Dualité - Et si le monde basculait - Chapitre 2

II
 
 
— Ah !! Te voilà enfin. Mais où étais-tu passé ? J’ai bien cru que la Patrouille t’avait attrapé pour te remonter les bretelles. Tu faisais encore des bêtises avec François ?
Mathis regarda sa mère dans les yeux et ne put s’empêcher de sourire. Cela l’amusait qu’elle feigne la colère pour dissimuler son inquiétude.
— T’inquiète pas m‘man. Tout va bien.
— Oh, mais je ne suis pas inquiète, je suis en colère contre toi ! C’est bien dommage que ces maudits implants ne fonctionnent pas dans la maison !
— Mais qu’est-ce que tu racontes là ? Bonsoir mon grand.
Mathieu Conforme vint embrasser son fils sur le front. L’adolescent profita pleinement de cette marque de tendresse, qui ne se manifestait que dans la sécurité du cocon familial.
— Tu sais bien ce que je veux dire chéri. Et puis, ne détourne pas la conversation, je suis en train d’houspiller ton fils. Si tu sapes toujours mon autorité, comment veux-tu qu’il me respecte ?
— Mais je te respecte maman, tu le sais bien. Et je t’aime aussi !
Anna plissa les paupières et un rictus vint étirer ses lèvres dans un sourire qu’elle essayait de contrôler par tous les moyens. Quelle faible femme je suis. Un sourire et pffiout, toute ma colère s’envole. Elle s’approcha de Mathis, passa ses bras autour de ses épaules et le serra contre sa poitrine. Elle avait si peur de le perdre, lui aussi. Les allées et venues de son mari avaient la fâcheuse tendance de porter ses nerfs à vifs. Elle n’approuvait pas le côté illégal de ses activités, mais elle devait bien avouer qu’elle espérait, elle aussi, qu’un jour le mur tomberait pour que tous les hommes puissent vivre ensemble et devenir meilleurs. Déjà plus de deux cents ans que cette satanée guerre était finie, mais Vérité continuait de penser que l’extérieur représentait un danger terrible pour la sécurité de la nation.
Anna avait lu un de ces écrits qu’ils produisaient de l’autre côté du mur, bien qu’elle y fût farouchement opposée de prime abord. C’était son envie de connaitre ce qui se passait réellement dans la tête de ces personnes qui lui avait fait franchir le pas et ouvrir le livre. Elle avait été surprise de voir qu’un ouvrage faisant tant de place aux sentiments avait été publié. Elle s’était dit que, peut-être, ceci était le résultat d’un travail totalement privé et qu’il n’était en aucun cas tombé dans la sphère publique. Si son auteur avait distribué ce livre dans les rues de Vérité, tel quel, sans autorisation préalable, il aurait sûrement encouru une peine lourde après un long procès mené en partie par les personnalités de la ville, reconnues pour leur droiture morale, et en partie par le gouvernement.
L’ouvrage prenait pour thème une histoire d’amour enflammée entre une jeune fille de la Basse-Ville et un homme d’âge mûr issu de la noblesse d’Apparat. Anna avait eu beaucoup de mal à se représenter ce monde où la richesse côtoyait la pauvreté. A Vérité, tous les habitants possédaient, à peu de choses près, la même quantité de biens. Il n’y avait pas d’écarts dans l’allocation à la subsistance versé par l’Etat, et ce malgré les responsabilités plus grandes qu’assumaient quelques citoyens. Vérité considérait que chaque membre de la nation avait sa place et sa fonction dans la société, quelle qu’en soit la nature. Il n’y avait pas de discrimination, pas de mieux ou de moins bien. La seule chose qui comptait été d’effectuer la tâche que l’on avait choisie, ou pour laquelle on avait le plus d’affinités, avec honnêteté et sincérité. Le président en titre de Vérité et le simple préposé au rangement des boîtes dans la supérette du quartier, avaient la même valeur aux yeux du pays. Leur allocation ne différait donc point. Toutefois, il était de coutume d’accorder certains privilèges et certaines primes aux plus méritants, aux plus dévoués. Pourtant, ce système n’engageait en rien à la compétition, chacun devait donner le meilleur de lui-même avec ou sans prime. De toute façon, ces exceptions étaient votées à la fois par les employés, qui étaient les collègues du nominés, et par les supérieurs hiérarchiques de la société. Tout le monde exprimait son accord ou son désaccord avec les décisions prises, ce qui les rendait tous responsables du bon ou mauvais développement de l’entreprise.
Anna avait poursuivi sa lecture et forcé son imagination, stimulée par la curiosité. Elle s’était demandé pourquoi Vérité n’organisait pas de visites de l’autre côté du mur. Les deux pays n’étaient pas en guerre à ce qui lui semblait. Ils étaient juste séparés. John X n’avait de cesse de répéter que la fermeture était nécessaire pour garantir la pureté des valeurs et l’application de celles-ci. Si trop d’éléments perturbateurs et indésirables pénétraient sur le sol, cela risquait de mettre en danger toute la cohésion de leur chère Nation. Le contrôle absolu était nécessaire ; un seul petit boulon défectueux, et c’était toute la machine qui risquait de voler en éclats. Vérité n’était pas devenue ce qu’elle était du jour au lendemain, il lui avait fallu deux cent cinquante-six ans pour se dresser telle qu’elle était aujourd’hui et elle n’était pas encore parfaite. Beaucoup de travail restait à accomplir pour réaliser la société humaine idéale et beaucoup de sueur devait encore être versée.
Au cours de sa lecture, Anna avait fini par s’attacher aux personnages. L’héroïne se montrait forte et faible à la fois, timorée dans ses jugements et espiègle dans ses actions. Son amant, le beau Hanz, était cruel mais habité par un amour étrange pour la pauvresse. Le cœur d’Anna avait vibré tandis que ses yeux parcouraient fiévreusement les lignes du roman.
Mathieu avait été amusé par le plaisir qu’elle prenait à lire cette fiction. Il lui avait fait remarquer qu’il n’y avait pas que du mauvais dans ses activités illicites. Il espérait bien convaincre un assez grand nombre de personnes, tout en conservant la discrétion nécessaire à la poursuite de son trafic, pour que Vérité face un jour une place aux productions qui venaient de l’extérieur. Si leur importation était contrôlée, comme tout l’était à Vérité, peut-être qu’au fil du temps ces œuvres trouveraient une place dans leur pays, et peut-être même qu’un jour le mur tomberait pour faire de tous les habitants de ce monde une seule et même nation qui tenterait par tous les moyens de s’élever vers un idéal de pureté et de respect.
Anna avait entendu son mari prononcer ce discours des milliers de fois. Elle comprenait bien qu’il n’était pas animé par de mauvaises intentions, elle s’était elle-même laissée convaincre dans une certaine mesure. Mais il risquait de les plonger, tous autant qu’ils étaient, dans une situation inextricable. Heureusement, la sphère privée était une zone hors de contrôle direct. Du moment que Mathieu ne décidait pas de distribuer dans la rue ce qu’il ramenait, ils avaient encore une chance de vivre heureux et en harmonie avec le reste de la communauté.
Elle aurait pu le dénoncer comme le conseillaient les règles du bon citoyen, mais ne parvenait pas à s’y résoudre. Certaines punitions étaient terriblement redoutables, à un point tel que la plupart des habitants de Vérité n’en faisaient que très rarement mention. Elle avait néanmoins décidé de dire toute la vérité si les autorités lui posaient des questions bien précises sur les activités de son mari. L’avenir de Mathis et Thibaut l’angoissait plus que le jugement. Elle savait que Vérité possédait tout une cohorte d’établissements pour récupérer les enfants qui se trouvaient dépourvus d’environnement familial, mais elle savait aussi que ces enfants-là suivaient une réhabilitation très lourde pour devenir des modèles parfaits, représentant l’idéal de Vérité, et cette perspective ne la réjouissait guère contrairement à d’autres parents qui auraient souhaité que leur progéniture suive cette année de réhabilitation. Pourtant, elle n’aurait pas trop su dire pourquoi cette éventualité l’angoissait tant. Cela était peut-être dû à l’approche de la cérémonie qui consacrerait son fils au rang de citoyen, ou à ce qu’endurait Thibaut, l’aîné.
 
— M’man tu m’étouffes.
— Excuse-moi mon chéri. J’étais tellement inquiète. Alors qu’est-ce que tu faisais ?
— J’expliquais à monsieur Droit pourquoi je m’étais endormi.
L’angoisse d’Anna reprit le dessus immédiatement. Ce bon vieux professeur Droit ne laissait jamais rien passer. Mathis ne devait probablement pas lui avoir révélé quoi que ce soit de fâcheux, mais cela ne la rassurait pas pour autant. Il avait la mauvaise habitude d’attirer l’attention des représentants plus au moins directs de l’ordre. Enfin, le professeur Droit ne faisait que remplir sa fonction, et la première force de Vérité, c’était l’école.
— Tu as été puni j’espère !?
— Tu penses bien ! Mais bon, je n’aurai pas besoin d’aller à la clinique cette fois.
— Très bien. Prends-toi une collation, puis va faire tes devoirs dans ta chambre. Ne t’avise pas de t’endormir avant d’avoir terminé.
— Oui, m’man.
Mathis se dirigea vers les escaliers qui menaient au premier, après avoir fait un détour par la cuisine où il prit son sachet de synthèse et un verre d’eau pour se redonner un peu de force. Arrivé dans sa chambre, il s’assit à son bureau et alluma son ordinateur. Le vent faisait vibrer les fenêtres et sauter l’arbre holographique. Malgré ses cris stridents, qui excitaient toujours Mathis, le vent ne parvenait pas à couvrir la voix du chargé du couvre-feu. Il alla à la fenêtre et aperçut Thierry. C’était donc lui qui avait pour mission de surveiller les sorties des citoyens ce soir.
Thierry était le premier voisin qu’avait rencontré la famille Conforme après son déménagement. Mathieu, le père de Mathis, avait été détaché au bureau de la Prévention pour le Bien Commun dans cette zone frontière où la morale devait être fortifiée. La famille Conforme jouissait d’une réputation d’exemplarité depuis plusieurs générations, et Mathieu s’était vu confier une tâche importante. Il devait examiner les diverses productions écrites du quartier afin d’en éliminer tout élément non-indispensable : sentiments, opinions subjectives et autres fioritures devaient être finement expurgés des textes voués à la publication dans la sphère publique. Il était hors de question que la stabilité de Vérité soit remise en question par une individualité bien trop prononcée. Les citoyens avaient tout à fait le droit de se vouer à ces pratiques dans leur intimité, mais leurs productions ne devaient en aucun cas traverser le film épais qui séparait les deux sphères.
Thierry, du haut de son mètre soixante-cinq, ne s’était pas démonté devant ce nouveau venu dont le nom était paré d’honneur. Le bureau tout entier avait été en effervescence à l’arrivée de Mathieu ; il amenait tant de prestige au quartier…Thierry avait été honnête dès le départ. Lorsqu’il avait rencontré Mathieu pour la première fois dans son bureau minuscule, il lui avait avoué qu’il éprouvait une certaine forme de jalousie envers lui. La réputation des Conforme n’était plus à faire dans ce secteur d’activité, et Mathieu allait vite éclipser les longues années de fidèles et loyaux services qu’il avait offert à la communauté dans le cadre de ses fonctions de directeur du Bureau de la Prévention des Rapports Ecrits.
Mathieu avait, comme tout bon citoyen de Vérité, écouté sans sourciller les paroles de Thierry, et conforme à sa réputation, avait fait en sorte que toute forme de jalousie soit éradiquée. Thierry avait été invité à plusieurs reprises dans le cercle privé des Conforme et avait appris à mieux connaître ses membres. La jalousie s’était apaisée d’elle-même, comme il seyait à la morale en vigueur. Il n’avait pas mis longtemps à louer, lui aussi, les compétences de Mathieu qui excellait dans l’art de la diplomatie et dans le dépistage de la subjectivité potentiellement nocive à la communauté. Ses compétences oratoires auraient pu lui ouvrir les portes d’une carrière politique, mais la famille Conforme avait une prédilection pour la censure. Le père de Mathieu avait exercé cette fonction avant son fils, ainsi que le père de son père. Thierry n’était pas de taille ; sa famille avait connu quelques revers dont il se serait bien passé dans sa carrière. Heureusement, Vérité était un pays égalitaire où la discrimination n’existait pas, tant et si bien que ses habitants avaient du mal à se représenter le phénomène.
Mathieu avait appris à apprécier le petit homme rabougri, aux oreilles en chou-fleur, aux yeux d’un bleu perçant et à la langue bien acérée, mais qui savait rester dans les limites de la courtoisie en privé. Il en connaissait un rayon en matière de prévention, à tel point que Mathieu se disait que si Thierry avait eu des descendants et si ceux-ci avaient eux aussi embrassé la carrière de censeur, la famille Conforme auraient peut-être vu sa couronne de laurier passer à la tête des Besogneux.
Mathis n’appréciait pas tellement Thierry, surtout depuis qu’il était entré au Conseil des Justes qui réunissait toutes les personnalités du sous-quartier afin qu’elles garantissent la bonne moralité de l’espace qui se trouvait sous leur direction. Ce conseil, cette assemblée, n’était pas en tant que telle l’autorité, néanmoins elle disposait du pouvoir de sanctionner, à son échelle, tout manquement à la bonne morale.
Lors de son intégration dans ce cercle très fermé, Thierry avait pleuré de joie de se voir confier autant d’honneur et la confiance de ses concitoyens. Tandis que son père et sa mère s’étaient sincèrement réjouis de la promotion du vieil homme, qui semblait avoir eu tant de mal à réhabiliter son nom dans la sphère privée, Mathis avait éprouvé un certain malaise et avait été convaincu, en son for intérieur, que la seule chose qui intéressait le vieil homme, maintenant courbé par l’âge, était le pouvoir. Le pouvoir, aussi petit soit-il, avait l’air de lui procurer un plaisir démesuré. Mais Mathis se gardait de faire part de ses pensées à quiconque. Il avait été tenté d’en parler à François, mais il connaissait trop bien son ami pour croire que celui-ci tiendrait sa langue.
La voix du vieil homme l’incommodait ; il aurait préféré passer la demi-heure annonçant le couvre-feu à écouter le chant du vent. Toutefois, l’idée que Thierry finisse transi de froid et épuisé d’hurler pour couvrir les rafales de vent, le ravissait. Il rentrerait exténué chez lui sans personne pour venir le réconforter. Mathis médita cette dernière pensée. Certes, Vérité lui avait offert, comme à tous ses citoyens, confiance et sécurité, mais Thierry n’avait cette chance d’avoir une famille qui l’aimait. Le vieil homme habitait une maison destinée aux membres de la communauté qui préféraient rester célibataires. La surface de sa demeure était identique à celle des appartements mis à disposition des étudiants. Rien de plus. Vérité ne fournissait pas la famille, même si elle offrait de nombreux moyens de s’en construire une.
C’est empli d’un sentiment indéfinissable qui s’apparentait à une honte jouissive, qu’il décida de s’installer à son bureau pour faire ses devoirs. Tu es vraiment un imbécile dépourvu de morale. Si tu continues comme ça, tu seras rapidement éradiqué une fois devenu citoyen, et personne ne sera là pour défendre ton cas. Incapable de respecter la seconde règle du bon citoyen !
Il cessa de se morigéner et s’attela à la tâche. Le professeur Inconstant leur avait demandé de rédiger une dizaine de lignes pour chacune des règles du bon citoyen. Mathis se demandait si l’exercice était commun à tous les élèves du pays ou s’il était issu de l’esprit atypique de son professeur. Le but était-il de contrôler la conformité des élèves au système de valeur de Vérité, ou bien Gérald essayait-il de leur ouvrir l’esprit afin qu’ils examinent leur propre position face à ces valeurs ? L’un n’excluait pas l’autre, mais si l’exercice avait été mis en place par l’Etat et non par le professeur, alors les risques étaient plus grands.
Mathis ne parvenait pas à s’expliquer l’angoisse qu’il éprouvait dans la sphère publique. Cela lui venait peut-être de Thibaut qui faisait toujours des siennes et qu’il fallait sans cesse rappeler à l’ordre, bien qu’il fût l’aîné. Cependant, Mathis n’avait pas quinze ans et pouvait bien profiter de l’insouciance inhérente à son âge. Il n’était pas encore question d’éradication pour le moment.
Sa mère vint frapper à sa porte.
— Alors, tu avances ? lui demanda-t-elle sans arrière-pensée.
— Non, pas vraiment. J’ai du mal à ordonner mes idées par rapport aux règles du bon citoyen. Je ne comprends pas bien ce que Gérald veut de nous.
Anna fronça les sourcils et la tête penchée de côté le questionna :
— Qui appelles-tu Gérald ? J’espère qu’il n’est pas question du professeur Inconstant !
— Si, lui répondit-il spontanément avant de penser qu’il devait apprendre à réfléchir avant d’ouvrir la bouche, même dans la sphère privée, surtout quand il était question de ses activités publiques.
— Ecoute mon grand, je t’ai déjà expliqué des milliers de fois que tu ne pouvais pas faire preuve d’autant de désinvolture envers tes professeurs. Une certaine politesse est requise dans les deux sphères.
— Mais maman, je ne vois pas en quoi il est si mauvais de l’appeler par son prénom !?
Mathis restait buté sur ce point. Vérité était absurde parfois, et ses parents aussi. Ils ne se gênaient pas eux pour employer les prénoms. Pourquoi fallait-il qu’il soit toujours rabroué pour avoir agi comme eux ?
— Mathis Conforme, je ne vais pas revenir une fois de plus sur le sujet ! Bon, montre-moi ton devoir.
Elle s’assit à côté de lui et regarda la fenêtre qu’il avait agrandie à son intention sur l’écran de son ordinateur. Elle resta muette quelques secondes, puis lui dit :
— Je ne vois pas où est le problème. Ce sont les questions que tous les élèves reçoivent au cours intermédiaire C, quelques mois avant de devenir des citoyens à part entière. Il te suffit de reprendre ce que tu as appris depuis toujours en tant qu’habitant de Vérité.
— C’est tout ? Je croyais que l’on devait donner notre propre avis ?
— Ton propre avis ? Mais n’est-il pas conforme aux valeurs de Vérité, mon chéri ? Je crois que tu te compliques la vie pour rien. Je t’en prie, ne vois pas les choses comme Thibaut…Ton frère s’est égaré pendant quelque temps, je ne voudrais pas qu’il en soit de même pour toi mon chéri. Il aurait pu éviter bien des désagréments s’il avait su tenir sa langue un peu mieux.
Anna se leva et déposa un baiser sur le front de Mathis pour l’encourager. Quand elle claqua la porte derrière elle et se retrouva dans le couloir, elle fit quelques pas en direction de la chambre de Thibaut, mais ne parvint pas à aller jusqu’à son seuil. Elle savait qu’il lui fallait plus de temps pour retrouver ses esprits ; il était encore trop tôt depuis la dernière séance de réhabilitation qu’il avait subie. Lui qui avait toujours eu le regard espiègle et plein de vitalité, revenait de plus en plus affecté par ces séances. Il ne mentait pas aux autorités, bien au contraire, mais il était loin de s’accorder avec la morale de Vérité. Heureusement, tous ses esclandres n’avaient en rien affecté la renommée de son père. Vérité tolérait les avis divergents, du moment que la première règle était respectée, personne n’était éradiqué. Pourtant, tout acte entraînait des conséquences.
Elle se passa la main dans les cheveux en regardant le sol, puis descendit les escaliers pour retrouver son mari.
Mathieu avait enfilé sa combinaison. Grâce à cette tenue, les détecteurs à infrarouge postés le long du mur ne décèleraient pas sa présence. La combinaison avait la particularité de retenir les émissions de chaleur tout en garantissant à son porteur une température égale quelles que soient les conditions climatiques.
Il avait prévu de ramener, ce soir-là, avec les autres membres de son réseau, des œuvres d’art graphique. C’était la première fois qu’il accomplissait une mission aussi périlleuse. Les objets que lui proposait Max, l’habitant de Relativité, car c’était ainsi que les habitants de l’autre côté du mur nommaient leur pays, étaient terriblement étranges. Il lui avait venté les mérites de ces toiles et avait discouru sur la réputation dont elles jouissaient de son côté du mur. Ces œuvres avaient émoustillé les foules à Relativité ; beaucoup désiraient les acquérir pour pouvoir les admirer dans leur propre foyer plutôt qu’au musée.
Vérité ne possédait pas de musée d’Art. Le pays n’autorisait que les musées destinés à la mémoire publique impartiale. On pouvait y admirer les Constitutions successives élaborées depuis la fondation de cette nouvelle nation après la Grande Guerre Universelle, des éléments de machines, pour mieux en comprendre le fonctionnement, des photos dépourvues de toute empathie, illustrant divers grands évènements de l’histoire de Vérité.
Il y avait eu des débats quant à la photographie, car elle représentait la réalité sans l’être réellement. Les différents conseils avaient toléré son usage à la condition que celui-ci soit contrôlé strictement et qu’il ne laisse planer aucune ambigüité concernant son interprétation. Tout résidait dans le contrôle. Mathieu n’avait pas osé demander ni même envisager l’importation de photographies d’Art, comme ils nommaient cette pratique à Relativité, l’idée était bien trop subversive à son goût. Pour l’heure, il se limiterait à la peinture. L’activité était bien assez dangereuse en soit.
— Tu as l’air d’un militaire dans cette tenue, ou d’un cosmonaute, je ne sais pas trop lequel choisir.
Mathieu sourit à sa femme et s’approcha d’elle pour l’enlacer affectueusement.
— Ne sois pas si stressée, tout va bien se dérouler, comme d’habitude. Carl et Jérôme m’accompagnent. Nous en avons pour deux heures tout au plus. Le temps de parcourir les galeries, de trouver Max et de rapporter nos nouveaux produits.
— Tu crois vraiment qu’il y aura un jour de la place à Vérité pour ce que tu ramènes depuis l’autre côté du mur. Tu sais, peut-être que John X a raison. Le mur est probablement notre seul rempart face à la destruction du monde. Après tout, si les gens de l’ancien temps avaient suivi nos valeurs et notre sens de la vérité, peut-être n’y aurait-il jamais eu cette grande guerre et peut-être que notre fils pourrait voir sous ses yeux tous les animaux dont il rêve nuit et jour.
— Anna, nous avons deux fils. Pourquoi fais-tu comme si Thibaut n’existait pas ?
— C’est de ta faute ! Si tu ne lui avais pas mis toutes ces idées de liberté débridée en tête, il serait sûrement encore notre fils au lieu de cet être dépourvu d’intelligence qui gît la majeure partie du temps inconscient sur son lit.
La gifle qu’elle reçut sur la joue la fit cruellement souffrir. Elle regarda Mathieu d’un œil noir et lui dit d’un ton hautain.
— La violence n’est pas tolérée à Vérité, ni en public, ni en privé. Il me suffit de faire une déclaration pour que tu suives un programme spécial. Méfie-toi, il se pourrait bien que je révèle ton trafic aux autorités si le désespoir m’en prenait !
Mathieu se renfrogna et lui lança avec mépris qu’elle était libre de faire ce qu’elle voulait. Puis, il tourna les talons et claqua violemment la porte d’entrée de sorte que les vibrations transmettent sa colère.
Il sortit rageusement dans la rue et faillit oublier de fixer le brouilleur sur son implant. Sans lui, il pouvait être repéré bien plus rapidement que souhaité. Cet outil empêchait les autorités de savoir exactement où il se trouvait. Il suffisait d’entrer une adresse dans le brouilleur pour qu’il la transmette telle quelle. Ses compagnons devaient enregistrer la même que Mathieu, car leurs conversations, elles, restaient enregistrées ; elles appartenaient à la sphère publique. Ils auraient été dans de beaux draps si un fonctionnaire s’était rendu compte que ses compagnons et lui-même discutaient de vive voix, sans se trouver au même endroit.
La rue était déserte. Thierry Besogneux devait enfin être rentré chez lui après sa ronde. Il ne ressortirait qu’une heure plus tard. Le vieil homme était repérable de loin avec son énorme lampe et son porte-voix.
Mathieu était en colère contre sa femme qui ne comprenait pas l’importance de ce qu’il faisait. Il aurait aimé embrasser Thibaut avant de partir, mais elle l’avait tellement poussé à bout que cela lui était complètement sorti de la tête. Il avait au moins pu dire bonsoir à Mathis.
Il expira, énervé, et se dirigea vers la demeure de Carl et Jérôme Curieux.
 
1-Vérité ne tolère aucun mensonge de la part de ses citoyens sous quelque forme que ce soit.
Moi, Mathis Conforme, en tant que futur citoyen de Vérité, suis totalement la règle première du bon citoyen édictée par notre vénérable Nation. La vérité est le seul moyen d’amener tous les citoyens à vivre en bonne entente et en sécurité. Sans elle, la méfiance et le doute s’installent dans les âmes pour ravager les relations humaines. Le mensonge peut se révéler puissant et travestir la réalité à tel point que celle-ci finit par perdre toute consistance. La vérité est garante de la sécurité et nous permet d’établir une morale claire et propre aux développements des meilleures qualités humaines. Nous ne naissons pas Hommes, nous le devenons.
Mathis regarda sa copie numérique et se dit que le professeur Droit aurait été satisfait. Il ne leur avait pas rabattu les oreilles de ses discours monotones pour rien. Malheureusement, il ne rédigeait pas ce devoir pour le cours d’histoire du professeur Droit mais pour celui de pensée de Gérald, et ce dernier risquait de ne pas apprécier le conformisme de son élève. Il soupira, isolé dans sa chambre, et tourna la tête du côté de la fenêtre. Le vent avait cessé de chanter. Son père devait être parti pour son expédition. Mathis savait que ses parents lui cachaient volontairement certains faits. Apparemment, moins il en savait et moins il risquait de révéler des choses compromettantes. Cela faisait maintenant deux ans que son père sortait régulièrement le soir, au moins une fois par mois, et qu’il s’empressait de cacher des objets au sous-sol.
 Mathis avait subtilisé la clé menant à la remise, par une nuit d’orage. Il avait pensé, à juste titre, que les déchirements du tonnerre camoufleraient le bruit de ses pas. C’est plein d’angoisse, de méfiance et d’excitation, qu’il était descendu à pas de loup jusqu’au sous-sol. Son père et sa mère dormaient, quant à Thibaut, il était de sortie avec ses amis. Il avait reçu la permission de passer la nuit sur leur lieu de réunion. Ce ne fut que le lendemain matin, lors de la visite des autorités, que ses parents regrettèrent leur décision.
Une fois entré dans la pièce qui recelait les secrets de son père, Mathis avait eu la chair de poule. Le sentiment oppressant d’accomplir quelque forfait lui avait encerclé le cœur comme jamais auparavant. Il avait laissé la lumière du couloir allumée et la porte de la remise entre-ouverte. Les rayons qui s’infiltraient dans l’antre de son père et qui léchaient les marches jusqu’en bas, lui donnaient une impression d’apesanteur. Il avait descendu les escaliers très lentement, s’attendant à chaque instant à voir surgir son père dans l’embrasure de la porte, ou pire, les autorités. Si toute sa classe et les voisins avaient appris ce qu’il faisait, il aurait éprouvé une honte si forte que ses joues auraient viré au rouge pour ne plus jamais retrouver leur teinte naturelle. Il avait hésité, s’était attardé au milieu des escaliers quelques secondes, quand un coup de tonnerre ahurissant l’avait invité à aller jusqu’au bout.
Il avait allumé la lumière et regardé autour de lui. Il cherchait quelque chose mais ne savait pas exactement quoi. Tout ce qu’il savait, c’était que ce qu’il tentait de trouver ne pouvait circuler librement dans les rues. Il avait entendu ses parents en discuter de manière un peu trop explosive à son goût. Il fallait qu’il comprenne pourquoi son père et sa mère étaient à ce point sous tension.
Il avait tourné et retourné dans la petite pièce exiguë quand son œil avait enfin été attiré par une masse indistincte, dissimulée par la bâche dont se servait son père pour redonner une nouvelle vie à leurs meubles à coup de peinture et de bombe aérosol. C’était un des plaisirs privés qu’il s’octroyait de temps à autre. Avec cette activité, il s’inscrivait totalement dans la campagne sans cesse renouvelée de recyclage. Plus aucun gaspillage ne devait être fait à Vérité.
Il avait soulevé la bâche et découvert une boîte en métal, tout ce qu’il y avait de plus banal. Il l’avait ouverte sans conviction, croyant s’être fait des idées sur les mystérieux trésors que rapportait son père. Par chance, la boîte était restée déverrouillée. Son père n’avait pas entré de code de sécurité pour la garder hermétiquement fermée. Mathis avait soulevé le couvercle et avait été totalement déçu quand il s’était rendu compte qu’il ne s’y trouvait rien d’autre que des livres. Lui qui s’était attendu à quelque chose de fantastique, de nouveau, quelque chose qui le ferait se sentir différent des autres, investi d’une mission que personne ne lui aurait confiée, mais dont il garderait tout de même le secret, était resté pantois.
Il s’était assis à côté du cube de métal et avait décidé d’en explorer le contenu d’une main nonchalante, par acquis de conscience. Les livres étaient différents de ceux que l’on pouvait trouver à Vérité, mais la forme et l’écriture restaient similaires. Il s’était demandé qui avait pu produire ces ouvrages. Il avait lu quelques titres : Les chroniques de l’Amour, Le diable de la chambre rose, La Vérité n’existe pas…Le dernier livre lui semblait absurde. Bien sûr que Vérité existait, il y habitait.
Il avait fouillé plus profondément et découvert un livre sur les animaux, rempli d’illustrations. Ses yeux avaient pétillé de joie. Enfin quelque chose qui valait la peine ! Il s’était adossé contre le mur de la remise. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait des illustrations d’animaux, mais c’était la première fois qu’il en voyait autant. Les chiens, les chats et les tigres semblaient vivants, comme animés d’une âme, bien loin des images qu’il avait pu contempler dans les ouvrages de la bibliothèque numérique de l’école. Ils étaient tantôt féroces et tantôt doux comme des nouveau-nés…Il avait eu envie de ramener le livre dans sa chambre mais savait que s’il avait agi ainsi, son père risquait de le gronder de manière bien plus vive que celle qu’il avait connue jusque-là. C’était à contrecœur qu’il avait pris la décision de le replacer dans la boîte après avoir fini d’en feuilleter les pages.
A genoux, il avait de nouveau fouillé la caisse espérant trouver d’autres livres du même genre, mais aucun de ceux restants n’avaient d’illustration. Un bruit suspect l’avait fait sursauter. Quelqu’un descendait les escaliers du premier. Pris de panique, il avait remis tous les livres dans la caisse avant de se précipiter au rez-de-chaussée. Dans son affolement, il avait failli oublier d’éteindre la lumière. Il s’était précipité dans la cuisine et avait caché la clé dans son slip.
Son père, échevelé et baillant, avait écarquillé les yeux lorsqu’il avait vu Mathis devant le frigo.
— Alors on a une petite faim, comme son vieux père ?
Mathis avait feint la surprise en retenant un hoquet de stupeur.
— Oh, tu m’as fait peur p’pa.
Mathieu l’avait observé, amusé.
— Prends-vite quelque chose, mon grand, et retourne te coucher. Ta mère et moi nous ne voulons pas que tu manques de sommeil. Que diraient tes professeurs si tu arrivais totalement épuisé demain ? Ou pire, si tu t’endormais pendant la classe. Tu prendrais quelques coups de règles bien placés !
— Oui p’pa. Je me dépêche. De toute façon, je n’ai plus vraiment faim, je vais me contenter d’un verre d’eau.
Mathieu avait attendu quelques instants que Mathis daigne parler, mais rien n’était venu.
— Au fait, la prochaine fois que tu vas dans mon bureau, prends garde à fermer la porte correctement derrière toi.
Mathis avait dégluti. Son père était loin d’être bête. Il aurait mieux fait de demander la permission, plutôt que de se faufiler ainsi dans la remise comme un vulgaire voleur. Il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer un voleur, mais supposait que c’était ainsi qu’ils agissaient.
— J’avais tellement peur que tu ne m’autorises pas à regarder ce que tu avais ramené, que j’ai préféré ne pas te demander la permission. Je suis désolé papa.
— Ne t’en fais pas mon grand. Je ne t’en veux pas. J’ai eu ton âge moi aussi. Mais il n’est pas bon de mentir ou de dissimuler la vérité. Tu le sais bien.
— Mais p’pa, dans ce cas, pourquoi caches-tu ces livres dans la remise ?
Mathieu avait tiqué. Mathis était encore trop jeune pour comprendre tous les enjeux de son activité.
— Fais-moi confiance, mon grand. Un jour, tout le monde aura accès à ces ouvrages. Ils circuleront librement dans le pays, sans créer de problème. Tu peux compter sur moi. Mais pour l’instant, ils doivent rester dans leur boîte, à l’abri.
Mathis l’avait regardé, puis s’était approché pour se faire câliner. Il adorait quand son père le prenait dans ses bras. Il en avait profité pour lui murmurer à l’oreille :
— Dis, papa, je peux prendre le livre sur les animaux ?
— Désolé mon grand, pas encore. Mais je te promets qu’un jour, tu auras toute une bibliothèque de ces ouvrages. Sois patient, et s’il te plaît, garde tes découvertes pour toi, surtout dans la sphère publique. Il serait préférable que tu n’abordes pas le sujet avec tes amis.
— Compris. Je vais me coucher. Bonne nuit papa.
Mathieu avait regardé son fils monter les marches, légèrement dépité. Peut-être qu’un jour il aurait mieux à lui offrir que les images d’un livre. Mais il n’en était pas encore question. Il s’était pris de quoi apaiser sa faim dans le frigo et avait pensé regarder les nouvelles de la nuit avant de se raviser. Il n’avait pas vraiment envie d’assister à un énième débat de John X et de ses collaborateurs. Il était retourné se coucher tout en espérant que Thibaut ne ferait pas des siennes cette nuit-là ; il avait réussi à convaincre Anna qu’ils pouvaient lui faire confiance sans être complètement certain que son fils lui donnerait raison.
Encore aujourd’hui, Mathis se demandait qui pouvait bien produire à Vérité de telles œuvres. Il se demandait même si elles provenaient réellement de Vérité. Elles venaient peut-être de l’autre côté du mur. Il faudrait qu’il suive un jour son père, mais avec l’implant, cela risquait d’être difficile. Déjà deux ans qu’il lui faisait confiance, mais pour le moment, rien de ce qu’il avait pu voir dans la boîte en métal ne circulait librement à Vérité.
Il savait que si les autorités tombaient dessus, le trafic de son père risquait de coûter cher à la famille, qui plus est si les produits venaient de l’autre côté du mur. Les professeurs n’avaient de cesse de répéter que tout ce qui provenait de l’extérieur était un danger potentiel pour l’intérieur. Toutefois, son paternel travaillait pour l’organe de censure et de contrôle du quartier. Il savait ce qu’il faisait. Il aurait dû se mettre à la politique ; il aurait pu diffuser plus largement ses idées. Mais, ces dernières n’auraient probablement pas été au goût de John X. Mathis ne supportait pas ce vieux bonhomme au crâne chauve. Dire que c’est le président de Vérité !
 
 — Salut Conforme ! T’es en avance mon vieux !
Mathieu était arrivé chez les Curieux et tandis que Jérôme prenait de ses nouvelles, Carl le regardait d’un œil soupçonneux.  
— Anna et moi nous sommes disputés, à propos de Thibaut, encore une fois.
Jérôme se sentit soudain mal à l’aise. Les Conforme avaient beaucoup de problèmes avec leur fils aîné qui ne cessait de braver l’autorité, non seulement celle de Mathieu, mais aussi celle du quartier. Il avait eu peur plus d’une fois que le petit révèle leur trafic. Mathieu avait beau soutenir que Thibaut n’en avait pas connaissance, Jérôme n’était pas rassuré pour autant.
— J’espère que vous ne vous êtes pas disputés au point que ta femme ait soudain l’envie d’aller rendre visite aux forces du quartier Est!
Carl avait prononcé ces paroles avec un soupçon de mépris dans la voix. Comme s’il avait envie de montrer à Mathieu combien il leur faisait prendre des risques à tous les trois.
 Jérôme s’interposa avant que son frère ne fasse sortir Mathieu de ses gonds.
— Tu as des nouvelles de Jean ? La dernière fois que nous l’avons vu, il nous a demandé un livre d’histoire portant sur l’époque précédant la Grande Guerre Universelle. Tu sais si sa commande est toujours d’actualité ?
— Non, je n’ai pas eu l’occasion de le rencontrer depuis quelques temps. Mais comme sa fille est malade et ne cesse de faire des allers-retours entre leur maison et l’hôpital, nous n’aurons probablement pas de nouvelles de lui avant longtemps.
Mathieu réfléchit un moment puis reprit :
« Quoi qu’il en soit, je ne sais pas si Max aura pu se procurer tout ce dont nous avons besoin. N’oubliez-pas que ce soir nous effectuons une mission périlleuse. Nous allons devoir ramener des œuvres aux dimensions généreuses. Il va nous être difficile de passer inaperçu.
— Encore, la peinture nous pouvons prétendre que nous l’avons produite dans le cadre de nos activités privées, même si nous n’avons pas le droit de la transporter et que notre implant risque de virer au cramoisi, mais vu ton autorité en tant que censeur, nous sommes à peu près à l’abri. Par contre, s’ils nous coincent avec un livre d’histoire provenant de Relativité, je ne donne pas cher de notre peau.
Carl leur intima l’ordre de se taire et de cesser de parler aussi ouvertement de ce qu’ils faisaient. Leurs implants avaient beau être en veille, il n’était pas sûr à cent pour cent qu’absolument personne ne pouvait les entendre. Par moment, il était persuadé que les autorités les écoutaient chaque seconde de chaque jour, en permanence. Sa paranoïa l’avait conduit plus d’une fois à visiter les cliniques spécialisées dans les désordres psychiatriques. Les autorités de Vérité n’accordaient plus aucun intérêt à ses délires, ce qui était un avantage pour leur trafic ; même s’il se confessait, personne ne le croirait et tous penseraient avoir affaire à un esprit malade.
Toutefois, Mathieu s’était laissé contaminer par la paranoïa de Carl, qui se voyait amplifiée par les remontrances de plus en plus grandissantes d’Anna. Il était désespéré qu’elle n’adhère pas totalement à ses projets, mais il devait convenir qu’elle faisait un indispensable garde-fou. Malgré l’apparente tranquillité et unité de Vérité, les gens savaient que certaines personnes de leur entourage pouvaient disparaitre du jour au lendemain, pour ne plus jamais revenir parmi eux. Tous les citoyens étaient libres de choisir s’ils appartenaient au non à la nation, s’ils voulaient ou non faire parti, être actif dans le développement de ce fabuleux pays. Mais une fois son accord donné, la discipline et les règles étaient implacables. Anna lui rappelait à loisir ce que cela impliquait d’appartenir à la Nation, de devenir Citoyen avec un grand C. Toutefois, il n’avait pas le sentiment de travailler contre son peuple, bien au contraire. Il avait de grandes ambitions pour Vérité. Il voulait qu’elle devienne plus grande, plus forte, plus unie, en intégrant sur le long terme les individus provenant de Relativité. Il se prenait même à rêver que d’autres gens avaient survécu à la Grande Guerre et qu’ils habitaient désormais trop loin, dans des contrées redevenues inconnues et qu’un jour ces gens-là, aussi, pourraient profiter du progrès spirituel qu’avait connu une partie de l’humanité. Il rêvait de l’humanité comme d’un seul être bien dans sa peau, se reconnaissant comme une unité, sans désaccord insurmontable avec lui-même. Il ne poussait pourtant pas l’illusion au point de croire qu’il vivrait cette fabuleuse époque. Mais en tant qu’individu responsable, ayant des valeurs altruistes, il se devait d’agir pour le bien de tous, même si les autorités et la plupart des citoyens n’en avaient pas conscience. Il était convaincu qu’un jour, tous ouvriraient les yeux et que les motivations qui le poussaient lui et les frères Curieux à agir leurs deviendraient alors, à tous, évidentes.
— Tu rêvasses mon vieux ? Il faudrait qu’on se mette en route rapidement si on ne veut pas avoir de problèmes avec Max. Ce serait un peu embêtant d’y aller pour rien encore une fois. Je n’aime guère prendre des risques pour revenir bredouille.
Carl acquiesça d’un vigoureux hochement de tête et fixa son brouilleur, fait maison, sur son implant. Jérôme vérifia les sangles de sa combinaison et mit en place, lui aussi, son brouilleur. Ils se firent le signe de reconnaissance qui indiquait, qu’une fois en terrain public, ils ne pourraient plus avoir de discussions ambigües ou qui pourraient prouver, si elles tombaient entre les mains des autorités, qu’ils s’adonnaient à des activités illégales.
Mathieu sortit le premier et faillit faire un arrêt cardiaque quand il aperçut un membre de la communauté qui faisait sa ronde dans le quartier. L’officier en charge ce soir-là était Francis, un homme relativement jeune, qui venait de sortir de formation après cinq années d’études dans les locaux des autorités. Il connaissait bien Mathieu, car son père était journaliste et devait continuellement lui envoyer ses écrits avant que leur publication ne soit autorisée. Mathieu avait été dans l’obligation d’en refuser une bonne partie au désespoir du père de Francis, qui avait une conscience bien particulière du journalisme.
Francis avait toujours été intimidé par Mathieu, malgré la rancœur qu’il lui avait témoignée dans ses jeunes années. Il la lui avait confiée un jour que son père avait reçu une lettre d’avertissement après un énième article refusé. L’adolescent, alors hors de tout contrôle, s’était précipité chez les Conforme pour faire un scandale et pour demander en quoi ce qu’écrivait son père portait atteinte à Vérité et ne méritait pas d’être publié. Mathieu avait fait de son mieux pour lui expliquer les raisons de son refus et avait conseillé à l’adolescent de discuter de cette affaire avec son père, avant d’accourir chez lui sans réfléchir. Son comportement aurait pu lui attirer des sanctions douloureuses pour sa fierté et qui l’aurait conduit, de plus, à éprouver une rancœur bien nuisible dans cette communauté où l’on prônait l’harmonie.
L’adolescent avait écouté les explications de Mathieu et avait dû convenir que sa visite impromptue aurait pu engendrer quelques problèmes dans la communauté. Il avait fini par s’excuser auprès de Mathieu. Plus que l’homme, c’était le censeur qu’il méprisait.
Francis lui fit un signe de tête pour le saluer et passa son chemin comme si de rien n’était. Il n’avait pas pensé à contrôler Mathieu selon la règle ; il représentait si bien l’autorité au quotidien, qu’il ne voyait pas l’intérêt d’aborder encore une fois cet homme. Il le ferait peut-être quand son père serait à la retraite, mais pour l’instant, certain que Mathieu avait toutes les autorisations nécessaires à ses sorties durant le couvre-feu, il passa son chemin sans ralentir le pas.
Carl marmonna quelque chose d’indéchiffrable dans sa barbe et poussa Mathieu pour qu’il se mette en marche.
Ils se précipitèrent dans l’impasse perpendiculaire à la rue où se situait la maison des Curieux et tapèrent le code d’accès aux égouts afin de rejoindre les souterrains qui les mèneraient jusqu’au mur sans encombre. Ils s’y glissèrent sans tarder. Par chance, les sous-sols n’étaient que rarement parcourus par les humains la nuit ; les activités étaient confiées à quatre-vingt-dix pour cent aux machines, aux automates.
Bien entendu, elles étaient régulièrement contrôlées par des ingénieurs spécialisés, mais leur travail ne s’effectuait que très rarement en soirée, ou la nuit, sauf en cas d’anomalie. Rien de spécial n’avait été rapporté dans le quartier ; Carl avait vérifié les rapports quelques minutes avant l’arrivée de Mathieu. Ils étaient donc relativement sereins quant aux difficultés qu’ils risquaient de rencontrer.
Les automates avaient peu de chance de détecter leur présence, mis à part ceux dédiés à l’assistance humaine qui avaient des capteurs spéciaux leur permettant de suivre la personne à laquelle ils étaient attachés sans que cette dernière ait besoin de leur intimer l’ordre de la suivre dans chacun de ses déplacements.
Ils descendirent précautionneusement l’échelle fixée au mur de la bouche d’égout. Mathieu n’appréciait pas avoir les chaussures de Carl juste au-dessus de la tête ; ce dernier avait la fâcheuse tendance à dé@*$*# tant il était angoissé par les endroits étrécis. Il leur fallut encore quelques mètres avant de toucher le fond de la galerie verticale.
Proches de l’entrée proprement dite du souterrain, Mathieu leur fit signe de s’arrêter afin qu’ils enfilent leurs couvre-chaussures. Les galeries des égouts étaient immaculées et la moindre trace aurait révélé, le lendemain, qu’il y avait eu une présence humaine.
Mathieu pesta mais se retint de passer un savon à Carl ; les conversations étaient enregistrées. Elles n’étaient pas toutes écoutées par les fonctionnaires de l’Etat, mais étaient stockées. En cas de problème, d’enquête judiciaire, les autorités auraient libre accès à l’ensemble de ce qu’ils avaient dit depuis la pose de leurs implants.
Ils marchèrent lentement, en file indienne, prenant garde à ne pas déranger les automates qui étaient en veilles, et à cesser nette toute progression quand un automate-assistant était affairé à une tâche de fond. La mécanisation avait du bon, sauf à ce moment précis, quand il fallait aller chercher des objets interdits et volumineux dans des galeries étroites. Qu’est-ce que ça va être au retour ? J’espère que Carl saura rester immobile lorsque nous croiserons les assistants.
Jérôme posa une main rassurante sur l’épaule de son frère et décocha une œillade discrète à Mathieu qui comprit qu’il prenait les choses en mains.
La traversée du dédale fut longue et ils faillirent prendre du retard en se perdant dans les différents embranchements des égouts, qui annihilaient tout sens de l’orientation. Malgré ses défauts, Carl était le meilleur des trois pour lire les plans des souterrains, et sans lui, ils seraient certes arrivés à bon port, mais y auraient peut-être passé la nuit. Mathieu l’observait qui repoussait sa paranoïa en remontant ses lunettes sur son nez tandis qu’il scrutait le plan avec toute la concentration dont il était capable. Carl n’avait pas voulu se faire implanter de lentilles organiques ; il était convaincu que le gouvernement pourrait, ainsi, voir à travers ses yeux. Déjà que l’implant, dont le port était quasi naturel pour tous les habitants de Vérité, était une torture quotidienne pour Carl, les laisser modifier la structure même de ses yeux était tout bonnement hors de question. Par moments, il avait l’impression que ses pensées ne lui appartenaient plus et  venaient de l’implant lui-même, comme s’il dévorait peu à peu son âme.
Il leur fit signe de tourner dans le couloir de droite. Ils n’étaient probablement plus très loin. Les automates étaient de moins en moins présents dans la galerie, mais les détecteurs à infrarouge, eux, se faisaient plus nombreux, signe incontestable qu’ils étaient à proximité du mur.
Le sol n’était plus le même ; ils progressaient désormais sur des dalles de pierre gigantesques, aux couleurs sombres. Ils durent éteindre leurs lampes et les laisser dans un coin pour que la chaleur qu’elles émettaient ne se remarque pas. La précaution était peut-être inutile, mais il leur semblait qu’il valait mieux prévenir que guérir.
Ils avancèrent à l’aveugle, connaissant le chemin qui les conduisait jusqu’à la porte par cœur. C’était bien la seule partie du labyrinthe des égouts où ils étaient certains de ne pas se perdre. L’angoisse qu’ils éprouvaient rendait l’air dense. Ils ne soufflaient ni mots, ni murmures, c’était à peine s’ils osaient encore respirer. Si leurs combinaisons avaient eu le moindre défaut, dieu seul savait ce qu’il serait advenu d’eux.
Carl marqua un temps d’arrêt impromptu, si bien que Jérôme ne put l’éviter et lui rentra dedans. Ils progressaient si lentement que rien de regrettable ne leur arriva. Carl sentait son cœur battre la chamade et Jérôme, lui, devinait la panique qui paralysait son frère. Carl était le plus courageux des trois, sans en avoir l’air. Il devait surmonter des peurs bien plus grandes que celles de ses deux acolytes.
Mathieu faillit laisser échapper une expression de contentement lorsqu’il sentit les irrégularités du mur sous ses doigts. Encore quelques pas et ils seraient sur le seuil de la porte qui donnait sur un autre monde.
Il toqua deux coups en haut, deux à droite et quatre en bas, à gauche. Max leur ouvrit en rouspétant.
— Ah, eh bien, c’est pas trop tôt ! Vous avez une heure de retard !
Mathieu, mortifié par le son de sa voix, lui fit signe de se taire avec mauvaise humeur. Max se renfrogna et attendit les bras croisés que tous soient entrés dans sa base. Il ne comprenait pas pourquoi ces trois contrebandiers prenaient autant de précautions. L’endroit était inconnu du reste du monde. Jamais personne ne viendrait les débusquer dans sa base. Au pire, ce serait un autre contrebandier, mais il jouait suffisamment bien du couteau pour savoir qu’il lui serait aisé de placer un bon coup au bon endroit, qui le débarrasserait du problème. Il tapait du pied en attendant que Jérôme referme l’entrée derrière lui.
Les trois hommes de Vérité vérifièrent à tour de rôle leurs implants. Visiblement, ils étaient déconnectés. Ils n’étaient pas simplement en veille, ils semblaient éteints. Ils se réactiveraient d’eux-mêmes en pénétrant de nouveau sur le sol de Vérité.
Carl sourit. Il se sentait libre de ce côté-ci du mur. Il aurait aimé arracher son implant pour ne plus jamais avoir à le remettre.
— Bon, alors, pourquoi vous avez autant de retard ?
— Nous n’avons pas été si longs que ça à venir, tout de même ! Jérôme avait de plus en plus de mal à encaisser les reproches de Max à chacune de leurs rencontres.
Le repère de Max n’était pas grand, sans être minuscule. Il était bien loin de la propreté immaculée des égouts de Vérité. Des saletés s’amoncelaient partout et des détritus en tous genres, mais difficilement reconnaissables pour Mathieu et ses compères, gisaient çà et là, entravant le passage.
Jérôme s’installa sur ce qui lui semblait être un siège et qui était fait d’une matière souple dont ils n’avaient pas l’usage au pays. Il se demandait si ce n’était pas de la peau, ce qu’on appelait autrefois du cuir. Il ne restait plus beaucoup d’animaux sur la planète, et il était convaincu que les habitants de l’autre côté du mur n’étaient pas assez fous pour mutiler les derniers survivants afin d’en faire des sièges confortables. C’était tout aussi impensable que d’utiliser de la peau humaine pour reposer leurs fessiers fatigués.
Max, avec son ventre bedonnant et ses lunettes rondes trop petites pour son visage, ne leur donnait que très peu d’informations sur les habitudes de vie de ses concitoyens. Il se bornait à leur livrer des banalités et à discuter de leur trafic. Son physique peu avantageux, ainsi que ses manières grossières et déplacées, n’aidaient pas Jérôme et Mathieu dans leurs tentatives d’en apprendre plus sur cette nation méconnue. Carl, pour sa part, lui posait des tas de questions sans s’inquiéter de quoi que ce soit. C’était comme s’il avait totalement perdu l’esprit. La paranoïa et le sens commun s’étaient envolés pour laisser place à un Carl affable et curieux. Cette folie qui le prenait faisait tout autant plaisir à voir qu’elle effrayait. Il semblait revivre, mais habité par une imprévisibilité dont son frère et Mathieu se seraient bien passés.
Jérôme était angoissé à l’idée que Carl prenne la terrible décision de s’échapper de Vérité pour aller vivre de l’autre côté du mur. Comme si qui que ce soit avait besoin de s’échapper ! Vérité n’était pas une prison, bien au contraire. C’était un havre de paix où tous les citoyens tentaient de vivre en harmonie, où la violence n’avait que très rarement lieu et était bien souvent le résultat d’une maladie mentale contre laquelle l’éducation ne pouvait que peu de choses. Carl avait été suivi par un médecin spécialisé, il avait reçu quelques séances de réhabilitation pour les désordres psychologiques, dans sa jeunesse, mais rien n’y avait fait. C’était tout l’inverse, comme si sa paranoïa s’était accrue au fil des ans. Aujourd’hui, il ne faisait confiance à personne, hormis son frère, et Jérôme s’était promis de toujours veiller sur son cadet.
Max leur servit une de ces boissons fumantes et corsées, introuvables à Vérité. Mathieu en savourait chaque goutte même s’il savait parfaitement qu’il ne devait pas trop en abuser, sinon la tête lui tournait.
— Toujours aussi bonne ta spécialité !
— Je veux ! C’est du fait maison. Je produis ça dans ma grange.
Max se montrait avare en commentaires. Mathieu aurait aimé en connaitre la recette pour pouvoir la reproduire chez lui, s’il parvenait, bien sûr, à se procurer les outils nécessaires à sa confection. Toutefois, aujourd’hui il n’était pas question de boisson mais de peinture.
— Alors, où sont les œuvres que tu nous as promises ?
Max se redressa et alla dans une pièce que les trois hommes n’avaient pas encore eue l’occasion de visiter. La curiosité avait beau les ronger, ils n’osaient pas imposer leur volonté à cet homme qui venait, en somme, d’un autre monde.
Ils entendirent des sons indistincts et seul Carl, gonflé de courage, pénétra dans l’arrière-salle. Max se retourna, surpris, et lui demanda de lui prêter main forte maintenant qu’il était là. Carl ouvrait de grands yeux et tentait de déceler un élément qui ferait la différence d’avec Vérité, quelque chose qui serait authentiquement distinct, que personne ne pourrait confondre. Il dut se rendre à l’évidence, hormis Max, il n’y avait rien d’extraordinaire. Et même Max, ressemblait terriblement à tous les autres citoyens. C’était un être humain, après tout. Il avait deux bras, deux jambes…Certes, il lui manquait l’auriculaire droit, mais Carl supposait, à juste titre, que ce petit doigt manquant avait fait partie intégrante de sa main autrefois.
Jérôme attendait nerveusement. Malgré son envie d’entrer dans l’arrière-salle, lui aussi, il restait immobile, ne sachant pas comment Max allait réagir. Il les vit ressortir avec une énorme toile de peinture et se dit qu’ils n’étaient pas trop de deux pour la sortir sans encombre de la pièce.
Ils la posèrent à même le sol, devant Jérôme et Mathieu. C’était la première fois qu’ils voyaient une œuvre abstraite. Tandis que Carl s’extasiait devant la beauté de la composition, Mathieu et Jérôme restaient sans voix. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils avaient sous les yeux.
— Alors, superbe n’est-ce pas ? demanda Max avec un soupçon de fierté dans la voix.
Jérôme se gratta le menton puis se passa la main dans les cheveux, perplexe. Il jeta un coup d’œil à Mathieu qui ne semblait pas avoir grand-chose à dire, lui non plus. Max disposa une seconde toile, puis une troisième.
— C’est donc ça les œuvres qui ont eu tellement de succès dans ton pays ?
Max ne feignit pas sa surprise devant une telle réaction ! Ils n’avaient pas l’air de se rendre compte des risques qu’il avait pris pour pouvoir leur apporter ces pièces de maîtres.
— Eh bien. Ne vous enthousiasmez pas trop ! Heureusement que Carl à l’œil. On dirait que vous deux, vous n’avez jamais vu une œuvre d’art ! Franchement, contemplez-moi cette merveille ! J’en ai des frissons rien qu’à la regarder.
Mathieu, gêné par son manque évident de connaissance et de sensibilité artistique, prit la parole : 
« Je dois convenir d’une chose, nous n’avons jamais vu publiquement de telles œuvres à Vérité. Peut-être que certains de nos concitoyens en produisent chez eux, mais jamais elles ne sont exposées au public.
Ce fut au tour de Max d’être sceptique.
— Vous avez bien des musées, non ?
— Oui, mais pas destinés à exposer des œuvres abstraites de ce genre.
Carl prit alors la parole avec émotion.
— Jérôme, ne me dis pas que tu ne ressens pas la charge émotive de cette toile ? Je ne savais pas que l’on pouvait produire quelque chose d’aussi joli ! Quelque chose de simplement beau, sans aucun concept, sans explication. Juste du beau !
Jérôme sourit à son frère.
— Je suis content qu’elle te plaise, nous ne serons pas venus pour rien.
Carl regarda son frère qui, à l’évidence, n’éprouvait pas grand-chose devant la toile. Il fallait dire que Vérité conditionnait tellement bien ses habitants, que malgré toute la liberté et l’éducation qu’ils recevaient, ils avaient du mal à sortir du cadre de ce qu’ils connaissaient, du monde qui leur était familier.
Max était retourné dans l’arrière-salle chercher les dernières œuvres. Elles ne les enthousiasmèrent pas plus que les premières. Mathieu espérait qu’il arriverait à leur trouver quelque chose dans les jours qui viendraient. Lui qui s’attendait à être époustouflé, était passablement déçu. Il y avait peut-être du vrai quand John X disait que l’on ne pouvait pas avoir confiance en ce qui se trouvait de l’autre côté du mur. Les lois et les habitudes n’y étaient pas les mêmes, les réactions pouvaient différer.
— Celle-ci a été exposée durant six ans au musée national. Un record !
— Eh bien, tu dois avoir une grande influence pour pouvoir te les procurer aussi facilement ! J’espère que maintenant qu’elles sont sorties du circuit, elles ne manqueront à personne. Quoi qu’il en soit, tu sais qu’il te suffit de nous laisser un message, ou de nous le demander lors d’une prochaine rencontre, pour que nous te rapportions les œuvres dont tu nous as cédé la garde.
— Ne t’inquiète donc pas de ça, je crois que Relativité n’en aura plus vraiment besoin ! Bon, et mon paiement ? Comme d’habitude ?
Mathieu lui remit le sac qu’ils avaient préparé à son intention. Cela n’avait pas été une mince affaire de réunir tout les matériaux qu’il avait demandé, mais ils y étaient parvenus en grande partie grâce à Jérôme, qui travaillait au département des sciences.
Max jeta un coup d’œil rapide à son contenu et ne put s’empêcher de sourire. Le sac contenait des petits trésors qu’il s’empresserait de revendre au marché noir, ce qui lui permettrait de récolter suffisamment d’argent pour acheter de la viande. Emma serait ravie et les enfants prendraient des forces. Julien en avait bien besoin. Il était si malingre qu’il s’inquiétait plus que de raison pour sa santé.
Mathieu demanda s’il pouvait découper les toiles pour en faciliter le transport, sans cela, le retour risquait de se révéler trop compliqué pour se dérouler sans encombre.

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