher à ses racines (vous n’avez qu’à imaginer une huître avec des racines) sans s’intéresser au reste, en se reposant sur ses acquis, toujours, pour avoir un pied solide (idem, une huître avec un pied, un seul. C’est la tyrannie des métaphores, qui découle d’un besoin de l’écrivain écrivant d’abstraire d’une certaine réalité des idéaux dont il réclame la paternité mais qui ne sont en fait… mais vous savez tout cela mieux que moi). Il faut vous ouvrir pour se rendre compte que vous êtes vides, pleins de flotte et sacrément dégueulasses quand on creuse à l’intérieur.

Je ne pense pas que nous devenons un tueur du jour au lendemain ou que cela ne peut découler, par lien de causalité, que d’une enfance difficile, une crise d’adolescence effroyable et un refus puéril des responsabilités de toutes sortes et de tous gabarits. Non, c’est bien plus profond que cela, nous naissons ainsi. Nous tuons tous par amour, moi c’est par amour-propre, pour mon bien être : j’ai besoin de tuer pour être heureux. Pourquoi s’embarrasser de contraintes quand il est si facile de les supprimer.
C’est si jouissif de sentir votre victime vous supplier, son pouls, déjà rapide, accélérer encore, la voir se débattre pour vivre, ou plutôt pour survivre, et sentir ses ongles se planter dans votre chair, de plus en plus fort … C’est à ce moment-là que vous ressentez que l’émotion est à son maximum, cette puissance, ce pouvoir, qui est le vôtre, le choix de décider  de sa vie ou de sa mort.
C’est très rapide, vous verrez, en tout cas je vous le souhaite, une dizaine de secondes suffisent pour que votre victime perde complètement connaissance, à condition de bien serrer (faites attention !). Comptez ensuite 3 minutes (environ) pour que les cellules cérébrales se nécrosent, autrement dit qu’elles meurent elles aussi. Faites enfin reposer le cadavre dans la mise en scène sinistre de votre choix, ou trois bonnes heures au réfrigérateur (il est dans ce cas conseillé de le découper préalablement). A ne servir sous aucun prétexte.

Vient ensuite le calme apaisant et doux de la nuit, le souffle frais sur votre cou contracté par vos efforts. Je vous entends d’ici me crier que personne ne mérite la mort, mais dite moi plutôt qui mérite la vie.

J’adore le moment où vous suivez votre victime comme je suis en train de le faire. Elle ne se doute de rien mais vous vous savez, et là, à ce moment précis je sais très bien ce qui va arriver à cette maigre femme d’une cinquantaine d’années. Le bruit de ses pas résonne dans le quartier pavillonnaire, je pense la tuer dans son sal'on pour être tranquille, c’est important de prendre son temps, calmement, et apprécier le moment, emmagasiner le plus d’images possible pour pouvoir se repasser le film en boucle. Je viens d’apercevoir que ma victime a allumé la lumière, profites, petite enfant. Les petits enfants ne font pas de vieux os ces jours-ci. Cela fait un bon moment que je l’espionne celle-là, petite prétentieuse que je devrais laisser faner dans le pot-pourri de sa vie. C’est plus fort que moi, il faut que je le fasse puisqu’il devient de plus en plus évident que je ne peux pas compter sur vous. Nous allons nous approcher lentement, pas à pas. C’est important de le faire. De profiter de l’intensité des derniers instants de vie d’une personne qui l’ignore encore. Je frappe à sa porte.
- Vous ? Que voulez-vous ?
- Bonsoir, puis-je entrer quelques instants s’il vous plaît ? Ce ne sera vraiment pas long, j’ai réfléchi à notre discussion.
- Euuh… entrez je vous en prie.
- Merci.
- Un intérieur impeccable, ce sal'on mériterait d’être dans un magazine déco contemporain. Mémorandum : Penser à visiter le reste de la maison.
- Je vous écoute, allez-y.
- Vous avez raison.
- Rais...
D’un geste vif et quasi-automatique je saisi sa gorge qui se retrouve entre mes mains, une seule aurait suffi mais je veux m’assurer qu’elle ne crie pas pour ne pas déranger les voisins, question de politesse. Le schéma est toujours le même, dès les première secondes elle se concentre sur mes mains se refermant sur sa peau et tente d’y échapper alors que c'est justement cette réaction défensive qui accélère le processus. On y perd son temps et sa force. Mais attaquer ailleurs pour contrer mon action aurait demandé une lucidité et un contrôle de soi qui exigent beaucoup trop de travail. Vous l'aurez compris, elle n'aura pas ces qualités dans mon histoire. Sommaire en cliquant sur http://librosophia.com/litterature/sommaire-a-lombre-de-moi-meme.htm

Raf dans Littérature.
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