Chroniques du Boulevard - Mlle Bruant

Jean de Tinan a publié entre 1897 et 1898 (année de sa mort) dans le quotidien La Presse une chronique quotidienne intitulée Le Boulevard dans laquelle il ironise sur les faits et gestes du Tout Paris de l'époque - un vrai régal ! Il signait "Les frères Barrisson" en référence à un célèbre numéro de Music Hall de l'époque mené par cinq sœurs américaines, les sœurs Barrisson ! 

Mademoiselle Bruant

« Il n’y a pas de fête sans lendemain », nous disait hier soir M. Prudhomme, en étalant complaisamment son ventre confortable à la terrasse d’un des grands cafés de notre cher boulevard. Et, en effet, la journée du 15 juillet fut un prolongement joyeux de la veille, puisqu’elle favorisa les ébats chorégraphiques de nos enjouées Parisiennes, et qu’elle permit à Mlle Bruant de faire double recette. Ce fut bien elle, - Mlle Bruant, - la triomphatrice de ces deux journées. Aux regards des provinciaux égayés et des Parisiens
sceptiques, elle a donné une forme visible à nos âmes de cabotins sentimentaux.

Enveloppée du manteau de bure devenu traditionnel, elle a fait rayonner sa chair embellie d’or et de diamants, elle a fait sonner à nos oreilles sa voix populacière  et cependant nous a charmés par son audace insouciante de fille. Quand elle a paru, les Rigo se sont tus.
- Demandez, mes princes charmants, les Esstances à Manon, la Sérénade du pavé[3]…, Jenny l’ouvrière[4] ! …C’est ma photographie que vous voulez, Monsieur ? Voici, c’est vingt-cinq sous ; avec ma signature ? C’en est quarante.

Elle chante ! Et c’est toute la sensibilité pleurante, tout le sentimentalisme qui sommeille en nous, qu’elle réveille. Voilà que cette femme nous parle tout près du cœur, et, cependant, nous ne pouvons l’aimer, car elle ment. Elle sort du restaurant à la mode, elle a dîné en compagnie de joyeux compères, et, maintenant, parce que ces hommes ont aussi bien dîné, elle vient les provoquer de sa beauté et s’amuser avec leur cœur. Elle se glissa entre les rangs de consommateurs, en faisant sonner les écus.

- C’est pour moi que vous quêtez ? lui dit avec un sourire un jeune homme rougissant et spirituel.
- Pour vous ? non pas. C’est pour moi, que je quête. Il faut bien que tout le monde vive !
- Certes, il le faut. Mais, cependant, lorsqu’on vous voit, lorsqu’on vous entend, Mlle Bruant, on regrette un peu que ce ne soit pas dans un théâtre ou au café-concert. Laissez la rue à ceux qui n’ont que ce logis et leur misère.

Où sont-ils les pauvres, ceux qui étaient beaux de leurs guenilles et de leurs yeux de croyants tournés vers le ciel ? Autrefois,
ils chantaient ; aujourd’hui que font-ils ? On les a chassés des cours où chaque jour se font entendre, maintenant, des messieurs habillés de neuf qui rapportent le soir, à la bourgeoise économe et pratique, leur gain de la journée. Ceux-ci ont appris la diction dans un Conservatoire de province et, parce que les voies sont encombrées, ils se sont faits pauvres.

La situation est maintenant une des plus enviées. Les ressources que l’on en retire se multiplient. La vente des photographies et des brochures est fructueuse. Mais alors, qu’attend M. Vaillant, l’ami des sans-travail pour proposer à ses collègues une réglementation  de la pauvreté ! Cette pauvreté – celle en vestons et en chapeaux – s’affirme aux dépends de l’autre, la pauvreté déjà romantique des meurt-de-faim. Nous proposons qu’on l’impose, celle-là, que l’exercice en soit réglementé, que des formalités soient nécessaires pour s’y pousser et que l’on nomme des fonctionnaires chargés de faire rentrer dans le budget de l’Assistance publique toutes les aumônes indûment perçues sur les riches. Car ceux-ci, les vrais pauvres – ceux qui souffrent, ceux qui ont faim, ceux qui pleurent – ne chantant plus, que font-ils ? Ils réfléchissent, ils méditent, ils pensent peut-être. Il faut se méfier des silencieux. Que M. Lépine veille bien, et qu’il nous apprenne où sont les pauvres !
  Les Frères BARRISSON’S

Jean de Tinan dans Littérature.
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