Fantaisie après lecture de Jean Lorrain

Ce texte est une réponse à Jean Lorrain - La Mandragore de Lucie Laval.
La petite Eva avait toujours vécu au sein de cette épaisse et solennelle forêt noire allemande qui charme davantage par ses bleus que par ses verts, et par ses ombres, surtout. Aussi son âme était-elle bleue et sombre. Le silence illusoire des sous-bois emplissait entièrement sa vie. Elle si proche de ce qui n'existe déjà plus pour la plupart des enfants, la nature, elle appréciait avec humilité sa beauté grave et inquiétante. Elle aimait sentir la forêt après une pluie fine d'automne exhaler des parfums âpres et doux, dévoiler sous une couche de feuilles humides et gluante des ceps rubiconds, ou de frêles chanterelles. Elle savait extraire avec patience les pignons des pignes de pin, surtout elle aimait percer les ruses de la forêt, sa fausse immobilité, son faux silence, sa tristesse feinte.

Elle aimait croire à une âme de la forêt, centenaire et enfantine, espiègle et mélancolique. Bleutée. Cette petite fée des pins, elle l'avait aperçue une fois, après une pluie brève et lourde, de celles qui font tomber les nids et inondent les terriers. La petite fée n'était qu'un sourire, un petit sourire bleu, plein de malice. Souvent, en se promenant seule et gaie sous les arbres attentifs elle avait vu le reflet bleu de ce sourire. Chaque fois, elle se mettait à chanter un petit refrain sucré qu'elle avait retenu d'une soirée villageoise et mélodieuse, où l'on avait beaucoup dansé. Et les années passaient.

Un jour ce fut l'exil. Il fut long, sombre et douloureux. Eva fut plongée toute vive dans la farandole effrénée de la vie active et s'épuisa sur les rives d'une ville à chercher en vain à satisfaire des gens idiots. Ils ne comprenaient pas eux, la beauté bleue des arbres et des mousses, le sourire mystérieux et fin, le rêve humble et majestueux des sous-bois.

Elle revint malade et livide. Elle avait vu, épouvantée, les frontières de son rêve azuré s'effondrer, trop frêle, face aux arides évidences d'un monde gris de fer, si plein qu'il en était vide. Plein de ses certitudes, de ses progrès, de ses erreurs. Vide de doutes, de rimes et d'échos. Rien que du bruit, beaucoup, pour rien, ou si peu. Eva avait senti tous ces gens promener sur elle leurs regards aveugles et inquisiteurs. Et elle s'était sentie vidée à son tour. Ses rêves peu à peu devinrent bleu sombre, puis noirs. Ses yeux autrefois aussi clairs qu'un lagon se ternirent, sa bouche désapprit le sourire. Elle revint.

Elle prit le train, le long train du retour pendant des heures et des heures, qui furent parmi les plus adorables de sa vie. Elle allait la revoir, la brume bleue de sa forêt tant chérie. Elle n'en dormit de la nuit. Le reflet bleu passait parfois devant ses yeux, comme un sourire d'espoir, très doux. Elle sentait de nouveau s'installer dans son cœur un silence bon et chaud, plein d'amour. Enfin elle arriva , elle descendit du train : le quai était si gris et morne... pas de brume. Ce soleil voilé convenait mal à la joie solennelle de la petite malade qui espérait dans peu retrouver son rêve bleu. Cette lumière froide mettait tout à nu, tandis que depuis des années elle ne pensait qu'aux ombres. Le trajet jusqu'à chez elle fut tout aussi lumineux. Ce silence qu'elle avait tant aimé et rappelé dans ses souvenirs vagues n'avait ce jour là rien d'autre à dire par delà lui-même. Tout était vert et brun. Eva sentit alors un grand effroi puis une grande sècheresse se faire une place dans son cœur. Elle l'avait perdu, le reflet bleu de son âme, elle ne le voyait plus. Les traits de son visage, quelques secondes plus tôt encore tendus par l'espoir, s'affaissèrent soudainement. Lorsque ses parents ouvrirent la portière de la voiture, les yeux figés d'Eva scrutaient la forêt d'un regard plein de haine. Son petit corps était déjà froid.

Lucie Laval dans Littérature.
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