Dualité-Et si le monde basculait- Chapitre 3

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Thierry Besogneux n’était pas rentré depuis cinq minutes de sa dernière ronde marquant la fin du couvre-feu, qu’il aperçut, depuis sa fenêtre, Mathieu Conforme marchant à un rythme soutenu, un sac sur le dos, pour retrouver sa demeure. Il se demandait ce qu’il pouvait faire dans la rue à une heure aussi matinale. Le soleil venait à peine de se lever.
Il se prépara sa mixture préférée avant d’aller prendre un repos bien mérité. A soixante-cinq ans, il devenait de plus en plus difficile pour ses vieux os de parcourir les rues de son quartier à la nuit tombée. Heureusement, il n’avait plus à le faire plusieurs nuits d’affilées, sans quoi son corps aurait été mis à rude épreuve.
Il se cala dans son fauteuil favori, qui épousait la forme de son dos, auquel il avait trouvé une place dans le salon malgré l’exiguïté de la pièce. Une fois assis, sa petitesse ne lui permettait pas de voir par la fenêtre. Avec les ans, son dos s’était ratatiné sur lui-même et ses cheveux avaient déserté et son front et le sommet de son crâne, creusant un petit trou fort disgracieux qui le faisait ronchonner tous les matins devant ce miroir qui lui renvoyait cruellement l’image de son affligeante apparence.
Elles étaient désormais bien loin ses jeunes années où son entourage lui disait, dans l’intimité, qu’il était bel homme. Il avait toujours répondu dédaigneusement à ses interlocuteurs, que la beauté n’était qu’une affaire de subjectivité et que par conséquent, il n’en avait strictement rien à faire. Seule la réalité lui importait, seule la vérité avait sa place en ce monde. Thierry avait toujours fait preuve d’une intransigeance forcenée. Même aujourd’hui, replié sur lui-même dans son vieux fauteuil, il s’accrochait rageusement à ses principes alors que son corps semblait se rebeller. Il était peut-être tout simplement en train de rendre l’âme.
Il passa distraitement les doigts sur les accoudoirs recouverts de tissu synthétique, tout en se demandant une nouvelle fois ce que Mathieu Conforme faisait dehors à cette heure matinale. Conspirait-il une quelconque rébellion qui mettrait à mal Vérité ? Mathieu avait beau avoir prouvé à maintes reprises qu’il était fort compétent dans son domaine, un censeur hors pair, Thierry ne pouvait s’empêcher de douter de lui. Etait-ce de la jalousie ? Certes non, Thierry n’aurait jamais laissé un sentiment aussi vil envahir son cœur, il était bien au dessus de tout cela, et ce n’était pas maintenant à la retraite, élevé au rang de membre du Conseil qu’il allait entacher sa vertu. Son instinct lui disait simplement que quelque chose n’allait pas de soi avec ce Conforme.
Il pensa au jeune Thibaut. Ce grand dadais était la preuve incontestable que quelque chose ne tournait pas rond dans la famille Conforme. Cette force de la nature qui mesurait au moins vingt centimètres de plus que lui, d’à peine seize ans, et qui semblait toujours le toiser avec mépris lorsqu’il le saluait, avait dû suivre plusieurs cures de réhabilitation suite à un comportement rebelle. Thierry n’avait pu réprimer son sourire lorsqu’il avait entendu la nouvelle et s’était gourmandé intérieurement pour son manque d’empathie. N’ayant aucune progéniture dont se soucier, il en était resté à se reprocher ce plaisir déplacé. Le petit Mathis, lui, avait l’air un peu moins stupide que son frère qui aimait crier ouvertement, dès qu’il le pouvait, qu’il se moquait de l’autorité. Toutefois, Thierry n’était pas totalement dupe, il redoutait autrement Mathis que son aîné. Le petit semblait être étonnamment capable de se contenir. Thierry avait d’abord admiré l’éducation de cet enfant qui, encore si jeune, n’avait jamais un mot plus haut que l’autre, ne mentait déjà plus et savait se conduire relativement bien en sphère publique. L’enfant avait les mains légèrement abîmées, mais Thierry devait convenir sur le fait que tous les enfants n’apprenaient pas aussi vite que lui dans sa jeunesse. Tous ne pouvaient avoir d’aussi bonnes prédispositions à l’ordre et la droiture, toutefois, Mathis sortait du lot en comparaison des autres énergumènes de son âge. Il fallait du temps pour devenir un citoyen convenable.
Un jour, tout à fait par hasard, alors que son père était sorti de la maison et que sa mère était affairée dans la cuisine, Mathis s’était retrouvé seul avec Thierry. Ce dernier en avait profité pour déclamer un de ses monologues sur les vertus de leur nation, dont il était si fier. Thierry avait remarqué le subtil changement dans le regard de Mathis. Il n’y discernait que mépris et moquerie, tandis que sa bouche acquiesçait à ses paroles. Ce jour-là, il aurait aimé se retrouver dans la sphère publique avec le gamin pour que son implant fasse un raffut de tous les diables et qu’il perde de son aplomb dédaigneux. Heureusement, Anna était rapidement apparue avec un plateau chargé de boissons rafraichissantes.
A la vue de sa mère, Mathis en avait profité pour déserter les lieux, prétextant un devoir à rendre pour le lendemain. Thierry appréciait Anna ; elle semblait la seule digne d’être citoyenne de Vérité dans cette maison aux mœurs légères.  
Thierry Besogneux s’assoupit dans son fauteuil, remuant ses vieilles animosités tandis que les rayons du soleil léchaient les rides de son visage. Aucun bruit ne se faisait entendre dans la maison, tout était silencieux, comme mort ou endormi, seul son ronflement commença à animer les tristes pièces de la demeure.

Thibaut ouvrit les yeux avec difficulté. Ses pensées étaient confuses et sa bouche terriblement pâteuse.  Il crut voir un oiseau sur le rebord de la fenêtre, un pigeon, mais il se rappela soudain que ce genre de spécimens n’étaient visibles qu’au zoo situé au Nord du pays. Il se redressa maladroitement sur son lit ; ses bras étaient mous et ses cheveux blonds lui tombaient devant les yeux. Il fut pris de panique quand il s’aperçut que ses jambes ne répondaient pas à ses ordres. Je vais finir paralysé à force de suivre ces séances de « réhabilitation » ! L’angoisse monta en lui. Cela faisait combien de temps qu’il était de retour chez lui ? Il revenait tellement comateux et déconnecté de la réalité qu’il perdait toute notion du temps. Les images qu’il avait dû regarder au centre ne cessaient de se rejouer inlassablement devant ses yeux.
Il se laissa tomber lourdement dans son lit et tenta d’oublier toutes les horreurs qu’il avait vues, ainsi que la bande sonore du centre. Puis, perdant pied, la réalité et la fiction se mélangèrent. Il hurla à en faire vibrer les murs et fut secoué de violents tremblements tandis que sa bouche se remplissait d’écume.
Anna ouvrit la porte de la chambre, chercha la seringue contenant le sédatif adéquat pour calmer sa crise et lui injecta le produit sans attendre. L’effet fut instantané. Les membres de son fils se ramollir ainsi que les traits de son visage. Seul le roulement de ses yeux sous ses paupières trahissait le temps qu’il lui fallait réellement pour s’extirper de son cauchemar.
Mathis toqua à l’embrasure de la porte et lui demanda, mal réveillé, si elle avait besoin de son aide.
— Ne t’inquiète pas mon grand. C’est une crise habituelle. Rien d’alarmant.
— Je ne m’inquiète pas. C’est juste que Thibaut pèse son poids et tu pourrais avoir besoin d’aide pour le maîtriser…
Il se frotta les yeux avant de faire demi-tour pour rejoindre sa chambre et le confort de son lit. Anna le regarda s’éloigner, se disant que ce n’était plus possible. A ce rythme-là, Thibaut serait bientôt un légume. Il n’y aurait plus rien à faire pour lui. Pourquoi ne voulait-il pas comprendre que les règles de Vérité étaient justes et que, de toute façon, il devait les accepter s’il voulait avoir une place dans la société. Espèce d’idiot. Tu cours à ta perte !! Je n’en peux plus, Thibaut. Si tu continues sur cette voie-là, tu ne seras plus mon fils, je serai obligée de te renier. N’as-tu donc rien appris après toutes ces années ?
Elle descendit au rez-de-chaussée et alla s’assoir aux côtés de Mathieu qui n’avait pas dit un mot depuis son retour. Elle l’avait trouvé installé à la table de la cuisine, tôt dans la matinée, alors qu’elle était venue se préparer un petit remontant. Elle avait essayé de l’interroger, mais il s’était enfermé dans un mutisme obstiné et ne voulait pas desserrer les mâchoires. Elle avait tout d’abord eu peur devant sa réaction, peur de voir les autorités débarquer avec fracas dans leur demeure, peur que Mathis se retrouve seul, peur de finir emprisonnée dans un centre où elle subirait une réhabilitation bien méritée. Elle avait crié sur Mathieu, mais il n’avait pas réagi.
Elle s’était calmée au bout d’une heure en constatant que la porte d’entrée ne volait pas en éclats. Mathieu avait l’air de plus en plus fatigué. Il se leva et se dirigea vers leur chambre. Elle n’avait rien vu de ce qu’il avait ramené ; peut-être qu’ils n’avaient pas réussi cette fois. Elle pensa avec soulagement que le trafic vivait ses derniers jours. Elle avait apprécié bon nombres des choses qu’ils avaient ramenés, pourtant, les risques encourus lui semblaient bien trop importants pour de si petits objets.
Thibaut suivait les traces de son père, mais d’une façon bien différente. Il n’avait pas la subtilité de ce dernier et ne cessait de braver les autorités. Il ne revenait à la maison que grâce à la réputation dont jouissait Mathieu dans la société publique, du moins en était-elle convaincue. Mais si les activités de Mathieu étaient révélées au grand jour, Anna verrait son fils aîné lui être enlevé pour toujours et elle ne savait pas si cette perspective la soulageait ou l’affectait.
Mathieu ne voulait pas comprendre que Thibaut n’avait aucune envie d’améliorer Vérité, de rendre la nation plus belle et plus forte. Il se contentait de la critiquer sans apporter l’ombre d’une solution pour remédier aux défauts qu’il percevait dans le système. A seize ans, il manquait cruellement de maturité ; même Mathis semblait plus apte à assumer la citoyenneté que son frère. Depuis qu’il était entré pleinement dans la sphère publique, Thibaut n’avait fait qu’ennuyer la communauté, ce dont il ne semblait pas se rendre compte. Il croyait ne déranger, et ne provoquer, que les autorités, mais ce qu’il ne comprenait pas, c’est que l’autorité c’était Vérité et que Vérité c’était tous les citoyens pris ensemble comme un seul corps et un seul être. Vérité savait que le corps produisait parfois lui-même des parasites, des virus, des dysfonctionnements, et que s’il voulait survivre, il devait s’en débarrasser. C’était exactement ce qui était en train de se produire avec Thibaut.
Anna se prit la tête à deux mains et s’avachit totalement découragée sur elle-même. Où était donc passé ce fils aimant, plein de vigueur, toujours souriant, qui certes avait un trop plein d’énergie, mais qui ne cessait de tenter de plaire à sa mère ? Où s’était-elle trompée dans son éducation ? Comment avait-elle pu faire de lui un élément perturbateur, une catastrophe sociale ambulante ? Quelle option lui restait-il ?
Elle l’avait sermonné, tenté de lui faire comprendre la stupidité de ses actes, mais au lieu de le ramener sur le droit chemin, cela n’avait fait que renforcer ses convictions.
Elle se servit une deuxième boisson énergisante, bien consciente qu’elle entamait plus que la ration nécessaire, et alla s’assoir dans le canapé. Ce jour de repos hebdomadaire risquait d’être bien moins reposant que ses jours travaillés.  
Mathis avait entendu sa mère hurler sur son père de bon matin. Elle aurait pu l’invectiver plus violemment, cela était déjà arrivé, mais aujourd’hui il n’en avait pas fallu beaucoup pour réveiller Mathis. Lui qui faisait un rêve particulièrement agréable où il courait dans une forêt épaisse à la poursuite de cerfs et autres animaux en tout genre, n’avait apprécié que très moyennement un tel retour à la réalité. Mais ce qui l’avait fait sortir de sa chambre, sur la pointe des pieds, était le fait que son père ne rétorque rien à sa mère. Il n’avait pas pour habitude de rester assis à ne rien dire tout en laissant sa femme le rabrouer, comme elle le faisait avec Thibaut quand il n’agissait pas selon son désir.
Mathis s’était demandé plus d’une fois si sa mère se rendait compte du poids de son autorité. Il n’y avait que lui, Mathis, qui passait au travers des filets de sa colère. Elle ne le gourmandait que très rarement, et lorsqu’elle le faisait, la colère qui tonnait habituellement dans sa voix, semblait n’avoir jamais existé. Si elle avait su qu’il était capable de berner son implant, à un certain degré, peut-être que la foudre qu’elle faisait s’abattre sur les autres membres de la famille l’aurait terrassé lui aussi.
Plus tard dans la matinée, c’était Thibaut qui avait été frappé d’une crise postcure. Déjà plus d’un mois qu’il était rentré à la maison et son état ne s’améliorait pas. Il passait son temps à dormir ; sa mère devait l’alimenter tant bien que mal. Son corps et son esprit ne semblaient pas vouloir revenir parmi eux. Mathis était convaincu qu’il ne tarderait pas à être banni de la famille pour rejoindre le petit nombre des échecs de Vérité, ou comme John X aimait à le dire, « les réussites moins brillantes ». Mathis détestait cette boule de billard ! Il n’avait jamais joué au billard, mais il connaissait l’expression pour avoir compulsé un bon nombre de documents sur le folklore et les mœurs de l’ancienne époque, avant la Grande Guerre Universelle.
Il pensa soudain à François. Se pourrait-il que son ami finisse comme son frère ? En tout cas, même si personne ne pouvait prédire l’avenir avec certitude, François semblait sur la bonne voie pour devenir un habitué des cures, lui aussi. Mathis se devait de faire quelque chose pour son ami. Il y avait encore de l’espoir ; François était indiscipliné, mais loin d’être rebelle. Thibaut ne se souciait de rien, si ce n’était de sa rébellion. Il n’avait que faire des risques qu’il faisait encourir à la famille. Si leur père était à même de faire face au blâme public, après tout, il n’était pas totalement étranger aux idées qui parcouraient l’esprit embrumé de Thibaut, leur mère, elle, ne le supporterait probablement pas. C’était une bonne citoyenne et fière de l’être. Elle appréciait les valeurs de Vérité et le fait de compter au nombre des citoyens de cette nation fondée par la famille X.
Mathis se dirigea vers la chambre parentale, bien décidé à savoir ce que son père avait ramené de sa dernière excursion. Il aurait aimé l’accompagner dans ce qui lui semblait des aventures extraordinaires, bien loin du monde dans lequel il vivait chaque jour, mais il savait parfaitement qu’il était encore trop jeune et inexpérimenté pour pouvoir en faire une demande digne d’intérêt. Toutefois, il ne renoncerait pas, un jour il serait capable de maîtriser totalement son implant et de l’accompagner sans être un danger pour qui que ce soit.
Lorsqu’il entra dans la chambre, il remarqua toute de suite les traits tirés de son paternel. Lui qui avait d’ordinaire le visage détendu d’un poupon durant son sommeil, semblait en proie à des cauchemars, se repaissant de son esprit endormi. Il ressemblait à Thibaut.
Il s’assit sur le lit, à côté de lui, et entreprit de scruter les rides qui striaient son front. Elles étaient plus nombreuses, mais du point de vue de Mathis, ce n’était pas tellement étonnant vu l’âge avancé de son père. Il était déjà entré dans la quarantaine et n’était plus de première jeunesse. Sa mère, en comparaison, semblait plus jeune. Mais, peut-être qu’il le trouvait soudain vieux car il ne le voyait pas souvent avec une mine aussi affreuse, si l’on mettait bien sûr de côtés les visites de la Patrouille Pour le Bien de la Jeunesse, qui venait lui communiquer le transfert de Thibaut au centre de réhabilitation pour récidiviste forcené.
Mathis soupira et se demanda comment aborder le sujet qui le tracassait. Il avait probablement rencontré un problème inattendu la veille au soir. En général, le paternel respirait la joie et la bonne humeur au retour d’une de ses excursions mystérieuses, contrairement à sa mère qui semblait sombrer chaque fois un peu plus dans l’impuissance, face à la mine réjouie de son mari. Cette fois-ci, c’était différent.
Il passa le bout de son index sur le sommet de l’oreille de son père, délicatement, dans l’espoir de le chatouiller et de provoquer innocemment son réveil. Ainsi, il pourrait lui poser les questions qui ne cessaient de le tourmenter.
Mathieu se gratta le coin de la tête sans véritablement reprendre conscience. Ce furent les cris de sa femme lancés depuis l’étage inférieur qui le firent sortir totalement du sommeil. Elle appelait Mathis qui était assis à ses côtés, le front plissé et affichant une détermination qui lui donna envie de refermer les yeux aussi vite qu’il les avait ouverts. Mais au lieu d’ignorer ce petit être fait de sa chair, il le prit dans ses bras, ne lui laissant aucune chance de s’enfuir, et le serra bien fort contre sa poitrine. Que n’aurait-il pas fait pour ses deux petits monstres qui grandissaient de jour en jour ? Il ne se le serait jamais pardonné si les autorités avaient déboulé tout d’un coup pour les enfermer dans un centre afin qu’ils redeviennent vierges, comme des nourrissons encore incapables de bien ou de mal. Il embrassa Mathis et lui dit :
« Tu n’entends donc pas ta mère s’égosiller depuis le salon ?
Mathis le regardait incapable de lui poser la question qui lui brûlait visiblement les lèvres. Puis, il vit son fils prendre une inspiration profonde, rougir, ce qui ne lui était pas coutumier, et lui demander dans un souffle :
— Papa, les autorités vont venir à la maison ?
— Je n’espère pas mon grand.
Mathis se raidit et son visage qui était devenu cramoisi sous l’effet d’une honte qu’il avait quelques difficultés à comprendre, prit cette fois-ci une teinte pâle, le cœur envahi soudain par l’angoisse. Son père ne plaisantait pas et ne semblait pas vouloir le réconforter. Se pourrait-il que les choses soient graves au point que les autorités viennent s’emparer de lui et le séparer de leur famille ?
Mathieu le regarda, lui sourit et le houspilla pour qu’il aille rejoindre sa mère qui devait probablement s’impatienter au rez-de-chaussée.
Anna s’énerva en voyant son fils descendre les escaliers pieds nus.
— Mathis, combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? Tu comptes attraper froid pour ne pas avoir à rendre ton devoir sur les règles du bon citoyen ?
— Quoi ?
Anna sentit que quelque chose n’allait pas devant la totale incompréhension de son cadet.
— Tes chaussons Mathis !
— Ah, oui. Pardon.
Il fit demi-tour et alla chercher ses précieuses pantoufles. Anna le regarda faire en se demandant si Mathis l’avait entendue, un peu plus tôt dans la matinée, hurler sur son père. Elle ne parvenait pas à se contrôler lorsqu’il revenait d’une de ses affreuses missions qui avaient la fâcheuse tendance de lui ficher les nerfs en pelote.
Elle décida de le rejoindre pour le réconforter un tant soit peu, mais arrivée à l’étage, elle remarqua que la porte de la chambre parentale était ouverte et que Mathieu ne s’y trouvait plus. Elle se dirigea alors vers la chambre de Thibaut, située au fond du couloir sur la gauche, et plaqua son oreille sur la porte. Mathieu était en train de parler à leur fils qui ne parvenait pas à émerger de son simulacre de coma, si ce n’était pour être victime d’une de ces crises atroces devenues banales aujourd’hui. Elle sentit les larmes affleurer.
Mathis fut démoralisé en voyant l’expression de sa mère, l’oreille collée sur la porte de la chambre de Thibaut, la main posée sur les lèvres comme pour réprimer un sanglot. Lorsqu’elle le remarqua, elle passa l’air de rien son index aux coins de ses yeux et lui fit un sourire engageant. Elle avait préparé leur ration spéciale du dimanche.
Ils se dirigèrent d’un même pas vers la cuisine et s’installèrent à table. Elle l’invita à commencer. Il était déjà onze heures et il n’avait rien avalé depuis la veille au soir. Il commença son repas, sans éprouver aucun plaisir.
Son père finit par descendre. Il avait mis ses pantoufles du premier coup, lui. Ses parents se jaugèrent et il remarqua que, l’un comme l’autre, ils éprouvaient du regret. Cela se voyait dans leurs yeux. Mathis ressentit le besoin de s’éclipser mais ne parvint pas à se lever de sa chaise. Il resta là, muet, attendant que l’un d’entre eux se décide enfin à dire un mot.
Son père semblait désespéré, sa mère anxieuse, et lui-même ne supportait plus ce lourd silence.
— Mais enfin, qu’est-ce qu’il se passe ? s’écria-t-il finalement d’une voix bien moins ferme que le ton qu’il voulait lui donner.
Son père et sa mère se tournèrent vers lui, puis se regardèrent avec un sourire en coin. Leur réconciliation silencieuse, menée par l’intervention impromptue de Mathis, se révéla de courte durée ; quelqu’un avait sonné.
Mathis regarda son père affolé, tout comme sa mère ; les Conforme avaient pour habitude de ne recevoir personne le dimanche avant le début de l’après-midi. Il était à peine onze heures. Qui pouvait bien venir les importuner de la sorte, alors que chacun respectait la tranquillité de son voisin ?
Anna s’était changée en pierre, et tout comme Mathis, elle était convaincue qu’il y avait quelque chose d’alarmant dans cette visite inattendue.
Mathieu se dirigea vers la porte, après avoir resserré la ceinture de son peignoir. Il se composa une expression gênée et ouvrit.
— Bonjour messieurs, que puis-je pour vous ?
Deux hommes en uniforme se tenaient raides comme des piquets sur le seuil. Ils avaient pris la liberté de traverser le jardin, ce que Mathieu interpréta comme une manifestation indirecte de leur autorité et qui signifiait qu’aucun refus, ou entrave au déroulement de leur tâche, ne serait toléré. Ils appartenaient à l’organe de sécurité du quartier, comme en témoignait leur accoutrement.
— Bonjour, monsieur Conforme. Nous sommes désolés de vous déranger en ce dimanche de repos, vous et votre famille, mais nous aimerions examiner l’implant de votre fils, qui mérite semble-t-il d’être contrôlé, et peut-être même un léger réglage.
— Vous avez reçu une plainte ?
Le plus grand des deux hommes, qui avait pris la parole en premier, le regarda d’un œil noir, un sourire mauvais sur les lèvres.
— Une plainte monsieur ? Sachez que nous ne recevons pas de plaintes, monsieur, mais des recommandations pour le bien être de votre enfant. Je vous prie de bien vouloir nous ouvrir rapidement la porte de votre demeure.
Mathieu n’appréciait pas le ton désinvolte que prenait son interlocuteur et avait l’envie terrible de lui demander : « sinon quoi ? », mais au lieu de cela, il lui fit un sourire, à la mesure de la sympathie qu’il lui manifestait, et l’invita à entrer avec son acolyte.
— Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre.
— Mais certainement, répondit le plus grand avec amabilité.
Quand ils pénétrèrent tous les trois dans le salon, Anna sentit son estomac se recroqueviller sur lui-même. Elle fit signe à Mathis de rester dans la cuisine et alla saluer les deux hommes, tout en se convainquant que rien ne pouvait arriver de négatif à d’honnêtes citoyens de Vérité. Ces employés du service de la sécurité n’étaient pas là pour leur nuire. Seul le visage de Mathieu l’angoissait, sa paupière gauche tressautait lorsqu’il était passablement énervé.
— Thibaut se trouve à l’étage. Il a du mal à sortir de son état comateux depuis son retour du centre. Toutefois, il vous laissera plus facilement manipuler son implant. Croyez bien que je vous fournirai toute l’aide dont vous avez besoin.
— Nous vous en sommes gré, monsieur Conforme. Mais c’est l’implant de votre fils cadet que nous venons examiner.
Mathis, dissimulé derrière la porte de la cuisine, se raidit ; son cœur battait la chamade et il était certain que les deux hommes en prendraient rapidement conscience en le touchant.
Anna se passa nerveusement les doigts sur la bouche en allant chercher Mathis. Elle lui posa la main sur l’épaule tout en l’interrogeant du regard. Mathis ne pouvait rien répondre car il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il se passait à cet instant. Pourquoi ces deux hommes avaient-ils besoin de vérifier son implant le jour même, alors qu’il aurait pu aller le faire le lendemain à l’infirmerie de l’école ? Elle était équipée pour ça, et Déborah, qui était chargée de la vérification des implants des élèves, était bien plus agréable que ces deux hommes. Elle savait les détendre avec ses blagues idiotes qui lui permettaient à la fois de tester les implants, mais aussi ses capacités humoristiques. Certes, la méthode n’était pas ordinaire, mais les élèves se pliaient mieux au processus avec une femme qui les mettait à l’aise.
L’homme, qui n’avait pas prononcé un mot jusqu’ici, ouvrit une mallette dans laquelle se trouvait l’appareil destiné à réactiver les implants alentour. Il appuya sur le bouton bleu, parmi la rangée de boutons qui ornait le haut de l’appareil, et une sorte de vrombissement parcourut les différentes pièces de la maison.
Thibaut hurla à l’étage ; il était en proie à une autre crise. Anna se précipita dans sa chambre, sans même penser à s’excuser auprès des deux hommes qui s’en moquaient éperdument.
Tous les implants s’étaient réactivés, malgré la zone privée dans laquelle ils se trouvaient. Mathis vit celui de son père clignoter faiblement, d’une lueur plus vraiment verte, mais pas tout à fait orange. Il n’osa pas regarder le miroir qui trônait dans le salon. Il avait bien trop peur d’y voir une lumière rouge refléter son implant.
— Approche, s’il-te-plaît.
L’homme muet ne l’était pas, finalement. Sa voix avait glacé le sang de Mathis. Elle n’avait rien de particulier, mais il ne s’attendait pas à déceler autant d’autorité chez un homme au physique si insignifiant. Il comprit que le plus grand était sous les ordres du plus petit.
— Assieds-toi et essaie de ne pas bouger. Tu as déjà fait vérifier plusieurs fois ton implant à l’école, mais aujourd’hui, nous allons procéder à une vérification plus poussée qui risque de te causer quelques douleurs, sans pour autant porter atteinte à ton intégrité physique. Reste immobile et tout se passera bien.
Mathieu regardait le fonctionnaire parler à son fils, les bras croisés. Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’ils cachaient quelque chose. Certes, ils ne pouvaient pas mentir eux non plus, leurs implants étaient visibles et la lumière qu’ils renvoyaient n’avait rien d’étrange, au contraire, ils semblaient très calmes. Pourtant, un doute indéfinissable envahissait son esprit. Il devait s’empêcher par tous les moyens de penser à ce qu’il s’était passé plus tôt dans la matinée. Se pouvait-il que ces hommes ne soient pas là pour Mathis, mais pour lui ? Je deviens aussi paranoïaque que Carl. Pauvre Carl, extraire son implant par lui-même !
Le plus grand des deux hommes sembla remarquer l’agitation qui secouait intérieurement Mathieu.
— Vous portez-vous bien, monsieur Conforme ?
Mathieu le regarda quelques instants sans ouvrir la bouche, puis lui répondit avec un sourire aimable :
— Oui, merci ! Je vais bien, et s’empressa d’ajouter à la vue du sourire mauvais qui ornait le visage de son interlocuteur, juste de petites céphalées.
— Pensez à consulter votre médecin traitant, si cela ne cesse rapidement. Voulez-vous profiter de notre présence pour que nous vérifiions le bon état de fonctionnement des implants de tous les membres de votre famille ?
Son implant qui était passé à l’orange quelques secondes auparavant, commençait à retrouver une teinte normale.
— Pour ma part, je n’aurai pas besoin de vos services. Dans le cadre de ma profession, mon implant est soumis à un contrôle régulier. Mais peut-être que ma femme désirera profiter de votre présence. Pourquoi ne pas le lui demander ?
— Mais nous le ferons, soyez-en sûr, sitôt qu’elle aura fini d’administrer son calmant à votre fils aîné. D’ailleurs, pourquoi est-il en si mauvaise santé, il marqua une légère pause et s’éclaffa d’une manière tout à fait déplacée, ah oui, c’est vrai ; il a proclamé, nu dans la rue, que le système était fondé sur des mensonges, que notre nation n’était qu’un ramassis d’hypocrites. Etrange, pour un fils de censeur !
Mathieu serra les poings et se contenta de rester silencieux. L’envie de faire renvoyer cet homme s’emparait de toutes les cellules de son être.
— Je suis navré que vous vous montriez aussi peu courtois sous mon toit !
Son vis-à-vis allait lui rétorquer une tirade cinglante, quand il fut arrêté par le reniflement agacé de son collègue, qui avait branché plusieurs récepteurs sur l’implant de Mathis.
Ce dernier était livide et avait l’impression que l’homme, qui s’occupait de lui, voulait le torturer. Il sentait comme de longues et fines aiguilles lui piquer le cerveau pour lui envoyer des sensations de douleur dans tout le corps. Ses narines le démangeaient affreusement et lui donnaient l’envie d’éternuer, mais comme il lui avait été demandé de ne faire aucun mouvement sous peine d’aggraver sa douleur, Mathis faisait du mieux qu’il pouvait pour se contenir. Ses glandes lacrymales libérèrent quelques larmes.
— Maintenant, j’aimerais que tu me dises un mensonge.
Mathis resta sans voix quelques secondes. Il n’avait aucune idée en tête. Puis, il se décida enfin.
— J’apprécie ce que vous me faites endurer !
Son implant devint légèrement orange. Le plus petit des deux hommes, qui effectuait les réglages, fronça les sourcils. L’implant du garçon aurait dû prendre une teinte plus profonde. Il demanda à Mathis de répéter ses paroles jusqu’à ce qu’il trouve le bon réglage. Il parvint à faire passer l’implant au rouge. Puis, l’enjoint à dire une vérité.
— Je n’apprécie guère ce que vous me faites.
Cette fois-ci, son implant réagit normalement, ce qui rendit le technicien encore plus perplexe. Il effectua d’autres réglages, prolongeant la mise à l’épreuve, et souda délicatement un minuscule circuit qu’il aurait bien était difficile de repérer s’il n’avait pas reçu cette opération des yeux lorsqu’il était entré en fonction.
Mathis éternua et sentit une goutte chaude couler sur son cou.
— Je suis désolé monsieur, je ne l’ai pas fait exprès.
— Je m’en doute. Mais comme tu as bougé, j’ai malheureusement endommagé quelques tissus autour de ton implant. Il faudra que tu ailles consulter le docteur demain, si tu ne veux pas avoir de cicatrice. Il remédiera à cela rapidement. Je t’applique du désinfectant et surtout ne prend pas de douche et ne touche pas cette zone durant les trois prochains jours.
Mathis avait envie de se gratter l’arrière de la tête, mais se contenta de se tordre les doigts tout en mordant sa lèvre inférieure de dépit.
Anna était revenue parmi eux sans empressement. La seconde crise de Thibaut s’était apaisée d’elle-même, elle n’avait pas eu besoin de lui injecter une nouvelle dose de calmant. D’ailleurs, elle pensait que celle-ci n’aurait pas été bonne pour sa santé, bien au contraire, il risquait de perdre totalement sa personnalité. Elle n’aimait pas particulièrement celle qu’il s’était construite ces dernières années, mais Thibaut restait tout de même son fils. Elle ne voulait pas que tout disparaisse de lui.
— Souhaiteriez-vous que nous vérifiions votre implant ?
Elle ne répondit pas tout de suite, pas spontanément comme elle l’aurait fait autrefois, mais décida de prendre quelques secondes le temps de la réflexion.
— Si cela ne vous dérange pas…
La vérification de l’implant de sa mère prit beaucoup moins de temps que le sien. Mathis observait son visage impassible. Elle n’avait pas l’air de souffrir comme lui. Peut-être était-elle plus habituée à la douleur ?
L’homme tourna le bouton de contrôle et referma sa mallette. Tous les implants alentour retrouvèrent instantanément leur état de veille, au plus grand soulagement de Mathis. Pourtant, une partie de lui restait sur ses gardes.
— Nathan, nous avons accompli notre mission. Retournons au bureau.
Nathan, le grand, se retourna et acquiesça. Il regarda une dernière fois Mathieu, d’un air narquois, et se dirigea vers la sortie.
— Puis-je savoir de qui venait la recommandation ?
— Mais bien sûr, monsieur Conforme. Il n’y a pas de secret à Vérité. Le professeur Droit a demandé au proviseur de l’établissement que votre fils fréquente, une vérification plus poussée de son implant qui, lui semblait-il, montrait quelques signes de dysfonctionnement. Soucieux de son bien être, tout comme le professeur, le proviseur a transmis une alerte au département de la sécurité de votre quartier. Vous voyez, rien d’alarmant.
— Je vous remercie messieurs, bonne journée à vous.
— Je vous en prie, tout le plaisir était pour nous, lui répondit Nathan les dents serrées.
Lorsque Mathieu eut refermé la porte sur ces visiteurs inattendus, il se dirigea vers Mathis qu’il retourna sans ménagement et scruta son implant. Il avait envie d’ouvrir le petit boitier pour savoir ce qu’ils avaient réellement fait. Il se passa la main sur le front jusqu’à l’arrière de la nuque, resta quelques instants silencieux, puis monta précipitamment à l’étage.
Mathis regarda sa mère au bord des larmes. La réaction de son père n’avait rien de normal. Mais, honteux d’être la source de tous ces désagréments et des risques qu’il faisait encourir à sa famille, il préféra garder la bouche fermée. Il alla s’assoir sur le canapé. Sa mère le rejoignit et passa le bras autour de ses épaules. Il la regarda d’un air suppliant et laissa couler quelques larmes. Il avait un mauvais pressentiment.

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