Dualité-Et si le monde basculait- Chapitre2-bis

Mathieu demanda s’il pouvait découper les toiles pour en faciliter le transport, sans cela, le retour risquait de se révéler trop compliqué pour se dérouler sans encombre.
Max fut d’abord choqué par cette demande, il avait beau être un trafiquant sans scrupule, voir les œuvres qu’il dérobait perdre de la valeur à cause de l’ignorance de ses commanditaires, lui faisait mal au cœur. A dire vrai, c’était plutôt son égo qui en souffrait. Prendre des risques et que les toiles soient finalement mutilées le rendait malade. Mais, comme il avait reçu son paiement et que la marchandise avait changé de main, il n’émit aucune objection à ce qu’ils les découpent de leurs cadres.
Les trois hommes les roulèrent prestement et passèrent un fil autour des différents tubes pour que ces derniers restent étroitement fixés entre eux. Même roulées, les toiles prenaient une place considérable. Mathieu pria, en son for intérieur, la providence pour qu’ils ne croisent pas les autorités sur le chemin du retour.
Ils bavardèrent quelques minutes avec Max des prochaines commandes, puis décidèrent de regagner leur propre civilisation. Ils lui serrèrent la main, comme il semblait être de coutume à Relativité, un sourire en coin, amusés par cette habitude au demeurant fort agréable, et prirent le chemin du retour.
Une fois de l’autre côté du mur, dans les souterrains habités par la pénombre et les détecteurs à infrarouge, leurs implants se réactivèrent et prirent une teinte jaunâtre, mais n’émirent aucune alarme.
Carl avait recouvré son comportement habituel, guidé par l’angoisse, enfermé dans un mutisme tout à fait approprié sur les frontières de Vérité. Ils se mirent en marche, avancèrent quelques minutes à tâtons et finirent par retrouver les affaires qu’ils avaient laissées de côté, bien avant de pénétrer dans l’antre de Max.
Le retour avait toujours quelque chose d’angoissant, même pour Mathieu et Jérôme qui semblaient pourtant sains d’esprit. Le risque était grand. Ils avaient l’habitude de parcourir ces couloirs depuis plusieurs années, toutefois, lorsqu’ils pénétraient à nouveau sur la terre de Vérité, portant avec eux des objets pour lesquels ils n’avaient aucune autorisation, une sueur froide leur léchait invariablement l’échine jusqu’à ce qu’ils sortent des égouts. C’était seulement après, dans la sphère privée, qu’ils laissaient éclater leur joie.
Carl tendit l’oreille, il avait entendu un son étrange. Les yeux accoutumés à la pénombre, mais tout de même à moitié aveugle, il se retourna vers son frère et lui posa la main sur l’épaule ; signe incontestable, dans ce sens-là, que quelque chose d’anormal était en train de se produire. Ils cessèrent leur marche et furent pris de panique quand ils entendirent des pas résonner derrière eux.
— Eh les gars, vous avez oublié…
Une lumière à vous brûler la rétine éclaira le couloir, et pour la première fois, les trois hommes purent voir clairement où ils se trouvaient. Il n’y avait rien d’extraordinaire dans les couloirs, si ce n’était le nombre des détecteurs à infrarouge et le corps de Carl, qui était tombé sur le sol dans un fracas assourdissant.
Les machines l’avaient repéré. Contre toute attente et tandis que Mathieu et Jérôme restaient pétrifiés sur place, Carl se précipita aux côtés de Max pour essayer de relever le bandit. Il fallait absolument le ramener de l’autre côté du mur. Son T-shirt fumait au niveau de la poitrine. Il tenta de le redresser, tant bien que mal, mais Max ne réagissait pas ; il semblait mort.
Jérôme rejoignit son frère précipitamment et remarqua le livre que Max avait laissé tomber dans sa chute. C’était celui qu’ils lui avaient commandé pour Jean. Furieux contre lui-même, furieux contre les machines et contre son frère qui ne pensait pas à prendre la fuite, il lança le livre à Mathieu, qui le fourra prestement dans son sac, et tenta de vérifier le pouls de Max. Après plusieurs longues secondes qui lui parurent des heures, il dut se résigner à l’évidence, Max était mort, ou s’il ne l’était pas, il ne tarderait pas à l’être. Ils ne pouvaient rien faire pour lui.
Il gifla son frère d’un revers de main dans l’espoir de lui faire recouvrer son sang froid. Carl le regarda dans les yeux et comprit qu’ils devaient rapidement quitter les lieux, s’ils ne voulaient pas se faire repérer. Ils se précipitèrent dans le dédale de couloirs et de bifurcations à vous faire perdre l’esprit, et tentèrent de retrouver la sortie tout en s’attendant, à chaque instant, à se faire repérer par les autorités.
Ils retinrent leur souffle, se collèrent contre les murs et laissèrent passer les automates qui avaient dû recevoir l’ordre de se rendre auprès du corps de Max. Les autorités allaient découvrir la porte dans le mur, et cela mettrait un terme définitif à leur trafic et à leurs espoirs d’un monde idéal.
Ils reprirent leur route, mais en pleine lumière, il leur était plus difficile de trouver leur chemin que dans la pénombre à laquelle ils étaient habitués. Ils bifurquèrent vers une allée sombre où ils espéraient pouvoir patienter, le temps que les autorités viennent sur les lieux.
Ils attendirent deux bonnes heures dans le silence et l’angoisse avant de se décider à rentrer. Ils perçurent des bruits de pas, raisonnant au loin dans les galeries, mais aucun d’entre eux n’auraient su dire s’ils étaient réels ou simplement le fruit de leur imagination.
Ils faillirent devenir fous à force de tourner et retourner dans les divers embranchements du labyrinthe, mais finirent par retrouver les égouts immaculés avec leurs automates affairés. Ils sortirent fébrilement à la surface, sur leurs gardes, le soleil sur le point d’étendre ses premiers rayons.
Par chance, ils ne croisèrent personne dans la rue et s’empressèrent d’entrer dans la demeure des Curieux.
Carl éclata :
« Comment avons-nous pu le laisser là-bas ? Je sais qu’il est totalement imbuvable par moments, mais il a lui aussi pris des risques pour nous, et voilà comment nous le remercions !
Il arracha littéralement le brouilleur de son implant et le projeta avec rage contre le mur.
— Satané contrôle, satané pays ! J’en peux plus, je vais devenir fou.
Jérôme qui avait retiré sa combinaison et posé son brouilleur dans le coffre, en évidence sur la commode, s’approcha de son frère et tenta de lui poser une main réconfortante sur l’épaule, mais Carl le repoussa violemment. Il se dévêtit de sa combinaison avec beaucoup trop de vigueur pour que celle-ci reste intacte, et se précipita dans la cuisine.
Mathieu regardait Jérôme avec impuissance, ne sachant pas ce qu’il devait faire pour réconforter son ami. Il avait mis combinaison et brouilleur dans son sac, et s’apprêtait à retourner chez lui. Il entendait bien laisser le soin à Jérôme de calmer son frère seul, prendre un peu de repos, et revenir plus tard pour savoir ce qu’il convenait de faire désormais.
Il s’apprêtait à partir quand ils entendirent des jurons en provenance de la cuisine et le métal tinter. Ils s’y précipitèrent comme un seul homme et trouvèrent Carl, ensanglanté, à genoux sur le sol, qui s’évertuait à déloger son implant. Il ne parvenait pas à l’extraire comme bon lui semblait.
Mathieu avait ouvert la bouche de stupeur et ne pouvait s’empêcher de penser que Carl était complètement fou. Personne n’était en mesure de déloger son implant. Il fallait une opération chirurgicale appropriée rien que pour pouvoir le remplacer, alors l’extraire simplement avec un outil de cuisine relevait de la folie. S’il continuait ainsi, il risquait de perdre la vie. Il était formellement interdit d’essayer de retirer son implant pour quelque raison que ce soit ; le pronostic vital était en jeu.
Jérôme empoigna violemment son frère par le bras et lui mit une gifle monumentale.
— Lâche-moi ! C’est ma vie, j’en fais ce que j’en veux.
— Ta vie appartient à la communauté ! Je suis ton frère, si tu crois que je vais te laisser agir à ta guise quand tu commets de tels actes, tu te fourres le doigt dans l’œil.
Jérôme remarqua que l’implant, à moitié retiré du cou de Carl, émettait une lumière d’un bleu vif,  à un rythme particulier, ressemblant aux palpitations d’un cœur déchainé. Il regarda Mathieu et lui lança : « Rentre chez-toi ! »
Mathieu ne se le fit pas dire deux fois.

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