Archibald ( Extrait de théâtre)

L'aventurier Archibald, après avoir constaté la misère, la pauvreté et le climat régnant dans un petit village au Cameroun, s'apprête à partir quand soudain retentissent les déchirements de Zophia, son amie du village. Elle tente de le convaincre dans un dernier espoir à ne pas partir.

Zophia: Archibald ! (Elle court vers lui et tend son bras) Ne vous en allez pas ! Ne me laissez pas seule ici, je vous en prie ! (Elle s'arrête et met ses mains sur son visage) Pourquoi... Pourquoi m'abandonnez-vous...? Pourquoi me fuyez-vous...? Pourquoi...?

Archibald: C'est l'inévitable nécessité du destin Zophia ! Cette terre n'est pas la mienne ! Je lui suis étranger ! Et ce n'est pas plus mal comme ça ! Ah, oui ! Vous me trouverez lâche mais... Je ne puis subir une seconde de plus les horreurs de votre village ! Ce n'est pas vous qui me répugnez ! Mais mes homologues européens ! Maintes expéditions ont été menées sur ces nobles territoires et aucun n'a ébruité dans nos paisibles villes, vos atroces conditions de vie ! J'en ferais un scandale ! J'ai le devoir de dénoncer ce crime contre l'humanité ! Toute entière ! Mais à qui...? Hmmm... Eh, oui... Fatalement, il semblerait que personne n'ait que faire de vos misérables vies... Là-bas tant qu'on a le pain, l'eau et le courant on s'en fout du reste ! Manque d'empathie ! Manque de culture ! Et d'esprit ! Surtout d'ouverture ! Que Dieu ! Que voulez-vous ? Nous même nous ne savons pas ce que nous voulons... Comment l'homme, civilisé comme il se dit, puisse vous abandonner à votre sort, votre médiocre destin auquel vous semblez inextricable? Vous comptez autant que Moi, Archibald, aventurier réputé ! Nous nous valons, et bien ! On a trop souvent oublié ce qu'on était, des os et de la chair certes, mais animé par une âme, une âme égale à tout être ! Les hommes, à force de trop avoir, ont oubliés que les êtres sont ! Ils me disent: "On est rien si l'on a rien" ! Je leur répond: "On a rien si l'on est rien" ! Oh monde cruel ! Cela va changer ! Croyez-moi ! Je ne prêche jamais dans le désert ! Homme de confiance ! Siècle de changement qu'ils disent ! Mon cul ! Changement de classe ouais ! Plus de moyenne ! Riche ou pauvre ! Marche ou crève ! (Il enlève son gilet) Désolé... Désolé Zophia... Je ne peux rester... C'est ainsi que cela devait se passer... Je me dois de partir... Je vous en conjure... Mais je reviendrai ! Et pas seul ! Avec de l'aide ! Promis ! Juré ! Craché ! Je ramènerai le plus de volontaire possible pour sauver votre peuple ! Cela ne peut durer ! Je refuse votre situation et tout ce qui l'entoure: famine, guerre, mort, absence d'hygiène... Tout, tout, tout ! Absolument tout ! J'en serais fier ! Vous êtes ma motivation ! (Il lui tourne le dos et prend de grandes inspirations. Il frotte son oeil et lui fait face) Je dois maintenant partir... J'aurais aimé vous prendre sous mon aile... Mais votre... Votre... Couleur de peau... Une noire en Europe ça relève de l'exotisme ! On vous prendra pour mon esclave... Et de par vos attraits féminins, mon esclave sexuel même ! Je vous interdit de partir à ma recherche... Vous seriez lapidée... Mentalement... Je reviendrais... Je connais la route... Promis, je ne serais pas long... Mais sachez bien une chose ! C'est que les gens, en Europe, ils vous prennent pour des sauvages  !  Et pas des tendres hein ! Pourtant, quand on regarde, c'est eux, les sauvages ! Ils étouffent la nature avec du tarmac et des pierres, ils coupent les alvéoles terrestres pour en faire des meubles, ils rassemblent des pauvres bêtes en tas pour mieux les tuer à moindre coût, ils mangent de la merde dans des boîtes en cartons dans des restaurants dit "rapides", tellement rapides qu'on a pas le temps de sortir de sa voiture, ils se torchent le cul avec l'eau que vous n'avez pas, ils se font la guerre pour un oui, pour un non, pour un rien, ils sont les propres déchets de leurs erreurs ! Croyez moi solennellement... L'Europe n'est pas le paradis que l'on veut vous faire croire... Vous y serez caricaturés et moqués de tous ! Vous serez amenées dans des maisons à bas revenus enfin, des camps plutôt qu'on devrait dire ! Vous regrouper pour mieux vous surveiller... Surveiller votre "sauvagerie"... Vous serez amenée à vous révolter... Contre qui? Contre vous. Pourquoi? Parce que vous êtes noire. Vous êtes A-normale. Vous êtes l'anomalie d'un système se voulant pur. Pur de quoi? De tout contact direct, de toute osmose avec la nature, ce qu'on appelle vos "sauvageries". Vous vous haïrez comme ils vous haïssent et comme leurs ancêtres ont haït les vôtres... Vous accepterez votre sort ! Et là vous serez déjà morte, humainement morte, on vous aura volé toute votre identité, cette chose si unique que l'homme généralise et perd de plus en plus... Humain où est-tu...? Je ne vois que des âmes semblables à cent milles autres qui continuent à se diviser... J'en ai connu moi, des noirs se faisant blanchir le cerveau... Pas joli... Du tout... Affreux... L'homme réduit à sa bêtise... Voyez le ainsi... Ma chère. L'Afrique, c'est la seule terre où ils vous acceptent. Mais cela va changer ! Promis ! Je reviendrais ! Bientôt ! (Il regarde sa montre gousset) Zut ! quinze heures trente... C'est l'heure de partir ! Vous allez me manquer... Tout de même... Vous n'oublierez pas que j'existe, hein? Vous savez... On existe seulement par les êtres qui nous aiment... C'est grâce à vous que je suis encore en vie... Merci... Je reviendrai... C'est promis !... (Il baise son front et lui laisse un mouchoir, Elle pleure dans le silence)

Giraque dans Littérature.
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