Ada et l'étranger

Ada et l’étranger.
A Odiène, le temps n’avait pas bougé depuis des siècles. Au sortir de la forêt, on apercevait les cases rondes aux toits de chaume et aux murs de banco. On entendait les piaillements des enfants, et, aux heures les plus chaudes de la journée, seuls les cris des oiseaux venaient rompre le silence.
La case de son père était la plus grande, accolée de plusieurs plus petites où vivaient les concubines et leur progéniture. Il était un bon chef, respecté et juste malgré le grand malheur qui le frappait. En effet, en dépit de ses cinq femmes, il n’avait aucun fils. D’autres auraient pu en prendre ombrage, devenir amer, répudier des épouses ou en prendre de nouvelles. Lui, étaient fier de ses filles. A chaque naissance, il s’extasiait sur leur beauté et les regardait grandir avec émerveillement. Ada était la troisième, peut-être la plus belle, la peau ambrée et le corps souple d’une liane. Ses yeux hazel brillaient d’intelligence et d’espièglerie. C’était aussi la plus singulière, silencieuse et réfléchie. Tandis que ses sœurs passaient des heures à tresser leurs cheveux et à les orner de perles multicolores, elle s’asseyait aux côtés du vieil Issa, qui, il y a fort longtemps, avait quitté le village pour faire soldat à Abidjan et s’acharnait avec son aide à déchiffrer les lettres d’un vieux livre jauni. Elle n’avait pas de plus grande joie que de l’entendre raconter la ville. Elle le suppliait de décrire dans les moindres détails les êtres pâles aux cheveux couleur paille qu’il avait rencontrés. Tout lui semblait extraordinaire et elle avait du mal à imaginer ces choses si étrangères à son quotidien. Que de nuits elle passait à l’entrée de la case, scrutant le ciel, la lune et les étoiles et rêvant de s’évader au-delà de la forêt.
Vint le temps où l’aînée de ses sœurs fut prête pour le mariage. La fête serait grandiose et tous se préparaient pour la cérémonie. Ada réalisa avec effroi que son tour viendrait et que, ce jour là, ces rêves d’aventures s’écrouleraient. Sa décision fut prise. Un soir, avec le vieil Issa, elle alla trouver son père, fumant sa pipe à la lumière du brasero. « Ta fille est une pierre précieuse, différente et curieuse de tout, mais aussi pleine de sagesse. Il lui faut voyager et connaître le monde. Tu n’as pas de fils mais grâce à la connaissance elle apportera le bien au village. Sois grand et envoie-la à l’école à la ville. » Le chef resta silencieux et personne n’osa troubler sa réflexion. La ville était pleine de danger, y envoyer sa fille était comme la jeter dans la gueule d’un monstre. Il avait entendu tant d’histoires au fil des ans, vu tant de jeunes hommes remplis d’ambition partir pour ne jamais revenir. Elle ne devait en aucun cas renier son rang. Comme toutes, il la marierait à un homme doux et fort. Son devoir était de faire couler son sang dans les veines d’enfants qui plus tard prendraient sa place. Ada comprit que rien n’ébranlerait son père, que, ni ses larmes, ni ses suppliques ne changeraient sa décision. Elle eut en horreur sa condition. Son village lui apparut comme une prison aux murs invisibles et la forêt comme une enceinte infranchissable.
De jour en jour, un voile de tristesse vint ternir l’éclat de ses yeux. Même l’approche des noces de son aînée n’arrivait pas à dessiner un sourire sur ses lèvres. Alors qu’elle dépérissait lentement, un vacarme assourdissant se fit entendre un matin et un nuage de fumée envahit le village. Les enfants coururent se réfugier sous les pagnes de leurs mères qui lâchèrent leurs marmites en poussant des cris d’effroi. Quand le silence se fit de nouveau, un monstre de métal apparut. Il était venu s’encastrer dans l’arbre à palabres au centre du village. De son antre fumante sortit un homme dont la beauté coupa le souffle d’Ada. Il était grand, bien plus grand que tous les hommes du village, la peau fine presque transparente telle un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme le ciel les jours de grand bleu et les cheveux si lisses qu’ils semblaient faits de soie. Elle n’avait jamais vu un être pareil et fut éblouie par tant de grâce. Sa sidération laissa vite la place à l’affolement quand elle réalisa que l’homme titubait et qu’un mince filet rouge vif coulait le long de son front. Tout le village était paralysé par la peur. Elle fut la seule à se précipiter avant que l’homme ne s’écroulât. La léthargie dont elle souffrait depuis des semaines s’envola, elle fut prise d’une énergie soudaine, saisit l’homme à bras le corps, aboya des ordres et péniblement le traîna à l’ombre de la case. Il avait perdu connaissance et elle découvrit une vilaine blessure à la tête.
Elle resta à son chevet nuit et jour, luttant avec lui contre la fièvre et la mort, ne lâchant sa main que pour lui faire boire des décoctions préparées par le marabout. Il arrivait qu’il marmonnât des sons inconnus qui résonnaient à ses oreilles comme une douce musique et quand à de rares moments il ouvrait les yeux, elle savait qu’il ne voyait qu’elle et elle se noyait dans leur bleu limpide. Dans la poche de sa veste, elle découvrit une sorte de petit sac dont elle tira une photo qu’elle examina longuement. C’était le portrait d’une femme aux traits juvéniles, de longs cheveux blonds encadraient son visage et son teint pâle contrastait avec le rose de sa bouche parfaitement dessinée. Elle la haït en un instant et fit disparaître son image dans un recoin de son pagne. Toutefois, la femme se mit à la hanter. Elle sut qu’elle avait trouvé sa rivale et qu’elle n’avait pas les armes pour lutter. Aussi alla-t-elle trouver le marabout qui seul pouvait l’aider. « Ô grand sorcier, je sais combien tes pouvoirs sont puissants. Ta connaissance des plantes de la forêt et de tous les esprits a de multiples fois fait des miracles. Je meurs d’amour pour l’étranger, mais pour lui, je suis détestable ! Donne à mon corps l’apparence qui sied à ses yeux. » De son pagne elle sortit la photo toute froissée et la tendit au marabout. Il l’observa longuement et poussa un profond soupir. « Je comprends ce que tu veux mais tu fais erreur. Je peux rendre ta peau blanche et tes cheveux lisses mais crois-tu que c’est cela qui fera l’étranger s’éprendre de toi ? Si tu ne gagnes pas son amour au point qu’il oublie pour toi sa promise ? S’il en épouse une autre ? Ton cœur se brisera et tu ne seras plus que poussière. Nulle part tu ne trouveras refuge, plus ici et pas ailleurs. » « Je le veux. » rétorqua Ada d’une voix tremblante. Le lendemain, le marabout lui remit des onguents dont elle devait enduire son corps et une poudre infâme à diluer dans du lait de chèvre chaque matin avant de l’avaler jusqu’à la dernière goutte. Elle suivit ses consignes à la lettre et plus l’étranger reprenait vie, plus elle se transformait. Les gens du village étaient horrifiés et finirent par croire que l’étranger souffrait d’une maladie contagieuse qui rendait les êtres aussi blancs que des spectres avant, sans doute, de les tirer par les pieds dans les gouffres de l’enfer. Ils mirent au point de savantes stratégies pour ne plus approcher Ada et encore moins la toucher. Elle n’en avait cure. Toute à son amour, elle ne voyait plus rien, toute raison l’avait désertée.
Vint le moment où il n’eut plus besoin de l’aide d’Ada pour se mouvoir, mais elle remarqua que, plus sa vigueur revenait, plus son regard se tintait d’une tristesse qu’elle ne comprenait pas.  Un soir, n’y tenant plus, elle prit sa main et s’il n’entendait rien à son langage, ses yeux lui disaient avec force : « Ne m’aimes-tu pas ? Ne désires-tu pas m’emmener avec toi au-delà de la forêt ? » Il resta un temps silencieux avant de prononcer ces mots qui plongèrent dans le cœur d’Ada tels des poignards affutés : « Oui, tu m’es chère et tu m’es dévouée, mais ma vie je la tiens d’une jeune fille aperçue maintes fois dans mon délire que je ne retrouverai sans doute jamais. Sa peau, couleur miel, était si douce que sa main sur mon front m’a ramené des ténèbres. Ses yeux hazel ont bouleversé mon cœur et pénétré mon âme. Elle est la seule que je puisse aimer d’amour en ce monde. » Elle eut alors l’impression de se noyer et voulait hurler mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Des larmes comme de l’acide brûlaient ses joues. Elle lâcha sa main et quitta la case. Ses jambes tremblaient, elles avaient soudain une fragilité de verre. Chancelante, elle avança droit devant elle et pénétra profondément dans la forêt.
Des jours durant, le chef ordonna aux hommes vaillants d’explorer le moindre sentier, de fouiller chaque recoin, au marabout de parler aux esprits, on sacrifia même plusieurs moutons.  Puis, le chef épuisé s’assit devant sa case et plus jamais on entendit le son de sa voix.  Seul son regard qui scrutait l’infini de la forêt montrait qu’il était toujours en vie. L’étranger, lui, avait depuis longtemps quitté le village et regagné son lointain pays, mais, souvent la nuit, les yeux hazel d’Ada venaient le visiter en rêve.

smjfalco dans Littérature.
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