Chroniques du Boulevard - Pistonnés

Ce texte est une réponse à Chroniques du Boulevard - Mlle Bruant de Jean de Tinan.
Jean de Tinan a publié entre 1897 et 1898 (année de sa mort) dans le quotidien La Presse une chronique quotidienne intitulée Le Boulevard dans laquelle il ironise sur les faits et gestes du Tout Paris de l'époque - un vrai régal ! Il signait "Les frères Barrisson" en référence à un célèbre numéro de Music Hall de l'époque mené par cinq sœurs américaines, les sœurs Barrisson !  

Pistonnés

-         « Je vous en supplie, cher monsieur, il est si fatigué, il a tant travaillé, soyez indulgent. »
-         « Vous savez, chère madame, que vos désirs sont pour moi des ordres et que je ferai mon possible, tout mon possible. »

Et c’est autour de ce cher monsieur Larroumet un  groupe gazouillant et froufroutant de femmes élégantes qui jettent dans le triste et vaste hall de la Sorbonne un air de gaité. Elles sont nombreuses, les auditrices de M. Larroumet, qui ont un fils, un frère, un cousin, et même un… flirt à recommander, à « pistonner ».

On sait M. Larroumet trop galant pour repousser une demande adressée par celles qui savent se pâmer aux justes passages. Puis, comment refuser ? Elles ont une délicatesse ! Vous glissent la chose en douceur, au milieu d’une conversation mondaine !

-         « Ainsi, c’est à Villecresne que vous passez vos vacances, cher maître. Oh ! les délicieux moments, les bonnes causeries.
C’est là que nous irons aussi, si notre Charles est reçu. »

Et la phrase exquisement soulignée attire sur les lèvres du maître un sourire prometteur. Sanglé dans une redingote taillée à la
dernière mode, la boutonnière rougie par la rosette de la Légion d’Honneur, la serviette de maroquin sous le bras, M. Larroumet se démène, va, vient d’un groupe à l’autre, toujours souriant, toujours aimable.

Parfois, cependant, il quitte son sourire galant pour venir serrer la main de vieux messieurs bedonnants, à la barbe blanche et aux favoris grisâtres. Et le manège recommence souvent. Songez donc ! Tous les corps constitués ont été mobilisés : l’armée, la magistrature, le conseil d’État, l’Institut, sans compter les députés, les sénateurs, les ministres. Le cabinet du Président de la République donne lui-même parfois, et il est tel candidat, fils de député gouvernemental, qui, attaché « honorifiquement » à la personne de M. Casimir-Perier, se fit accompagner par le chef du Protocole !

Le trafic se fait librement. Les examinateurs répondent souvent par écrit aux recommandations sans se soucier du Verba volant, scripta manent.  Ils ne craignent pas de laisser une preuve indéniable de leur faiblesse, tant la chose a passé dans les mœurs académiques.

            « C’est entendu, écrivait l’un deux, je recommanderai à mon collègue ton  protégé et tâcherai de le faire interroger sur Boileau. »

On ne peut en tous cas voir sans une ombre de tristesse le favoritisme triompher si librement sans avoir la pudeur de rester secret. Certes, il n’en est pas autrement dans la vie. Mais faut-il que les jeunes hommes l’apprennent si tôt et qu’ils perdent leurs illusions en même temps qu’ils acquièrent le titre de bachelier ?

Quelle opinion voulez-vous qu’ils remportent de maîtres qui se laissent gagner si facilement ? On parlait de la réforme du baccalauréat, c’est le corps universitaire qu’il faudrait améliorer. C’est le favoritisme libre, plus que l’aléa des examens, qui a causé le mépris des diplômes. Vous n’aurez pour vous en convaincre qu’à vous promener un jour d’examen dans le hall de la Sorbonne et à écouter les conversations des candidats. On n’y discute pas, croyez-le, un passage douteux de la version latine.
Qu’importe la difficulté !

-         « J’ai Larroumet ! s’écrie un candidat chic, ma tante le connait. Quelle bonne tête il a ! »
-         « Pour moi, c’est Faguet : il collabore au même journal que mon frère ! »

Et cela tandis qu’un autre pleure d’avance sur son échec probable. Il est tombé sur Himly, le doyen de la Faculté, de qui l’on n’a rien à attendre : il n’a plus lui-même besoin de « piston » pour arriver. 

  Les Frères BARRISSON

Jean de Tinan dans Littérature.
- 1296 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.