Dualité - Et si le monde basculait- chapitre 1

— Monsieur Mathis Conforme, vous m’entendez ? Vous êtes-vous encore endormi ?
Malgré la peur d’être réprimandé, qui lui dévastait pour l’heure l’estomac, Mathis ne put se laisser aller au petit mensonge de circonstance. Il résidait dans cette partie du monde que ses habitants nommaient Vérité et ne pouvait se permettre de modifier son discours dans un but personnel, afin d’éviter la punition du professeur Arthur Droit.
— Oui, monsieur, j’ai encore sombré dans le sommeil. Je vous présente toutes mes excuses. Je ne l’ai pas fait dans le but de vous nuire ou de nuire au cours que vous avez la gentillesse de nous dispenser.
Le professeur Droit se redressa de toute sa longueur et passa lentement les mains sur sa blouse de travail blanche, pour en chasser les plis. Il se dirigea ensuite vers le fond de la classe d’un pas régulier.
Mathis lui trouvait l’air d’un de ces automates que l’on pouvait observer dans les grandes surfaces ou dans les laboratoires de recherche. Il ne semblait y avoir aucune vie en eux ; ils étaient simplement réglés pour se déplacer, mais étaient totalement dépourvus d’humanité. Il inspira profondément pour tenter de maîtriser la vague de stress qui commençait à s’intensifier en lui, posa les mains sur le rebord de son pupitre et attendit que le professeur Droit revienne avec son arme de torture. Il lui fallait contenir ses pensées, sa colère et tenter par tous les moyens d’en dire le moins possible, tout en sachant qu’aucun mensonge ne serait toléré. La démocratie suivait une ligne de conduite menée par « la tolérance zéro » en ce qui concernait tout acte mensonger, ou à tendance mensongère.
— Sachez, monsieur Mathis, qu’il n’est aucunement question de ma gentillesse dans l’exercice de mes fonctions ! Je fais mon devoir pour la démocratie et pour chacun d’entre vous. Vous connaissez l’enfer de la Grande Guerre Universelle ? Est-ce que je me trompe ?
— Non, monsieur. Vous ne vous trompez pas.
Comment pourrait-il oublier l’enfer de la Grande Guerre Universelle ? Tous les élèves devaient écouter ces récits d’horreur en première heure. L’envie de ne pas assister à ce cours, qui ouvrait sa journée d’étude quotidienne, était parfois tellement grande, qu’il devait se passer et se repasser la punition et la honte qu’il ressentirait, s’il ne s’y rendait pas, pour convaincre ses jambes de le mener jusqu’à la salle de la «  Mémoire Vraie ».
— Comme vous avez fait preuve d’une franchise spontanée et avez évité toute tentative de dissimulation, preuve que l’enseignement que je vous dispense n’est pas tout à fait inutile, vous ne subirez que dix coups de règle en fer pour vous être endormi. Préparez vos mains.
— Oui, monsieur. La disposition vous convient-elle ?
— C’est parfait. Serrez les dents, nous allons faire de vous un véritable citoyen de Vérité !
Mathis serra les dents comme le professeur Droit le lui avait conseillé et se retint de le haïr depuis les profondeurs de son cœur. Après tout, il ne semblait pas avoir plus d’âme que les automates du labo… Les larmes affluèrent au coin de ses yeux. Les coups répétés sur les articulations lui faisaient terriblement mal. Il avait envie de retirer ses mains pour éviter le coup suivant, mais savait que s’il agissait ainsi, le professeur en augmenterait le nombre jusqu’à qu’il ne soit plus du tout en mesure de les retirer tant elles seraient endolories.
Tous les enfants de Vérité avaient les doigts en piteux état. Dire la vérité, rien que la vérité, s’apprenait et était rarement un don inné. Le mensonge s’insinuait régulièrement dans leurs bouches pour leur éviter la punition. Mathis, comme bon nombre de ses camarades, avait dû faire quelques allers-retours jusqu’à la clinique spécialisée en reconstruction des mains ; chaque sous-quartier de la ville en avait une destinée à la conservation de ces précieux outils conférés par la création.
— Cela vous a-t-il fait mal ?
— Oui, monsieur. Puis-je retirer mes mains ?
— Vous le pouvez, nous allons maintenant reprendre le cours. Mais avant, j’aimerais m’adresser à toute la classe.
Il se retourna et balaya la classe d’un regard ferme pour s’assurer de l’attention des élèves, qu’il avait déjà acquise par ses coups de règle cinglants.
— Certes, nos jeunes années à Vérité ne sont pas faciles à vivre, pourtant, de mémoire d’homme, cette Nation est la meilleure qui soit. Vous ne voudriez tout de même pas faire partie des sous-hommes qui peuplent le royaume du mensonge ! L’être humain, à la naissance, ne sait rien, il n’est pas éduqué ; c’est à peine s’il est un être humain. Le royaume de Vérité lui permet de se hisser à la condition humaine, de créer et de suivre une morale irréprochable. Vérité le rend, le FAIT, humain….
Il marqua une pause dans son discours pour laisser pénétrer ses idées plus profondément l’esprit de ses élèves. Voyant qu’aucun d’entre eux n’osait froncer l’ombre d’un sourcil, il poursuivit son discours satisfait.
— Prenez exemple sur votre camarade, Mathis. Non pas pour ses siestes intempestives mais pour sa franchise, son amour de la vérité. Votre camarade a fait preuve d’une honnêteté sans faille et ne fut puni que pour son manque d’attention. La punition fut bien légère en comparaison de ce qui l’aurait attendu s’il m’avait menti, s’il Nous avait menti. Lorsque vous mentez à quelqu’un, vous ne mentez pas qu’à cette personne, vous mentez à Vérité et à tous les habitants qui peuplent cette fabuleuse Nation. Vous avez quatorze ans, aujourd’hui, pour la plupart d’entre vous. Vous savez que l’année prochaine vous serez soumis à la loi de la « tolérance zéro », vous serez légalement de véritables citoyens de Vérité. Le mensonge ne vous sera plus permis et ce, de quelque manière que ce soit. Vous savez ce qui vous attend si vous ne suivez pas la règle ?
La salle était déjà silencieuse quand le professeur Droit avait commencé son discours, mais à l’évocation de la transgression de la règle de vérité, qui était la première de Vérité, le silence devint palpable, comme alourdi par l’angoisse qui parcourait l’échine de ces élèves assis le dos droit sur leurs chaises.
— François ?
François déglutit, se leva et prit garde à bien lever les pieds de sa chaise pour qu’elle ne crisse pas désagréablement sur le sol.
— L’éradication, monsieur.
— Oui François, c’est bien cela. Prenez garde les enfants, en devenant citoyens, vous devenez complètement responsables de vos vies, libres, avec tous les devoirs que cela implique. J’espère que vous m’avez compris !
Il retourna devant son bureau, face aux élèves et s’adressa directement à Mathis en plantant ses yeux noirs dans les siens.
— Mathis, comment vont vos doigts ? Pouvez-vous écrire ?
— Bien monsieur, et oui je peux écrire.
— Parfait, vous viendrez me voir après le cours, en privé.
Mathis était désespéré à l’idée d’avoir une énième entrevue avec le professeur Droit, en privé par-dessus le marché. Il savait pourtant qu’il n’avait pas à avoir honte, mais cela le mettait toujours mal à l’aise de devoir expliquer pourquoi il manquait de sommeil au point de s’endormir pendant la classe. Le professeur Droit lui posait invariablement des questions sur la famille ; papa, maman, Thibaud…Il avait le devoir de dire toute la vérité, sans omission aucune. Il se rassura en pensant que cela aurait pu être pire, il aurait pu être convoqué directement chez le proviseur qui se faisait, pour sa part, une joie d’appliquer la « tolérance zéro ». Comme il aurait aimé naitre de l’autre côté du mur, ou mieux encore, dans une autre galaxie ! Il paraissait que, là-bas, les gens ne s’embêtaient pas à penser au mensonge ou à la vérité, ils vivaient paisiblement sans se poser ces questions idiotes qui rendaient sa vie insupportable. Il l’avait lu dans un des livres-fictions rapportés d’il ne savait où par son père. Si quelqu’un l’apprenait, la faute risquait de retomber sur ses parents. Son cœur commençait à s’emballer. S’il continuait à s’angoisser, il allait déclencher le rapport d’urgence de son implant et les parents ne seraient pas contents du tout.
Il se força à ramener son attention sur le cours d’histoire que donnait le professeur Droit, comme un automate. Chacun des élèves aurait pu le réciter par cœur tant ils l’avaient entendu.

«  …Au vingt-septième jour du troisième mois de la seconde année de la Grande Guerre Universelle, le général Pédant décida d’appuyer sur l’interrupteur qui déclencha le lancement de la bombe XZ86T, laquelle dévasta une grande partie des zones nord et assécha les deux mers intercontinentales. Evidemment, tous les êtres humains, animaux ou végétaux se trouvant dans la zone de radiation de la bombe furent anéantis en un rien de temps. Certes, le moyen utilisé fut radical, mais il eut le mérite de mettre un terme définitif à la guerre. Et bien que nous soyons en profond désaccord avec la nation située de l’autre côté du mur, nous n’utilisons plus d’armes létales pour défendre nos frontières… »
Mathis ne comprenait pas pourquoi son pays portait aux nues un militaire du temps passé qui était à l’origine même de la dévastation du monde, ou du moins d’une grande partie de celui-ci. A cause de ce fameux général Pédant, un nombre incommensurable d’animaux n’étaient plus observables ; les poissons salmo avaient été massivement décimés lors de l’assèchement des mers. Les gens mangeaient les poissons à cette époque. A cette idée, ses poils se hérissèrent sur ses bras. Il y avait quelques centaines d’années de cela, les habitants du monde se délectaient de la chair des animaux. Le pire était les peuplades du Nord-est qui engloutissaient toutes les formes de vie possibles. Il y avait tout de même du bon à vivre à Vérité ; les citoyens se montraient moins barbares envers leur environnement.
La cloche sonna, marquant la fin du cours de monsieur Droit, mais aussi la fin de sa journée d’étude. Mathis rangea ses affaires dans son bureau et se contenta d’envoyer une notification électronique à son ordinateur personnel, depuis celui de l’école, lui rappelant les devoirs qu’il avait à faire pour le lundi suivant.
François jeta un coup d’œil sombre à Mathis et ralentit le pas avant d’oser franchir le seuil de la salle de classe. Il ne savait pas s’il devait, ou non, attendre son camarade. Il était formellement interdit d’espionner les conversations d’autrui. S’il voulait savoir quelque chose, François devrait patienter jusqu’à ce que Mathis sorte, ou demander l’autorisation à monsieur Droit d’assister à leur entretien. Rien ne demeurait secret à Vérité, mais parfois il valait mieux rester dans l’ignorance. C’est du moins ce que pensait François. Si je ne sais rien, je ne peux pas mentir. C’est bien plus pratique et ça m’évitera de passer en jugement devant la commission d’éradication. Il replaça sa mèche rousse et bouclée derrière son oreille et décida d’attendre son camarade à l’entrée de l’établissement, tout en espérant qu’aucun automate ne viendrait le chasser de son banc favori.

— Mathis, que se passe-t-il chez vous pour que vous soyez aussi épuisé durant le cours ? Je sais que la punition est encore source d’angoisse et de malaise à votre âge, mais vous pouvez parler franchement, je m’engage à ne pas vous la faire subir.
— Non monsieur, je ne souhaite pas de traitement de faveur, je dois être puni si je suis en faute, Mathis avait bien retenu ses leçons et savait parfaitement comment tourner ces conversations personnelles à son avantage.
— Je vous reconnais bien là mon jeune élève, vous faites honneur au digne nom de vos parents. Les Conforme ont toujours été des exemples à suivre, pour le plus grand plaisir de notre nation. Toutefois, je ne vous punirai pas quoi que vous me racontiez. Je n’ai pas envie de vous envoyer à la clinique aujourd’hui.
Mathis ne pouvait s’empêcher de se frotter les doigts, inconsciemment. La plupart des jeunes gens de Vérité mettaient du temps à se débarrasser de ces automatismes acquis suite aux erreurs  qu’ils avaient commises durant leur enfance. Le professeur Droit le regardait avec des yeux noirs qu’il tentait de rendre compatissants.
— Pout parler franchement, monsieur, j’ai beaucoup de mal à trouver le sommeil ces derniers temps.
Le visage du professeur Droit restait impassible. Mathis priait pour que son implant ne vire pas au cramoisi, sinon il aurait droit à une sacrée punition, quoi qu’en dise le professeur, et même peut-être à quelques jours de rééducation. Tout sauf la rééducation !
— Je vous écoute, n’ayez pas peur et expliquez-moi la cause de ces troubles du sommeil.
— C’est-à-dire que c’est un peu gênant, chuchota-t-il d’une voix faible tandis que son implant jaunissait subtilement.
Il ne fallait surtout pas qu’il parle des activités secrètes de ses parents, sans quoi il risquait de voir sa famille éclater pour de bon. Il n’aurait pas garanti sa propre survie, ni celle de Thibaut, sans parler de ce qui aurait pu arriver à son père et à sa mère. Il y avait pire que l’éradication…
— Je commence à penser aux filles et cela perturbe mes nuits, s’empressa-t-il de dire en rougissant, tout en se gardant bien de parler des magazines qu’il avait aperçus dans les caisses que faisait passer son père au marché noir.
Mathis commençait à suer et se demandait quelle couleur pouvait bien afficher son implant. Le professeur restait tout aussi inexpressif que les automates. Il devait être en pleine réflexion.
— Je suis surpris qu’un jeune homme aussi irréprochable que vous en matière de morale, se montre enclin à un tel débordement envers le sexe opposé. Certes, le désir sexuel est tout à fait naturel chez l’homme, mais si ce dernier souhaite s’élever au-dessus de la condition sauvage, il se doit de réfréner les pensées perturbatrices. J’espère qu’à l’avenir vous ferez en sorte de contrôler vos ardeurs, et si vous n’en êtes pas capable, vous pouvez toujours aller exposer votre problème à l’infirmerie où l’on vous proposera un remède adéquat.
— Je suis désolé monsieur.
— Oh, ne le soyez pas Mathis. Tout homme a ses faiblesses et les exposer est louable. Il n’y a qu’ainsi que vous pourrez vous en débarrasser et devenir un être meilleur. N’oubliez pas, la vérité est la base de tout idéal. Sans vérité, l’idéal n’est pas réalisable et se transforme en un vil et détestable mensonge.
— Oui, monsieur. Merci.
— Vous pouvez rentrer chez vous, et pensez à faire vérifier votre implant chaque semaine. Il ne faudrait pas qu’il change de couleur suite à un dysfonctionnement interne ; cela risque de vous créer des ennuis dont vous vous passeriez bien.
Mathis se leva lentement et put observer dans le miroir que son implant offrait à nouveau un subtil vert-pâle, reflet de sa sérénité retrouvée. Il salua le professeur Droit, un peu trop chaleureusement, et tourna les talons. Il avait hâte de rentrer chez lui et de pouvoir parler librement dans la demeure familiale.
Il descendit les escaliers gris qui menaient au hall central, en se retenant du mieux qu’il put de courir, et sourit malgré lui à l’idée d’avoir encore une fois échappé à une sanction lourde.
Il éprouvait toutefois un certain malaise, le sentiment d’avoir menti lui pesait considérablement sur le cœur. Il était partagé entre sa joie d’avoir évité le pire pour lui et ses parents, et son manque de sincérité envers la nation. Vérité lui avait toujours semblé, autant qu’il pouvait s’en souvenir, un pays où il n’était pas aisé d’habiter. Il était terriblement difficile de ne jamais mentir et d’accepter les punitions que l’on encourait à chaque faux pas. Toutefois, il était certain que le but de sa patrie était d’élever la race humaine afin que celle-ci se montre digne de la vie et de l’intelligence qui lui étaient accordées. Plus jamais le monde ne devait faire les frais d’une destruction monumentale qui n’engageait que des conflits humains. L’objectif de Vérité lui semblait louable et était, à ses yeux, un but que tous auraient dû s’efforcer d’atteindre, même ceux qui vivaient de l’autre côté du mur. Néanmoins, la citoyenneté et ses méthodes étaient bien souvent cruelles. Mais comme le répétait monsieur Droit, les sentiments n’étaient pas la tête et se devaient de rester à leur place ; ils n’étaient que de simples subordonnés qui n’avaient pas le droit à l’expression publique. Encore heureux que la demeure familiale, le foyer, fut considéré comme un domaine privé où les sentiments pouvaient s’exprimer tout leur content. Enfin, dans la limite du raisonnable…
Il vit un automate s’activer dans la cour. Il se dirigea vers la double porte vitrée et laissa le gardien mécanique scanner son implant : « Mathis Conforme, autorisation de sortie ». Mathis allait remercier l’automate mais se rappela que celui-ci n’éprouvait aucun sentiment. Ce n’était qu’une machine. Pourtant, il s’était souvent demandé si cela faisait véritablement une différence.  Cette machine ne méritait-elle pas la reconnaissance pour ses actions ? Après tout, cette manifestation était plutôt une volonté d’exprimer sa gratitude qu’un véritable remerciement tourné vers l’extérieur. Mathis pouvait bien la remercier si cela lui semblait approprié d’agir ainsi. Encore une question dont il pourrait débattre avec Gérald.
— Alors pas trop dur ton entretien avec Droit ?
Mathis tourna la tête et vit François qui lui faisait signe en se dirigeant vers lui au pas de course. Il lui sourit et posa sa main sur son épaule.
— Monsieur Droit, n’oublie pas que nous sommes encore dans la sphère publique.
François baissa la tête avec une moue d’insatisfaction profonde. Tout en butant sur un caillou, l’œil désapprobateur et la lèvre plissée, il demanda à Mathis :
— Comment tu fais pour toujours penser à ces choses-là ? Moi, j’ai du mal à me contenir. La sphère publique, la sphère privée…Ah, comme j’aimerais que tout le pays soit comme à la maison et que ces satanés implants soient pour toujours désactivés !
— François ! Tu devrais vraiment faire attention à ce que tu dis. Si tu continues comme ça, tu vas avoir le droit à un petit séjour à « réhabilit-ville », lui répondit-il avec un sourire narquois.
Mathis regarda sa montre ; il était déjà dix-huit heures trente et il lui fallait presser le pas s’il voulait croiser son père avant que celui-ci ne parte pour une de ses mystérieuses missions. Il faisait bon, mais la nuit n’allait pas tarder à tomber et le couvre-feu serait prononcé sous peu.
— On en reparlera une autre fois, chez toi ou chez moi…Sinon qu’est-ce qu’il te voulait monsieur le professeur Droit ?
— Oh, ne t’inquiète pas. Comme d’habitude, il voulait savoir pourquoi je m’étais endormi en classe…
— Et tu lui as répondu quoi ?
— La vérité bien sûr.
François souffla de mécontentement. Si Mathis avait menti, il ne serait sûrement pas sorti de l’établissement aussi rapidement, ou du moins, pas tout seul. Il lui dit alors avec humeur :
— Allez, ne te fais pas prier !
— Bon d’accord, ça va. J’arrête de te faire mariner. Je lui ai dit que j’avais du mal à trouver le sommeil parce que je n’avais de cesse de penser aux filles et à leurs petites culottes.
François stoppa net son pas et devint cramoisi. Après la vérité, la seconde chose la plus importante était la morale, même si tout le monde s’évertuait à énumérer les défauts naturels de l’homme. François rattrapa Mathis.
— C’est vrai ?
— Quelle question ! Comment veux-tu que je m'ente ?
François regarda du coin de l’œil l’implant de Mathis et s’aperçut que celui-ci était orange.
— J’ai comme l’impression que tu me racontes des bobards…
Mathis explosa de rire tandis que son implant était à la limite de passer au rouge.
— Bon, je n’ai peut-être pas parlé des petites culottes mais pour le reste, c’est vrai.
François était sidéré par la maîtrise qu’avait Mathis de son implant. S’il avait été à sa place, le sien aurait déjà fait un raffut de tous les diables et aurait rameuté la Patrouille Pour le Bien de la Jeunesse ; la P.P.B.J. Il s’abstint pourtant de faire la moindre remarque sachant que toutes les conversations publiques étaient enregistrées et pouvaient être réutilisées par le gouvernement comme bon lui semblait.
Mathis regarda son ami la mine amusée. Il savait que François faisait un effort surhumain pour ne pas mentionner le don qu’il avait de manipuler ainsi son implant. De toute façon, même si ce dernier avait parlé, il aurait sûrement trouvé une excuse suffisamment réelle pour qu’elle ne soit pas un mensonge.
— Allez, dépêche-toi de rentrer mon vieux, si t’es pas chez toi avant le couvre-feu tu risques d’avoir des ennuis pire que « réhabilit-ville ».
— T’as raison, la dernière fois que ma mère a vu rouge, j’ai bien cru qu’elle allait me ramener au pays des rêves joyeux en personne. Elle m’aurait sûrement fait interner pour une semaine entière. Déjà qu’une journée c’est dur…
Mathis avait dû lui aussi, passé ses douze ans, faire une visite au centre de réhabilitation. Il n’y était resté qu’une seule journée, mais l’expérience avait été telle que pour rien au monde il n’aurait voulu y retourner. En comparaison, François qui y logeait quelques jours par an lui semblait bien solide nerveusement. Il se demandait si ce dernier avait fait les mêmes cauchemars une fois rentré chez lui. C’était un sujet qu’ils n’aimaient pas aborder par le menu détail.
François tapota l’épaule de son ami et tourna à l’angle de la rue pour rejoindre la demeure familiale. Mathis, pour sa part, se contenta d’accélérer le pas pour être certain de croiser son père avant qu’il ne sorte pour sa mission du soir.
Il pouvait voir le mur, entre les bâtiments. C’était étrange d’habiter à la frontière de Vérité. Cette zone du pays avait pour réputation d’être moins représentative de la bonne morale de la nation que les autres. Sel'on les statistiques, le taux d’éradiqués et de réhabilités lourds était plus élevé dans cette région que dans le reste du pays. Le gouvernement expliquait ce fait par la proximité du mur qui délimitait l’espace sacré de la nation de Vérité, de l’espace corrompu situé de l’autre côté.
Certes, les lotissements avaient été bâtis le plus loin possible de cette zone dangereuse pour les citoyens. Tout peuplement humain était interdit, ainsi que toute pénétration non autorisée. C’était bien simple, seuls les automates circulaient librement dans une aire d’un kilomètre carré aux abords de la frontière. Il fallait un badge et une combinaison spéciale si on voulait s’approcher du mur. Néanmoins, les villes alentours, ainsi que les établissements scolaires, organisaient régulièrement des visites du site afin d’éradiquer toute curiosité déplacée pour cette zone. Le meilleur moyen de contenir les imaginations débridées qui continuaient d’œuvrer dans ce pays, pourtant si noble, était de montrer aux citoyens la banale réalité du mur. Les mesures de sécurité avaient été établies pour se protéger de l’extérieur, et non pas de l’intérieur. Tel était le slogan qui ne cessait de défiler en boucle dans les bus qui menaient la visite sel'on un itinéraire bien défini et calculé au millimètre près.
Les doutes étaient rapidement dissipés pour laisser place aux certitudes offertes par le gouvernement. Une version de l’histoire du mur dénuée de tout sentimentalisme, se bornant à énoncer les faits les uns après les autres, dans une objectivité qui faisait la gloire de Vérité, assouvissait les esprits avides de mystères.
Mathis se passa la main sur la nuque lorsqu’il pénétra dans le jardin. Enfin, la surveillance était terminée pour aujourd’hui ; son implant s’était mis en veille. Il aurait aimé, comme bon nombre de ses camarades, le retirer d’un geste sec et ne plus jamais avoir à dire la vérité, rien que la vérité. Il savait que dans quelques mois, lorsqu’il serait hissé au rang de citoyen, il aurait le droit de garder le silence, de ne rien dire même si cela risquait de le placer dans une position assez inconfortable auprès des autorités. Peu importait. Le silence lui semblait un acte parfaitement délectable, dont François rêvait aussi, mais sûrement pas pour les mêmes raisons. François voulait par-dessus tout éviter les punitions, et pourtant, son comportement semblait prouver le contraire. Il commettait sans cesse des erreurs qui lui faisaient vivre un enfer. C’était comme s’il était incapable de se contrôler. Mathis se demandait si son ami n’aurait pas eu plus de chance à naître de l’autre côté du mur, mais pour ce qu’il en savait, les choses n’étaient pas mieux là-bas. Ils avaient eux aussi hérité d’une terre dévastée.
Il regarda les fleurs naturelles qui s’épanouissaient dans leur petit carré de terre, bien conscient de la chance in'estimable qu’il avait, puis tourna ses yeux vers l’arbre holographique qui trônait au centre du jardin. Si seulement cela avait été un vrai, il aurait pu gratter son écorce et observer ces minuscules insectes qui transportaient leur nourriture sur leur dos.
Le crépuscule frémissait sous la brise hivernale. Au moins le vent n’a pas disparu ! Il a toujours été là lui, et d’ailleurs, pourrait-il disparaitre ?
Il se pressa de rentrer dans la maison en frissonnant.

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