Chap. 3 : Les Invités de la Samain

Ce texte est une réponse à Chap.2 - Les Invités de la Samain de Louknaille.
Les Invités de la Samain est le premier tome d'une trilogie de fantasy qui sent le beurre et les embruns ! Découvrez les aventures d'Erwan Segame, jeune cavalier au Royaume de Brocéliande.

Ce roman est en cours de bêta-lecture avant soumission du manuscrit à des maisons d'édition. Vos retours sont donc les bienvenus.

Chapitres précédents: 

Chapitre 1 : http://librosophia.com/litterature/oghams-tome-1-les-invites-de-la-samain-ch-1.htm

Chapitre 2 : http://librosophia.com/litterature/oghams-tome-1-les-invites-de-la-samain-ch2.htm

La suite ici: http://www.amazon.fr/Les-Invit%C3%A9s-Samain-Trilogie-Oghams-ebook/dp/B00UELFT6A.

...... Les invités de la Samain - chapitre 3 ......

La Grand Place aurait difficilement pu contenir plus de monde. Elle accueillait régulièrement la totalité du village de la Sylve, et même parfois plus, mais les centaines de cavaliers déjà rassemblés, perchés sur leurs montures respectives, remplissaient si bien l’espace que les plus curieux des villageois se désolaient de ne pas pouvoir s’y frayer un chemin. L’appel du potin, comme toujours. Ils auraient de toute façon été bien déçus, car pendant au moins une heure, il ne se produisit strictement rien. Les cavaliers des villages les plus retirés continuèrent d’arriver, précédant souvent ceux qui avaient cédé à l’envie de découvrir le Sonneur Aveugle. Ces derniers n’avaient quitté leur chaise qu’avec regrets, pensant que le rassemblement était imminent en voyant Maelan quitter la taverne à toute allure. Néanmoins, le Champion brillait par son absence, et le roi Muinremur ne montrait aucun signe de vie. Le soleil sombrait à toute allure vers l’ouest, et l’estrade de bois autour de l’immense chêne demeurait résolument vide.

Les récits racontaient que l’Ancien existait depuis l’âge où les dieux jouissaient d’une vie terrestre auprès des mortels. Le jour où il ne leur fut plus possible de cohabiter avec des créatures qui se déchiraient par la guerre, ils renoncèrent à la vie matérielle de l’humain au profit d’une existence retirée dans le cœur de toute chose. Le plus grand de tous, le dieu Lug, fit de l’Ancien son refuge majeur. On disait qu’il se blottissait quelques fois dans la sève de son tronc afin de garder un œil sur les hommes, ces êtres désolés par leur puissance, trop manifeste pour les maintenir humbles parmi les autres créatures du monde, mais trop vaine pour les élever à la paix de ce qui, se hissant au-dessus de tout, ne craint plus rien et savoure une plénitude inégalable. Peu importait la véracité des récits : le chêne se dressait au centre de la place principale du village comme un gage de reconnaissance envers le grand roi protecteur qu’avait autrefois été Lug. On déposait donc au pied de l’Ancien des offrandes dont la nature dépendait des dispositions de chacun.
L’hébètement des cavaliers confrontés pour la première fois à cet arbre rendu célèbre par la légende se dissipa vite. Certains songèrent à s’en aller ; d’autres se scandalisèrent d’un tel manque de ponctualité de la part des grands pontes de Brocéliande. Puis vint le moment qu’Erwan redoutait : un bruit se mit à circuler au village de la Sylve, sel'on lequel une personne avait été sauvagement assassinée par les invités de la Samain. La rumeur galopa plus vite que n’importe quelle monture et parvint aux oreilles des cavaliers au pied de l’Ancien. Une tension presque palpable envahit le groupe, abandonné là sans aucune indication, quand le temps le séparant de l’arrivée des invités de la Samain se comptait en minutes.

— Ils ont peut-être déjà capturé Maelan Segame, ou pire, ils l’ont tué avant de passer à l’attaque, pour nous déstabiliser ! entendit-on murmurer.

— Et s’ils avaient envahi Oppidum ?

Impuissant, Erwan assista à la propagation de ces bruits qui comme toutes les rumeurs du village se transformèrent progressivement en assertions connues de tous. Il aurait souhaité rassurer ses pairs, mais il avait vu Maelan partir du Sonneur Aveugle pour Oppidum. Il savait très bien que l’agression de leur concitoyenne était réelle ; et il ne pouvait se résoudre à mentir.

Une main se posa sur l’épaule du jeune homme et le fit sursauter.

— C’est moi, le rassura une voix grave qu’il connaissait bien.

— Yan ! s’exclama Erwan, soulagé de cette présence familière.

Yan Addali présenta ses excuses au cavalier de la contrée de Torcos dont il prit la place. Ce fut une précaution inutile : le cavalier reconnut son visage en un seul coup d’œil et sut à qui il avait affaire. Il s’écarta sans un mot, la tête inclinée en position de respect, et incita quelques autres à en faire de même. L’un d’eux était très jeune : Erwan ne le jugeait pas plus âgé que vingt ans, comme lui. A la vue de Yan, ce colosse tout de muscles bâti, il laissa ses lèvres s’entrouvrir d’ébahissement.

— Yan Addali, murmura-t-il.

Les cavaliers de Brocéliande avaient appris à reconnaître son visage depuis de nombreuses années. Cette célébrité ne provenait pas uniquement du modèle qu’il constituait désormais pour tous les jeunes garçons : la figure de Yan reflétait un houleux passé de débauche autant qu’une nouvelle vie dédiée à sa patrie. On l’identifiait sans peine : peu de cavaliers arboraient un tel panel de cicatrices disharmonieuses avec la dignité de Yan. C’était cette dignité qui l’avait sauvé du gouffre dans lequel il avait sombré pour le hisser au sommet de la Cavalerie de Brocéliande.

— Erwan, où est ton père ? s’enquit Yan, indifférent à ces marques d’estime qui l’entouraient.

— A Oppidum, auprès de Muinremur, répondit le jeune homme.

D’un regard appuyé, il signifia à son maître d’armes que Maelan se trouvait exactement là où la rumeur voulait qu’il soit : au chevet de la victime des invités de la Samain.

Yan poussa un juron et survola une dernière fois de ses yeux bleus le groupe de cavaliers cédant peu à peu à la panique.

— Il devrait déjà être là ! s’énerva-t-il. Pourquoi cela lui prend-il autant de temps ?

Erwan haussa les épaules d’ignorance et se résolut à patienter encore un peu. Yan, lui, respira profondément, puis se fraya un chemin en direction de l’estrade autour de l’Ancien. Il s’apprêtait à monter les quelques marches de l’escalier de bois qui la précédait, mais des cris en provenance de la Grand Rue l’arrêtèrent net.

Dans un même mouvement, tous les visages se tournèrent vers la rue principale du village. Un homme courait vers les centaines de cavaliers rassemblés sous le vieux chêne, et hurlait à s’en brûler la gorge, épée brandie comme si la mort le poursuivait. Il arborait sur son torse les armes de la contrée d’Albana : une dame blanche sur fond pourpre. Erwan reconnut le Champion d’Albana, Orgaid Patera, loup féroce des tournois des Champions lors des réjouissances de la Samain.

—Ils ont tenté de la tuer ! rugit-il.

Il fonça vers la foule, qui s’écarta pour l’éviter. Ses yeux noirs emplis de fureur parcouraient sans cesse l’assemblée à la recherche de soutien.

— Ils ont tenté de tuer ma sœur ! Nos invités lui ont lacéré la chair !

Quelques villageois poussèrent des petits cris de terreur. Les cavaliers, eux, s’observèrent les uns les autres en quête de réponses, de solutions réconfortantes. Ils trouvèrent sur le visage de leurs voisins le même désarroi que le leur.

— Du calme ! gronda Yan de haut de l’estrade. Messieurs, s’il vous plait !

— Ils auraient pu la tuer, ma sœur, une concitoyenne de Brocéliande ! C’aurait pu être votre sœur, votre mère ! Votre fille ! Abattons-les à leur arrivée !

— Orgaid, calmez-vous ! somma Yan.

Sa voix imposante ramena un peu d’ordre dans l’assemblée de cavaliers. Yan leva les bras pour inviter ses confrères à s’apaiser. Il parut d’autant plus grand. Cela en rassura beaucoup. On connaissait Yan Addali. On se fiait à lui, si proche de Maelan.

— Mes frères d’armes, écoutez-moi ! dit-il. Je ne prétends ni porter le Comrentho à ma ceinture, ni jouir comme Maelan Segame de plus de vingt années d’expérience de meneur de cette grande armée que nous bâtissons chaque jour, mais je suis comme vous un homme d’honneur et de courage. Ayons confiance en la paix !

— Ces raclures ne veulent pas la paix ! intervint Orgaid Patera, aucunement apaisé. Ma sœur se trouve dans un état critique à Oppidum ! Les invités de la Samain désirent nous anéantir, et si les autorités de ce royaume ne peuvent s’en rendre compte, je les tuerai moi-même un par un !

Patera continuait à jouer des coudes pour avancer à travers la foule. Il se rapprochait de l’estrade plus vite qu’Erwan l’aurait cru possible malgré le regard défiant de Yan. Erwan n’eut soudain qu’une crainte : qu’un duel éclate entre les deux hommes. Bien qu’il n’ait jamais pu l’expliquer, ces deux cavaliers hors pair se vouaient une animosité inégalée. Plus d’une fois, ils avaient manqué de s’entretuer lors des tournois de la Samain. Yan finissait toujours par l’emporter, mais jamais Patera n’était apparu dans un tel état de rage assassine.

— Les autorités de Brocéliande ont bien conscience du danger, rétorqua une voix féminine qui parut sortie de nulle part.

On tourna la tête à droite, à gauche, en direction des multiples petites rues qui convergeaient vers l’Ancien sans rendre apparent le dédale sur lequel elles ouvraient. La mâchoire anguleuse du Champion d’Albana se crispa. Comme tous, il observa la princesse Anne s’avancer dignement vers lui, au pas, le long du couloir que les cavaliers dégagèrent pour la laisser circuler à sa guise.

Anne s’arrêta à quelques centimètres de Patera. Ainsi perchée sur sa monture, elle acquérait une supériorité de rang à laquelle Patera fut sensible. En le toisant de toute sa hauteur, elle sortit de sa sacoche un objet scintillant qu’elle posa sur sa chevelure : son diadème.

Anne s’en coiffait rarement, se trouvant ridicule et bêtasse chaque fois qu’elle devait l’arborer. La rareté de ce geste contribuait donc à la rendre impressionnante à chacune de ses apparitions couronnées. Muinremur lui avait fait forger cette tiare en or blanc à la mort de sa mère, afin de la préparer à affirmer sa position de future reine. C’était un bel objet : très haut, mais si fin, et extraordinairement gracieux dans ses courbes. On eût dit de l’eau scintillante qui jaillissait d’un puits et retombait en vagues élégantes et symétriques, prolongeant les yeux de chat de la jeune femme. Muinremur en avait fait venir successivement deux de la capitale du Royaume de l’Est, Lucotécia, car le premier, parsemé de perles roses en dépit de la claire proscription de sa fille, avait gagné un retour direct chez son fabricant.

— Votre Majesté, salua Orgaid Patera en s’inclinant devant elle. Je vous présente mes excuses pour mes propos déplacés, mais ma sœur obtiendra justice pour ce qu’elle a subi.

— Justice sera faite, mais pas de votre main, assura la princesse.

— Je les tuerai tous s’il le faut, insista Patera. Je les tuerai si vous ne le faites pas, pour éviter que d’autres de nos aimées ne soient aussi maltraitées que l’a été ma sœur.

— Justice sera faite, mais pas de votre main, répéta la princesse.

— Votre père ne bougera pas un orteil, Votre Majesté, vous le savez comme moi…

Un murmure outré de l’audace de Patera parcourut la place de l’Ancien. Erwan se mordit la lèvre pour s’empêcher tout commentaire. Nul n’ignorait que le roi Muinremur ne réagirait effectivement pas. Maelan s’en chargerait à sa place.

Anne descendit de sa monture et s’avança vers le centre de l’estrade. Ses interminables cheveux noirs et ondulés tombaient le long de son dos, sans que nul cordon ne vînt les lier comme lorsqu’elle retenait sa féminité le jour. Elle aimait prendre l’habit des cavaliers et s’entraîner au combat à l’épée avec son oncle. Le protocole voulait que les jeunes princes soient formés par les Champions. Erwan devait l’avouer, Maelan avait fait de sa nièce une excellente combattante. Alors qu’il la suivait du regard, le jeune homme reconnaissait chez elle le pas délibéré du guerrier en route vers l’ennemi. La courbe de ses hanches prononcées et l’élancement de ses jambes, que son goût pour les braies devait nécessairement mettre en valeur, trahissaient néanmoins cette vénusté qu’elle désirait cacher. Elle souhaitait sans doute se différencier de Lid, sa mère défunte, un objet rare de beauté qui en séduisant un roi s’était livrée à la mort.
La princesse se racla la gorge. Les centaines d’yeux qui se braquèrent sur elle ne l’intimidèrent pas : coiffée de son diadème, elle semblait inattaquable.

— Messieurs, je vous souhaite le bonsoir, commença-t-elle tout naturellement. Il fait doux, le ciel est clair : une belle Samain s’annonce.

Elle marqua une pause.

— Ce sera une Samain placée sous le signe des réjouissances et de la paix, poursuivit-elle. Une Samain, je le crois, telle que vous n’en aurez jamais vue. Et vous qui avez galopé à travers plaines, monts et forêts pour vous tenir ici ce soir, et sur les plaines du Sidh demain, vous qui avez peut-être laissé vos familles célébrer cette nouvelle année dans l’intimité de vos villages lointains de D'unon, de Bro Connedos, de Torcos, des Grands Prés et d’ailleurs, vous pourrez leur dire avec fierté à votre retour, sous leurs yeux émus et la curiosité de leurs questions : « Je sais maintenant que la magie de Brocéliande n’a pas disparu ! ».

Elle ponctua sa tirade d’un coup d’œil vers la rue de l’Ancien. Quelques nouveaux villageois s’étaient amassés devant la Grand Place depuis son arrivée, curieux d’apprendre des détails croustillants sur les aléas politiques de leur royaume. Honteux qu’on les surprenne ainsi dans leur indiscrétion, ils vaquèrent à leurs occupations respectives, non sans jeter un dernier regard vers ce rassemblement de guerriers qui ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient pu voir auparavant.

— La Grande Guerre avait fait du Royaume de l’Est notre rival, reprit Anne. Nous avons appris à y voir un ami fidèle. Ne gâchons pas tout à cause de ce qui est et a toujours été notre plus grand ennemi ici à Brocéliande : la peur. Quel cavalier mérite ses armes s’il est vaincu par la terreur avant même d’avoir aperçu l’adversaire ?

Anne respira profondément, comme pour mieux réfléchir à ce qu’elle dirait ensuite. Erwan la savait reine de l’improvisation ; Maelan en avait aussi conscience. Cela lui redonna une bouffée d’espoir. Anne ne faisait que gagner du temps, à la demande de son oncle retardé à Oppidum. Le retour du Champion ne tarderait plus. Tout rentrerait dans l’ordre.

— Il existe un traité de paix à Oppidum, le traité de Semias, qui fixe à jamais la douleur de nos ancêtres. Par respect pour les victimes de la Grande Guerre et pour le sang versé, ce sang qui nourrit désormais les arbres de nos forêts, nous nous devons de préserver l’amitié de verre entre Brocéliande et le Royaume de l’Est. Car bien plus que nos maisons, nos villages, nos prairies, c’est Brodagda tout entier qui respire à cet instant avec vous, cavaliers de Brocéliande, fiers héritiers de vos aïeux celtes. A travers vous, jusqu’aux contrées retirées de Gwenarminig, jusqu’à la cité insulaire d’Ys, cette terre aspire à un avenir aussi doux que l’ont été les cinq derniers siècles. Son cœur cessera de battre avec le vôtre ou se réjouira avec le vôtre. Pensez à elle, à tous ces gens que votre animosité condamnerait à mort !

Comme tous, Anne sursauta quand résonna au loin le signal d’un cor complètement inconnu. Tous comprirent que le moment était venu, et qu’ils arrivaient, les invités de la Samain, les objets de toutes leurs craintes. Un second cor leur fit écho, celui des portiers de D'unon, contrée située au nord-est de la Sylve. On n’eut plus qu’à attendre. On remarqua à peine la princesse qui rejoignait son cousin dans la foule.

L’ombre de l’Ancien continua de tourner puis disparut comme l’astre de feu. Dans le village, on commença à entendre le doux bruit des gamelles en fer que l’on posait sur les tables, et le cliquetis mélodieux des couverts sur ces mêmes écuelles. Erwan s’efforça de rester indifférent aux potages de légumes, aux poulets rôtis et aux ragoûts que lui inspiraient les odeurs fugitives prenant d’assaut la rue de l’Ancien. Les esprits de la nuit n’allaient pas tarder à sortir parés de l’apparence animale souhaitée ; les lutins des greniers à partir à la recherche de jeunes gens endormis dans les granges ; les gnomes à essayer toutes les serrures dans l’espoir d’une faille leur permettant de faire du butin ; les korrigans à danser en cercle autour des menhirs en bénissant de leurs faveurs les bons hommes qui leur plaisaient ; les fées éphémères à naître pour peupler de rêve les forêts de la Sylve le temps de leur courte existence.

Le cor de la Sylve sonna alors son cri d’alerte et mourut étouffé par le grondement de sabots frappant le sol. Au loin, la rue de l’Ancien ne fut plus qu’un nuage de chevaux et de poussière. Sur la place, les épées chantèrent leur canon fun'este en se séparant de leurs fourreaux. Puis chacun retint son souffle et attendit. La tension fut palpable. Les invités de la Samain se rapprochaient et semblaient prêts à foncer sur le rassemblement de cavaliers. Maelan n’était pas venu. Le Champion avait abandonné ses hommes. Un cor inconnu libéra son cri de guerre et acheva d’abattre ce qu’il restait de courage dans les cœurs.

Puis, quand tout semblait perdu, le cor du Comrentho résonna à nouveau, pur, intense. Le nuage de poussière se rapprocha, laissant se dessiner des silhouettes distinctes, puis des visages. Maelan ouvrait la marche, perché sur Celeritas, paré du casque cuivre et or que ne pouvaient arborer que les Champions de Brocéliande. Derrière lui chevauchaient gaiement les représentants du Royaume de l’Est : une majorité de nobles, qui tenaient les rênes, mais aussi des gens de condition plus modeste, petits bourgeois artisans ou même quelques paysans encore crasseux.

Maelan les fit ralentir quand ils arrivèrent près de la place de l’Ancien. Dans un silence de mort, chacun descendit de sa monture, les cavaliers gardant les yeux rivés sur les nouveaux arrivants, et les nouveaux arrivants sur tout ce qu’ils pouvaient rencontrer d’excentrique et d’inconnu –et ces choses-là ne tardèrent pas à se manifester. Un gnome en haillons sorti d’on ne savait où alla quémander une pièce à l’un des invités de la Samain, qui bondit de côté en poussant un cri de terreur. Il dégaina son épée et voulut l’abattre sur la tête ridée et aplatie de la créature, mais elle décampa bien avant qu’il n’ait eu le temps de réagir. Quelques secondes plus tard, on l’entendit hurler de rage : dans sa fuite, le gnome avait perdu sa bourse. Elle déversait maintenant son large contenu d’or à quelques pas du gentilhomme ébahi.

— Vous vous habituerez vite aux gnomes, aux farfadets et aux korrigans, lui assura Maelan en riant. Bienvenue à Brocéliande, mes chers amis !

— Merci à vous de nous accueillir dans votre royaume, répondit poliment un homme en s’avançant vers lui afin de lui serrer la main. Général Charles Montgomery, je suis le représentant du groupe.

— Maelan Segame, Champion de la contrée de la Sylve et du royaume de Brocéliande. Au nom de tous mes hommes et de ma patrie, je vous invite à vous sentir chez vous à chaque instant sur notre terre, qui pendant tout le temps de votre séjour sera aussi la vôtre.

Les deux hommes se saluèrent d’un hochement de tête courtois.

— La royauté vous remercie d’avoir répondu à son invitation, Messieurs, renchérit Anne. Célébrons ensemble la paix unissant nos deux royaumes, et immortalisons-la non plus seulement par le traité de Semias, mais aussi par les liens du cœur.

Erwan n’avait jamais compris pourquoi la mode lucotécienne voulait qu’un homme noble portât toujours au moins un ruban autour du poignet ou en catogan. Pierre Kervella lui avait expliqué qu’il s’agissait d’une tradition apparue des siècles auparavant et renforcée lorsque le roi Phileas avait introduit la cérémonie des Luciades tous les cinq mois. Vingt-trois des vingt-sept invités se démarquaient par cet accessoire qui jurait avec le reste de leur apparat, très sobre, principalement constitué d’une chemise blanche serrée autour du cou par un foulard et d’un costume de velours noir.

Anne, quand Montgomery lui adressa une révérence si basse qu’un vieillard s’y serait brisé les lombaires, ne put retenir un éclat de rire. Elle parvint à le faire passer pour l’explosion naturelle de sa joie. Le général, ravi, la salua une seconde fois en la couvrant de compliments solennels. Cette fois, ce fut Erwan qui gloussa.

— Messieurs, votre compagnie est un plaisir, mais nous avons fait longue route et nous quémandons quelque repos, si cela vous sied, déclara Montgomery.

— Le dîner vous sera servi dans la meilleure taverne de la contrée, expliqua Maelan. Nous vous conduirons ensuite chez vos hôtes respectifs où vous pourrez jouir en toute liberté de votre temps.

— J’en suis fort aise.

Montgomery usa d’une nouvelle révérence en guise de remerciement. Erwan remarqua alors pour la première fois le jeune homme qui se tenait en silence derrière lui. La simplicité de sa parure frappait l’œil : il ne portait qu’une humble tunique grisâtre sur une chemise quelconque d’un bleu un peu passé. Ni hauts de chausses, ni bas de soie ; à la place, un collant pâle et épais que terminaient des petits souliers de toile brune. Erwan ne vit aucun ruban sur lui. Rien dans sa tenue ne laissait supposer quelconque noblesse. Toutefois, le port de sa tête, si droit, et ses traits majestueux ôtèrent à Erwan tout doute sur sa condition. Leurs regards se croisèrent ; le jeune homme sourit. Erwan eut la vague impression de l’avoir déjà vu quelque part.

Les uns derrière les autres, on mena les invités de la Samain jusqu’au Sonneur Aveugle, dans un long cortège qu’accompagnèrent certains villageois, tantôt avec joie, tantôt avec prudence, mais toujours avec cette même flamme de curiosité dans les yeux. Seuls entrèrent, dans un premier temps, les vingt-sept représentants du Royaume de l’Est, intrigués par cette taverne dont on vantait les mérites jusqu’à la cour de la capitale. Artisans et paysans y pénétrèrent avec la joie de retrouver enfin un endroit qui leur ressemblait et où l’on ne jugerait pas leur naturel plus rustre et inopportun que celui de leurs élites.

Maelan sélectionna parmi ses hommes ceux qu’il savait dignes de sa confiance, membres du cercle supérieur de cavaliers pour la plupart, et les regroupa auprès de lui. Les autres, parmi lesquels comptait Erwan, restèrent derrière et écoutèrent.

— Mes chers confrères et amis, c’est vous que je choisis entre tous pour assurer la lourde responsabilité qu’est l’accueil de ces nobles gens, expliqua Maelan avec une solennité qui fit froncer plus d’un sourcil. Non, non, ne tirez aucune conclusion hâtive, s’empressa-t-il d’ajouter. Il s’agit simplement…

— De meurtriers ! gronda Patera, qui s’était frayé un chemin jusqu’à la tête du cortège. Ces gens sont dangereux pour notre royaume et vous le savez ! Vous avez vu les druides panser les plaies de ma sœur. Elle aurait pu mourir !

Plusieurs cavaliers haussèrent la voix et condamnèrent son manque de respect envers l’homme qui depuis plus de vingt années les guidait et travaillait à la paix de Brocéliande. Attiré par les clameurs, un gentilhomme de Lucotécia sortit et, bientôt rejoint par deux de ses amis, s’interrogea sur la cause du différend. Maelan prononça quelques mots rassurants et le pria de prendre place à l’intérieur, mais Patera sut si bien leur faire comprendre la force de son hostilité que les trois nobles s’en virent insultés.

— Monsieur Segame, nous ne saurions tolérer un tel affront, s’indigna le premier gentilhomme. Cette attitude n’est pas digne d’un honnête homme !

Son visage un peu bouffi devint rouge de colère.

— Nul parmi vous ne peut être qualifié d’honnête, cracha Patera. Vous payerez pour vos desseins meurtriers !

— Qu’on le fasse taire ! rugit Anne.

Erwan et quelques autres fondirent sur le Champion d’Albana pour l’éloigner. En quelques secondes, Patera fut fermement maintenu prisonnier par deux cavaliers nommés Konogan et Crixus.

— Qu’on l’enferme dans les geôles du Val sans Retour, et qu’on poste devant chaque cavité un soldat armé, ordonna Anne.

Maelan hocha la tête, obéissant à sa princesse, interpela quatre de ses amis.

— Nefyn, Crixus, Konogan et Yusteg, vous prendrez la première garde.

— Voilà qui est fort bien parlé, renchérit le noble bouffi. Si vous le voulez bien, chers amis, dit-il à l’adresse de ses deux compères, rentrons nous mettre à l’intérieur. L’incident est clos, ce me semble.

Les trois compagnons disparurent. Dans le même temps, les cavaliers désignés par Maelan prirent en charge le détenu sous la pluie de ses injures et menaces de mort.

— Mes chers confrères, reprit le Champion, vous qui assistez à ce tournant de l’histoire de votre nation, n’oubliez jamais que c’est l’amitié que nous célébrons cette année. Lumière sera faite sur l’agression de la jeune Adiatumara Patera. N’ayez crainte, et que la nuit toutefois soit belle pour tous ! Entrons.

......


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Louknaille dans Littérature.
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